Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Lectures de Christophe Stolowicki

samedi 11 janvier 2020, par Cécile Guivarch

d’ombres, d’eau et de sel , de Julien Nouveau, peintures de Caroline François-Rubino

Illustrer est peu dire quand entre peintre et poète s’est établi un tel dialogue, mieux qu’une osmose, un comble de complétude à regains. Entre l’écriture et un pinceau, qui pourrait être de taille-douce – tout en strates mal effacées sur des buvards mémoriels d’encre bue, un livre se compose entre nos mains.

Extraits de leur coffret à un seul rabat, de premiers in-folio s’ouvrent et se referment sur image, de lecture à rebours tel un texte hébraïque, à rebrousse-feuillets. Alternent proses de pur poème et peintures tramant la matière de la mémoire, en restituant le grain afin qu’il ne meure, le granulé cosmique – « de presque invisibles grains », d’« infimes rainures », voire portées musicales. Détourées de premières images, les encres peintes grossissent, n’ont bientôt plus leurs bords déchiquetés, un petit point blanc apparu s’épand en fenêtre lumineuse comme un big bang, « des limbes nus aux rumeurs qui venaient courir à leurs plissures », de « dormance » en « dormance nouvelle ». Nous feuilletons, de prix, tirage, distribution normales, un vrai livre d’artistes. Au quatrième in-folio cependant l’alternance s’inverse, et au suivant, à mi-corps de l’œuvre, elle tourne casaque, les feuilles s’ouvrent désormais de gauche à droite comme de mémoire acquise, sérénité recouvrée, comme si l’on entrait désormais dans un plein temps – un plain-temps. De strate en strate levés les voiles. Un souvenir de carré s’inscrit de brumes dans un rectangle. Récurrente « douceur », de n’être « jamais née ». Virant au passé, le récit tourne au conditionnel, futur de tout son présent défait (« toute chose verserait prise à l’évaporation du jour passé »), futur antérieur.

Tout très écrit de bout en bout, désécrit par la seule composition.

L’auteur habillé en narratrice est un homme jeune qui de subtile audace, insolite, attentive (« Laissée portée, pleine de confiance […] Muettement et assourdie, notre fenêtre crépitait du plein air de pluie – grésil murmure […] Laissée vacante, errante à la fantaisie de mes courants ») accorde au féminin sa syntaxe rigoureuse et sa connaissance comme en sont incapables la plupart de ses aînés dépourvus d’anima, sans une poète à leur panthéon. Il est banal qu’un romancier, au plus élémentaire du romanesque, mette en scène une voix de femme, développe son récit au féminin singulier. Rarement un poète, dont l’exigence d’authenticité ne permet pas ce lourd clin d’œil. En cela Julien Nouveau, comme son patronyme le suggère et sans jamais déroger de son art, de son savoir, est bien de nouvelle génération.

Deux enfants « s’apprennent l’un à l’autre » tandis que « Des animaux sauvages […] fourgonnent à la nuit tombée, sans que l’on puisse rien deviner d’eux ». « Ses mains s’avançaient, se frayaient un chemin à travers l’entière forêt de mon lointain », écrit-elle. « Nous sommes les peuplements de cordes vibrantes et de feuillets troubles. Nous ne les comprenons pas ; mais nous les admirons », dit-elle encore – ou n’est-ce pas plutôt lui, d’admirable aveu ?

Des mêmes ombres, eau et sel constitués, c’est tout de même elle qui vit à présent « dans le doute de cils sur [s]a peau, de griffures, de morsures, […] de caresses », elle dont « une douleur serre le cœur de ne jamais pouvoir être touchée », de « te savoir sans jamais te connaître » ; qui évoque, tout en « longes », « limbes », « lombes », son « corps. Tu savais l’embrasser, te ruer en moi et y battre » ; elle dont « la joie frissonne encore », qui pleure son départ et conclut : « ta voix est là, déchirante. Tu le vois, jamais je ne me serai consolée de toi. »

Rien de nouveau sous le soleil.

Lanskine, « Cearnach », 10 in-folio, 20 €.

La visite , de Bernard Dilasser

En pure prose, mais discursive, du « gerfaut » que hors du charnier natal rassure, à défaut de fondre « sur l’infortuné rongeur […] repéré à un mouvement suspect, une sorte de frémissement du tapis de feuilles mortes qu’il survolait », de « présenter au contrôleur d’un train qui va par les [mêmes] vastes plaines un billet dûment composté », un tissu tour à tour démaillé, resserré d’incidentes et de digressions, et à peine plus digressifs, aérant l’espace paginal, des quelques vers en italiques d’un prosimètre – ratisse large dans les limbes, tout en préservant le suspens sur le secret de famille qu’auprès d’une vieille dame isolée en campagne dans son hameau le narrateur vient recueillir, ou cueillir, ou recevoir.

Titillant, ad majorem gloriam de l’éclairante poésie, le prurit complice du lecteur, un polar ultra-littéraire fraye des pistes, les écarte à plaisir. Une quête s’habille, se rhabille, se déguise en enquête. Un discours arcboute la violence verbale d’un corps replet. Où d’autres se piquent pour s’assurer qu’ils rêvent le narrateur s’écrase mégot sur mégot.

Ici la bondieuserie se rit de la psychanalyse et un curé dispense l’incurie des siècles. De siècle en stèle se suspend une énigme.

Souvent exclamatifs, vers faciles, vers fossiles mais non de mirliton, mire l’y-t-on, mire y lit-on un secret chargé d’Histoire ? Explication de l’auteur : « enchevêtrées dans la toison [pubienne] à laquelle il est fait allusion à la fin du poème [les] épines […] dont est faite la couronne du Christ. » À l’ancien « pensionnaire cafardeux » d’un collège religieux, une holistique de clinicien catholique vient « prêcher […] / où l’on t’injectait, Mère, du plomb fondu / dans les veines. » À mi-livre le mystère est levé, on découvre qui est la vieille dame et quel secret de famille la lie au narrateur, « soulagé […] d’un énorme poids », malgré sa résistance de ne lui « accorder de valeur qu’anecdotique [comme à] un de ces faits divers [qui] ne changeront pas la face du monde ». Le bienfait de psychanalyse aboutie, dans sa mise en scène et en vers, déblayant laborieusement (de tout un travail, de divan ou de fauteuil, ou d’ « introspection » que délasse le poème) les gravats d’une religion devenue aussi « contractuelle » (« la pièce d’un euro que je glissais dans le tronc » contre « le succès de mes entreprises amoureuses ») que les sacrifices des Grecs d’Homère. Mais substantiellement porteuse de mémoire.

Ce n’est pas sans retours, de vrille et de bâton, rebattus le ban et l’arrière-ban, que la cinquantaine approchant vous est révélée, tant morale que génétique, votre proche filiation. Alternent bonheur bravache et accablement, exultation et désespoir. Affleure le passage à l’acte sur la diabolique, évangélique messagère de la bonne nouvelle). Poèmes comme on botte en bouche. Une « tumeur » verbe alizé. « Formule », « merveille », des superlatifs affleurent au portillon quand derechef lève le bâillon « un quatuor de Beethoven âpre, tendu et où semblait s’être condensée toute la haine que l’on peut éprouver à l’égard de soi-même » – enfin évacuée.

Tituli, 54 p., 7 €, 2019

Une voix qui mue, de Camille Loivier

Quand le bain de phonèmes d’enfance pérégrine chahutée est fécond à de nombreux poètes contemporains (Carole Darricarrère, Marie Étienne, Tristan Felix, Guillaume Decourt, pour ne citer qu’eux), que la francophile poète taiwanaise Hsia Yu est honorée dans son île comme personne de vivant dans notre patrie, Camille Loivier souffre de sa voix qui mue dans l’entre-deux langues, celle d’empreinte première et celle de l’écriture. Quand « ce qui fait la musique c’est le patois / profond au fond de soi », il s’est « formé une pâte grumeleuse dans / la bouche, avec des dissonances, des fausses / notes qui font mal aux oreilles / – une voix qui mue et m’arrête ».

Je peux lui assurer que je ne lis ni n’entends rien de tel.

Bien sûr, elle a tardé à retourner à Taipeh et à (r)apprendre sa langue natale. « C’est très tard, je m’en rends compte aujourd’hui // […] que j’ai aimé parler la langue / chinoise, il m’a fallu me rendre à Taiwan / l’entendre vraiment pour la première fois / pour commencer à l’aimer dans ses sonorités / et dans ses rythmes, dans sa cascade et ses / répétitions, sa vie en arc de cercle / ses crissements de cigales ».

Son malheur, comme souvent, toujours peut-être, est à deux temps, deux arrêts sur accent, rentré en gorge et arrière-palais : « à Taiwan / tu as compris que // c’était ce chinois-là chantant / mélodieux que tu pourrais arriver / à parler que tu aimais entendre et / imiter cela a tout changé de / ton approche de la langue, et pourtant / l’accent de plouc de Nankin qui était / ton premier attachement était bien là / aussi en toi à rouler les “r”/ quand celui de Taipei était, comme / celui des femmes de la famille, haut / perché ».

Maintenant seulement je comprends, à l’arrière-plan rocailleux sur lequel se brise le retour, le début de son poème tout en hachures, cette parenthèse qu’un rejet de sept lieues ne referme qu’en entrée de la strophe suivante, ces bribes de pensée happées à tour de bras et qui de laisse en laisse se délasseront, d’un rythme plus égal la pensée se replaçant, d’intelligibilité crue. Camille Loivier a beau traduire et transposer dans l’en deçà, du fond de l’œil où longtemps les idéogrammes furent, son coupé, sa seule nourriture natale – ne parlant pas le chinois je n’entends pas tout. Mais je comprends qu’en miroir, c’est mon histoire qu’elle traduit.

Potentille, 16 p., prix non indiqué, juin 2019

Ça écrit quoi , de Samuel Deshayes et Guillaume Marie

Guillaume et Samuel se connaissent depuis vingt ans, disent-ils, ont composé leurs premiers textes à quatre mains au berceau – se renvoient ici la balle d’un ping-pong viral, viril et amical, entre mi-cale sèche et mi-cals durcis.

Les Champs magnétiques (1919) date d’un siècle déjà, et furieusement date. On n’écrit pas impunément dans l’indistinction quand l’un tire son épingle du je, qui n’est pas Soupault. Le lecteur de génie, médiocre poète, semant bientôt ses placards de cadavres exquis pour monter son entreprise surréelle. Cela, à un âge encore d’or de la poésie.

Samuel Deshayes et Guillaume Marie, l’un journaliste, l’autre enseignant, parisien l’un, provincial l’autre, en notre temps de plomb qui n’est pas un âge de fer, échappent vélocement à ce travers. Déjouant l’anonymat encore qu’échangeant leurs billes et leurs calots, leurs caillots, ils sont reconnaissables ; gagnent à se confronter gaîment, plutôt qu’à dialoguer sous le manteau ; cela à l’âge de peu dépassé d’Oisive jeunesse / À tout asservie où les surréalistes historiques ont donné le meilleur de leurs intactes ferveur et colère, et où aux poètes contemporains, ici éclatante, reste la vertu d’irrévérence.

À Ça écrit quoi est une suite, un appendice, intitulé Amphionie parisienne (amphionie qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires mais dont on comprend vite que le symphonique est binaire en diable et en jazz, résumé à deux instruments). Si j’avais su, j’eusse commencé par là, comprenant d’emblée que le vrai titre est Qui écrit quoi mais qu’au moi – haïssable à force de surmoi – s’est substitué le ça, un sas par où l’intelligence du lecteur passe ou pas. J’aurais peut-être remarqué plus tôt la différence d’interlignage qui distingue dès les premiers poèmes le probable enseignant provincial œuvrant large du plausible parisien journaliste narrant serré. Mais malicieux clin d’yeux, la clef de sol, tant terroir qu’encombré trottoir, a été gardée en réserve, c’est seulement aux quatre cinquièmes du livre, les deux poètes écrivant de conserve sur le motif, dans un ordre variable, à quelques stations urbaines, piétonnes non métropolitaines, et là seulement Samuel évoquant Guillaume à l’ouvrage, que je peux m’avancer en attribuant au parisien le patronyme de Deshayes contre toute attente. Peut-être ne faut il pas remonter bien haut pour que s’emmêlent des racines amébées. – Se feront-ils le plaisir de m’apprendre que médiocre détective je me trompe du tout au tout ?

Guillaume ouvre le bal : « ce que tu pourras dire à ta psychologue / quand tu auras retiré sa main de ta bouche / c’est qu’on soigne à Paris désormais / la nuit au creux des Catacombes […] // tu pourras lui dire aussi autre chose / que la guerre est finie entre toi / et la figure horrible que tu vois dans la glace […] // fous ses manuels au feu et sur son divan pisse / elle l’a bien cherché avec ses airs calmes et ses questions douces » – après un demi-siècle d’éclipse l’antipsychiatrie reprend des couleurs, celles de la poésie. Samuel enchaîne en dédiant sa « Bibliothèque / à Isidore D. », on découvre au « premier rayon » « Las comme on dit humaine », « Allez ouste que du nouveau / Le val des beaux leurres », « Les dépossédés / J’irai liker sur vos tombes » ; plus loin le « Voyage au bout de l’ennui » et « Divine comme on dit », qui valent bien Vauvenargues sinon Pascal et la Rochefoucauld ; « la vie mon emploi »(Pauvre Perec) invitant au vit, mot d’empois ; « les pèse-merde » (pauvre Artaud) ; « À la recherche du tant perçu », le plus transgressif. La Muse qui éclaire les deux poètes également harengère et arrangeuse, triviale, dévoyée. L’amuse-bouche dessert des aplats de résistance et des rehauts cailloux.

On retrouve Guillaume pied à pied soulevant les tables de l’aloi : « on s’attend à ce que / à ce que les paroles soient des signes / et que le pied / non / Que les signes nous fassent les pieds / que l’insigne / non / que les cygnes […] on s’attend à ce que les déboires des lignes [riment intérieurement avec] le fruit des vignes [et] la présence de la guigne » , de saccades en cascade rappelant Thelonious Monk dans Round Midnight (la version solo piano de 1957 où il s’essaie au solo piano) quand la cérébralité swingue, à grandes ratures qui égrappent notes, à disrythmique rebrousse-pile poil où le jazz abolit, expulse toute rhétorique de ses accords.

Duquel je ne sais plus une gouaille tenue en haleine pousse la chansonnette « dans la mêlée concise / comme un poème coupé net », « à la sauvette / […] des vers à brader / un euro deux le mètre ». Prévert du plomb dans l’aile – me remontent de Doisneau les appels du genou bon enfant, son regard fixé à un un âge désuet où de baiser parisien à mariée en campagne filtre un même concentré de bonheur délicieusement maigre.

Ils se doivent mutuellement beaucoup. Ils se sépareront – je m’avance.

Lanskine, 56 p., 13 €, 4è trim. 2019.

Christophe Stolowicki


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