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Le séminaire de Stéphane Bernard

mercredi 30 avril 2014, par Cécile Guivarch

SESSION 7 (extraits)

C’est quoi, pour vous, cet instant - minute, heure, jour - qui ponctue l’écriture d’un texte très satisfaisant ?

***

Francesco Pittau : Je connais pas. J’évacue quand je suis au bout du machin, c’est tout.

Stéphane Bernard : Et cette évacuation ne provoque rien ? Même pas une petite joie fugace ?

Francesco Pittau  : Non, franchement. Je me dis que j’ai fait au mieux à l’instant. Mais c’est tout. Je vois que des défauts.

Jacques Cauda : Existe-t-il ce texte satisfaisant ? Peut-être pour le lecteur. Sinon, pour celui qui écrit ?

Stéphane Bernard : Je pense qu’il existe, ce texte, avec ses défauts justement, mais des défauts moindres, parce que plus tolérables et donc acceptés ceux-là, pour une fois, et durant un très très court instant. La plupart du temps, c’est vrai, je préférerais me couper les deux bras que de continuer à écrire... Mais à quoi bon, je sais bien que je continuerai avec un pied ou je ne sais quoi d’autre.

Julien Boutonnier  : Je dirais peut-être que c’est une joie brève et inquiète, un instant sans profondeur, précieux, qui passe et s’annule ?

Al Denton : En général je me sens très mal. Ce n’est pas seulement une posture - je sais que mon activité d’auteur négatif est remplie de postures. C’est juste que cela me fait mal dans mon corps. Ma seule satisfaction, c’est simplement quand je parviens à finir un texte et à avoir envie d’en commencer un autre malgré la douleur, au lieu de mourir bêtement sur ma chaise. Mais le texte en lui-même, osef.

[…]

Murièle Modély : Il m’arrive d’éprouver de la joie (fugace, inquiète – pour reprendre Julien Boutonnier, violente, etc.) à la fin de l’écriture d’un texte, surtout lorsque celui-ci a été mis en chantier après une émotion très vive, désagréable, anxiogène. Cette joie est une « revanche » sur mon penchant négatif naturel : j’en jouis donc (la joie pansement en somme)... puis je vais me coucher/manger/vivre quoi... et tout reprend sa place, lucidité, remise en question, exigence, etc.

Francesco Pittau : De toute façon, ce qui compte, c’est le faire, pas le résultat. Le faire on peut l’apprécier, y prendre plaisir même, mais le résultat, on l’oublie aussitôt. En tout cas, moi oui.

Murièle Modély : Je crois que la joie dont moi je parle, ce n’est pas tant pour le texte que pour avoir pu faire autre chose qu’une éructation brute de mon émotion. En tout cas pour moi c’est ça.

Anna de Sandre : Je suis soulagée quand j’ai une idée potable et quand je vais au bout d’un texte.

Dominique Boudou : C’est un moment dont je me méfie car il signifie que je suis excessivement content de moi. Je ne l’en savoure pas moins, tout en me disant que demain ce sera différent.

Stéphane Bernard : Donc cette chose qui est de l’ordre de la joie (même inquiète), du soulagement, du répit, c’est la petite fête du chemin. La destination, c’est la rupture du mouvement et le retour à l’affreuse réalité qu’on éludait dans l’écriture. Et oui, Dominique, cette dangereuse euphorie qui ne présage rien de bon en général... « Avoir pu faire autre chose qu’une éructation brute de mon émotion » dit Murièle. Je me disais du coup : oui, c’est peut-être quand après un plus ou moins long travail, le texte nous présente quelque chose en son sein d’autre ou de plus loin que nous, et qui nous chatouille/grattouille l’esprit et/ou le cœur et fait cette joie dont on peut se demander ce qu’elle est.

Rodrigue Lavallé : Oui, Stéphane, une sorte de... jubilation née d’une découverte presque fortuite, au fil de l’écriture. Là oui, je connais ce genre de « joie »… Sérendipité.

Stéphane Bernard : Merci pour ce mot que je ne connaissais pas, Rodrigue. Oui, c’est exactement ça. C’est un peu la quête d’adrénaline du poète Ce qui fait continuer.

Hélène Dassavray : Très satisfaisant ! Tout de suite les grands mots ! Pour ma part des fois contente, des fois pas contente, l’un et l’autre passent, et sur la planche remettre l’ouvrage. Je suis d’accord pour dire que la satisfaction est davantage dans le chemin que dans le but. Mais quand même, parfois, ce petit orgasme d’avoir réussi à dire exactement ce qu’on voulait de la façon dont on le voulait, non ? Pas vous ? Cela noté, c’est aux lecteurs de qualifier un texte de satisfaisant, non ? Pas vous ?

Stéphane Bernard  : Si si, c’est ce que je disais au tout début. Un petit miracle arrive de temps à autre. Mais plus souvent quand il s’agit d’un court aphorisme que pour une nouvelle... Et heureusement, oui, qu’il y a de vrais bons lecteurs pour nous dire si c’est bon finalement, sans quoi... Et la vie est bien faite puisque nous en sommes aussi. Après tout écrire apprend surtout à mieux lire. Ça au moins j’en suis convaincu.

Perrin Langda : Le mauvais poète, quand il termine un mauvais poème, bon ben il est content. Alors que le bon poète, quand il termine un bon poème, bon ben il est pas content. Mais c’est un bon poète, quoi.

Brigitte Giraud  : Je suis satisfaite d’un texte, il me semble l’avoir en bouche. Je le chuchote, le malaxe. Puis le lendemain, c’est autre chose. Je reprends, je pinaille. Peux tout aussi bien le balancer. Je ne pense jamais aux lecteurs, moi. Parfois, ben je retouche rien. Il est comme il est... et dur de me plaire.

Perrin Langda : Il y a un moment assez agréable où on a l’impression d’avoir fini un poème pas trop mal, c’est un peu comme de contempler un puzzle, un lego achevé. Voire, dans le meilleur des cas, d’avoir retrouvé une sorte de formule magique à prononcer. Bien sûr ça ne dure pas. Après coup on trouve toujours une pièce rentrée à coup de marteau, l’ego se casse la figure et la formule magique ne produit que des petites larves rampantes et pathétiques.

[…]

Francesco Pittau : Je ne suis jamais content. J’oublie ce que j’ai écrit et je recommence.

Rodrigue Lavallé : Francesco, c’est « drôle » cette idée d’oublier ce qu’on a écrit. Pour ma part, je vois de plus en plus chaque texte comme un élément d’un immense puzzle en train de se faire et dont le travail d’élaboration participe à ce que sera le suivant. Comme si c’était le chemin en train de se faire et qui permet au pas suivant d’avancer.

Francesco Pittau : Je me relis jamais, c’est peut-être pour ça.

Perrin Langda  : Ce qui me surprend aussi dans votre point de vue, Francesco, c’est qu’en plus d’oublier (ça encore, je pratique parfois) vous ne semblez ni content ni mécontent de ce que vous écrivez. J’avoue que ça me paraît inconcevable. Je ne sais pas comment formuler ça, êtes-vous une machine, ou un maître taoïste ?

Francesco Pittau : J’ai expliqué plus haut que j’aime le « pendant ». Après ça m’intéresse plus trop. Je suis une machine taoïste.

[…]

Rodrigue Lavallé : Même ce mot de « pendant », j’ai du mal à le concevoir. En tout cas c’est très éloigné de ce que l’écriture me fait vivre. Beaucoup de mal à déterminer un avant, un pendant et un après, vu que chaque texte est comme qui dirait accroché au précédent et au suivant, même quand j’ai l’impression qu’il est fini (ce qui prend un sacré bout de temps).

Francesco Pittau  : Tout ça dépend de ce qu’on écrit. Si on écrit par rapport à sa propre écriture ou si on écrit par rapport au monde. Ma propre écriture m’intéresse comme on nettoie un outil, pas plus. Et en plus, j’avoue que je me fiche de « faire œuvre » ou pas. C’est pas mon problème. S’il y a un lien entre tous mes textes, ça ne me paraît pas extraordinaire, ce serait même logique, puisque je les écris. Mais cette concaténation se fait toute seule. Je voudrais l’empêcher ou la contrarier que je n’y arriverais pas, sauf à changer de personnalité. Le « faire » m’intéresse, le reste me laisse indifférent. Pour ça que j’écris beaucoup sans doute.

Rodrigue Lavallé : C’est intéressant comme « vécu ». A vous lire, Francesco, j’ai l’image (n’y voyez rien de gênant) d’une poule qui a pondu un œuf, qui a sorti de lui une chose qu’elle (la poule, hein) ne pouvait pas ne pas sortir mais tout à fait distincte de lui, d’elle (la poule, je sais plus...). Alors que dans le mien, de vécu, j’ai l’impression plutôt d’objectiver une part de moi plus ou moins consciente, parfois que je ne savais pas posséder. Mais qu’une fois devenue objet, ça continue à travailler dedans, sous une forme légèrement différente, remaniée.

Stéphane Bernard  : Je tente depuis un temps déjà de ne plus séparer écrire sur le mécanisme d’écrire et l’écriture sensitive du monde où l’homme s’invisibilise, se retire. Parce que cette séparation est vaine, qu’au bout du compte c’est encore moi, cet oiseau que je peins : il est entré dans ma cage mentale et je l’hybride inconsciemment ou non à ce que je suis. Et donc pour moi, l’outil est autant le monde que la matière sous l’outil.

Brigitte Giraud : Je me fiche de « faire œuvre », c’est aussi mon sentiment.

Stéphane Bernard : Faire œuvre ? Pour moi, un texte, c’est un jalon, une station du chemin marquée, où je me souviens ainsi être passé, ou bien un bois flotté où je m’accroche pour avancer. Même pas très bon, il reste une petite étape dans ma vie. Une carte postale envoyée à ma mémoire et qui traîne dans un de ses tiroirs, ou, quand il est pas trop mauvais, sur la porte du frigo.

Francesco Pittau : Écrire, c’est s’octroyer un instant d’amusement. On se distrait. On jubile de manier tout ça, puis on va boire un coup au bistrot, on papote, on joue au baby-foot, on rentre, on mange, puis tiens, une idée, alors on écrit un peu, puis on allume la télé pour les infos. Zut, où j’ai fourré cette feuille où j’avais jeté quelques lignes ? je la retrouve plus. On verra demain. Le lendemain, on se lève, on petit-déjeune, on regarde son courrier, on bricole pour le boulot, et la feuille de la veille est oubliée. Voilà. Et puis c’est tout.

Rodrigue Lavallé  : « Écrire, c’est s’octroyer un instant d’amusement. On se distrait. On jubile de manier tout ça… ». Je ne peux m’empêcher de penser à ce que me disait Jean-Marc Undriener sur les auteurs, parfois talentueux, qui font de la poésie comme d’autres du macramé ou des Tours Eiffel en allumettes.

Perrin Langda : « Des Tours Eiffel en allumettes » : je me reconnais assez là-dedans. Avec une tendance légèrement ultra-obsessionnelle.

[…]

Rodrigue Lavallé  : Doit-on aimer la poésie pour (essayer d’) en faire ? Puis c’est quoi la poésie ? Et à quelle heure qu’on mange ?

Francesco Pittau : On doit la mépriser même.

Rodrigue Lavallé : Là, je suis pas loin de vous rejoindre, Francesco. Entendu que je ne confonds pas la poésie avec le travail d’écriture. Mais je me rends compte que je sais réellement pas ce que ça veut dire « la poésie ».

Francesco Pittau : Ça veut pas dire grand-chose, sauf si on se rapporte à la définition du Petit Robert.

[La session pour l’instant s’arrête ici]

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D’autres sessions à découvrir, à suivre ici : http://leseminaire.blogspot.fr/


Qu’est-ce que Le Séminaire ?

A la base de cette idée du Séminaire, il y a surtout le désir d’essayer une version à ma portée et collective des très passionnants entretiens presque ordinaires de la Paris Review. Avec des questions simples et une atmosphère non officielle propice à la raisonnable empoignade comme à la confession. Et le tout serait étiré dans le temps. Il y a donc le coup de feu quand la session est lancée, et puis suivent, lointaines, ce que l’on croit encore, toujours, être les dernières salves après un plus ou moins long temps de parole en jachère. Et puis un jour ça repart…
L’idée m’est venue il y a des années sous sa forme embryonnaire, mais le déclic a eu lieu en voyant évoluer les groupes Facebook. Leur fonctionnement est assez adéquat : la discussion peut être en temps réel – puis cesse – et quand elle reprend après une longue interruption, les membres du groupe sont immédiatement avertis. C’est d’ailleurs ce qui m’a convaincu de garder les sessions ouvertes. Et désormais, grâce à ce nouveau blog, les sessions actuelles et à venir pourront aussi être enrichies hors Facebook.
L’expression y est hybride, la frontière entre l’oral et l’écrit est ténue. Et d’une relative spontanéité (nous avons affaire à des personnes qui aiment le verbe). Aussi bien conversation qu’accrétion de notes espacées – où dans une discussion parfois agitée, certains, simplement de passage, glissent une timide et/ou lapidaire réponse comme à une enquête.
Quant aux questions, elles ne me viennent jamais tellement à l’avance. C’est comme avec les poèmes, m’en vient une quand je pense qu’il n’en viendra plus. Il y a des thèmes que j’aimerais – sans en connaître par avance la manière – aborder. La gestion de la déconvenue, la toute première publication, le tact et la pudeur…
Au fil des sessions (quatorze à l’instant où je parle, comptant les deux bis) des choses finalement tout aussi importantes que les réponses reçues – lesquelles sont souvent chirurgicales, même dans leur façon d’hésiter – sont apparues. D’abord, la personnalité, le caractère de chacun se révèlent de manière flagrante chez les séminaristes assidus. On sent aussi – de temps à autre – qu’une réponse était prête depuis longtemps et qu’elle attendait sa question, qui n’est pas toujours celle que je pose au départ ; cette dernière déclenche, est un prétexte. Et puis je crois que chacun y trouve également matière à réfléchir, et de cette matière de mots des pensées toutes neuves parfois sortent, sur place, ou sont emportées. Et n’oublions pas la voix, qui est là, déjà, celle qu’on retrouve dans des textes habituellement travaillés, on l’entend, on comprend après ce long temps d’exposition que représente la participation régulière au groupe, que la voix n’est pas longtemps dissimulable. Bien sûr, elle n’est pas taillée. Mais aux échantillons, on sent que la carrière, la mine ne sont pas loin.

Stéphane Bernard

http://leseminaire.blogspot.fr/


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