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Jours des hiers, Clara Regy

vendredi 27 mars 2015, par Cécile Guivarch

ce fut le premier jour
elle avait cassé trois œufs ronds
lisses même pas souillés
trop propres pour être
honnêtes

c’était bon

la route avait donné
des visages aux arbres
toujours les mêmes

c’était le premier jour
qu’avait-elle fait de bien
[azur]_[/azur]-cherché-

puis cassé des mots
enlevé la bogue
sans écraser
elle avait essayé

aux enfants de la classe
elle avait dit -comme eux-
mais c’était dans la craie
et la blouse bien roide
comme un insecte
mort

la longue patte du chat
écrit aussi des mots
ne sais pas lire le chat
elle a pensé

ce fut le jour suivant

elle avait aimé

la robe blanche bleue de la mère
le col tout blanc neigeux même l’été

les odeurs de sueur parfois
les odeurs
dans les trains les autos les classes
ce n’est pas moi
ce n’est pas moi

compter les vaches dans les champs
comme des semences qui bougent
surtout quand elle était petite
se trompait

elle avait aimé
marcher dans les villes qu’elle ne connaissait pas
derrière ses pieds découvrir
et ses yeux aussi
au dessus

manger
les murs les fenêtres

c’est moi qui marche
elle disait
comme marchaient les anciens
pour l’école ou les champs

je marche
et c’est bien
je

le sens de la vie
c’était toujours aller

se regarder vieillir
des rayures sur la peau
éléphant domestique
civil rugueux

une autre fois
elle avait eu un ventre
avec quelque chose

dedans ça poussait
comme une maladie
mais de la chair
tendre et transparente
d’abord

elle avait eu

mais sans peur
de tomber
pourtant c’était fragile

plus qu’une ampoule
qu’un verre

c’était le début d’un souffle
qui grandit
mais tout à l’intérieur

un truc complet

se souvenait
du petit haricot humide
sur l’hydrophile coton
du têtard
des petits lapins roses
se souvenait

mais ne le disait pas
un petit d’homme
c’est du sérieux

le petit d’homme et de femme
sera essuyé aussi
par l’hydrophile coton et puis démaquillé

car ce fut une fille

le troisième jour arriva
le soleil avait des pattes
signe de pluie disait sa mère
ce sont les nuages qui courent
pensait- elle
mais ne voulait pas contrarier
les belles images

dans l’auto se disait
c’est bête de parler de soi
alors elle parlait d’elle

c’était un drôle de jour
triste vraiment triste
pas moyen de casser

les mots
les larmes venaient avec
et les mots mouillés
ça enrhume
elle était un peu fragile

des bronches

le quatrième
elle n’avait pas écrit
un concours
de circonstance

elle n’avait jamais gagné
de concours de circonstance

jour 5

le ciel était plein d’algues
et de rocher vivants

assise gate 62
avait l’impression
que le chariot à lugages
lui tendait ses petits bras de fer

viens disait- il
mais en allemand

l’enfant dormait comme un enfant

H. S. ses initiales

c’était beau
des autoportraits sans mensonge
et des femmes au regard

au regard qu’on ne sait plus

dire serait les mentir ...

dans le quartier ancien de F.
des portes serties de monstres

et vint le sixième

sous le pont
eau fleuve rivière
aller aussi
pas le choix

sans bateau aujourd’hui

des oies des canards

elle pensait
à l’écureuil joyeux sur la palissade

des images d’enfants qui couraient
comme l’écureuil
mais qui n’étaient pas joyeux

des images
c’est peut être la rivière ou la ville
des enfants pas joyeux
et des femmes
et des hommes pas joyeux

ou c’est P.
qui emplit son cœur
ça charroie
comme les brindilles et les branches
sur les eaux bouleversées
après les crues

des résidus

pourtant du vent qui pousse les nuages
pas de pluie

des résidus

dans l’avion au retour ça bougeait

pensait aux enfants
qui peut être aujourd’hui
découvraient le mot
liberté
avec deux ailes
comme disait
V. R.
celles d’Apollinaire pour ne pas l’oublier

liberté

un peu honte d’être solennelle
mais personne dans l’avion ne lisait
dans sa tête

turbulences

le septième jour elle prit
la route
et une vache en photo

le huitième

aurait aimé se reposer

serra sa tête entre ses mains
comme celle d’une inconnue
et lui dit des mots doux
comme la peau
d’un petit d’animal

la reposa plus légère

et sourit

jour 9

elle refusa
la tristesse

qui faisait du porte à porte
lui dit non merci
je n’ai besoin de rien

ouste
du balai

puis avait regardé
le vent bouger les branches
pensé
aux autoportraits
de H.S.
un regard qui rentre
sous la peau
comme un couteau rouillé

le 9 ème jour

elle avait trop parlé
en avait mal au bras

la lumière
s’était couverte
de lacs et de rochers

traversé la nuit
comme une voleuse

une pie

jour 10

jour arithmétique
un chiffre rond 0
zéro comme un ventre plein

1 miracle vrai 1 fil 1 autre soi
qu’il faut tenir comme un langage

c’est pour cela qu’elle redit

le nez écrasé
dans le drap
le chat calcule la nuit qui tombe

11

un nombre déchiré

elle mesure toutes les distances
avec ses mains et ce jour là

sur l’avenue
restait peu d’espace
entre

des millions de gens
comme une colonne vertébrale

12eme jour

chaque fois
la main posée elle retient
la porte avant
chaque fois

dans cette allée
elle a
elle a 8 ans
et va poser ses joues -partout-

dans cette allée la voix
[azur]_[/azur]-mais plus de voix-

la route

macadam doux puis granuleux

la voiture doute

mais va

13

ce matin là
la lumière désobéit
[azur]_[/azur]-elle appuie- allume éteint
tout à l’envers elle cherche
un peu

la peau de l’autre
pour lui faire

les mains
trop blanches de l’amie
avec ce je ne sais quoi
de précieux
ou de petite fille qui joue

raides sur ce tissu
sans couleur
et le faux vent de carton pâte

la mort se ressemble toujours un peu

elle pense les mains posées toujours
les paumes cachées

s’entraîne à la mort

les gestes recommencés
comme pour préparer
la fin
qu’elles se collent
se disent
se rassurent
les mains

et
ailleurs

vivre tous les baisers
du monde
sur sa chair le grand bazar
ça tangue et reste comme des petits bleus
qui parlent quand on appuie
dessus

jour ne sait plus
la viande se gorge
brunit grille
parle comme un corps

n’osons pas
le ventre les mots
la viande se déchire et disparaît
la gorge bêle
un petit animal mort

et un autre
se meurt devant une citadelle
d’amour
á C...

loin
dans le froid

comme ça


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