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Cahiers de respiration de Cristina Isabel de Melo

lundi 14 juillet 2014, par Cécile Guivarch

Collection boquim
éditions vagamundo
2014

La poésie est un mot comme les autres.
Cristina de Melo, cahiers de respiration

D’abord la joie de découvrir le mot cahiers dans le titre associé à respiration : le premier évoque le cartable de l’écolier et le second, le souffle vital. L’enfance est là, livre ouvert sur le pupitre, qui mène le lecteur des paroles déliées à la vareuse, de 2003 à 2013, soit dix ans de chemins d’écriture. Tout livre est un voyage dans la langue d’abord et dans le temps, mais aussi dans l’espace de la page et du poème. À noter le nom de la collection, Boquim, qui en portugais désigne l’embouchure des instruments à vent. Le vent, le ciel, le fleuve, les champs, la mer : tout un pays à respirer. Longue voie qui n’est pas droite (page105). Ici les langues se délient et se multiplient en s’ouvrant au monde. Le lecteur peut y aller de sa marche, joignant en un seul pas le Portugal où elle est née, à la Bretagne où Cristina de Melo vit maintenant.
Cinq parties, cinq moments d’un voyage où le souffle peu à peu se fera plus serein, jusqu’à cette dernière partie, Vareuse, qui pose à la fois la question du lieu où s’écrit la poésie, mais aussi le corps et la peau que masquent les vêtements et la langue, par exemple dans le poème Au bord du souffle  :


les mots dans sa langue tournent
s’habillent, se dénudent

ou quand elle écrit :

écrire n’est pas s’acoquiner à la lettre

mais

pour raviver la voix
en sourdine

Chaque langue a sa respiration, chaque être vivant aussi.

Chacun possède un certain nombre de mots et s’y tient.
Un mot de trop et on en arrive aux mains.

Cristina fait également entendre le souffle de la langue portugaise et celui de langue française. D’une manière amusante, elle dit l’impossibilité de passer parfois d’une langue à l’autre en usant du jeu typographique dans le poème dédié à Francis Ponge tout en évoquant La rage de l’expression. (Limão espremido para F.P : soit citron pressé pour F.P). C’est aussi une manière de montrer que la langue manque, nous manque, et qu’il faut l’écrire pour donner à voir cette absence. Le poème O illustre ce dilemme que tout traducteur connaît et ici, d’autant plus que Cristina est bilingue.

Le jeu typographique présent dans la partie Blanc de page, s’il évoque les poètes lettristes, a surtout l’intérêt de montrer que la langue traduite est pleine de trous. Et d’ailleurs ce citron pressé exprime juste quelques gouttes en forme de lettres ! Par où s’engouffre le souffle. Le poème O est suivi d’un poème adressé À l’absente de tous bouquets, et se termine par la première lettre de l’alphabet mais aussi première lettre du mot absente et du nom Absentia. Plusieurs textes du recueil sont l’occasion de jeux de cette sorte. La langue revient toujours au cœur du cahier, celle qui manque, de Mallarmé à Quignard dont Cristina se fait l’écho en évoquant , le nom sur la langue :
J’ai son nom sur la langue (page 117)
jouant de manière parfois allusive et humoristique, mêlant à la fois poésie et chanson en hommage à ces poètes français qu’elle connaît bien et dont certains textes sont devenus des chansons, comme dans Zigzag, poème qu’on peut lire comme un hommage à Raymond Queneau et à la lettre Z.
Parfois aussi l’auteur use de sa connaissance parfaite des deux langues pour faire sentir combien la langue est au centre de son écriture : commençant le poème Odysseus par le mot vulto et terminant par un autre mot portugais voltou, phonétiquement proche, elle montre ainsi la circularité du sens, mais aussi ce qui fait d’Ulysse la figure majeure de l’exilé. De vulto à voltou, le poème va de la lumière de l’océan au retour vers le pays natal, car le dernier mot en portugais signifie il est de retour. La traduction en regard ne permet pas ce rapprochement. Seule la poésie va permettre à la traductrice de donner au lecteur un chemin possible. Car la poésie, écrit Cristina de Melo, à la fin du recueil,

…là où elle excelle, c’est quand elle ne dit rien avec des mots.

Il est à noter aussi qu’une des parties des cahiers porte le titre de Périgraphies, ce qui donne bien l’idée d’une déambulation dans la langue, l’écriture des mots, la poète pérégrinant d’un point à un autre, passant par Sète, Marseille en parcourant l’alphabet qu’elle décline joyeusement en le reliant au souffle, comme dans le poème Mot :

Treizième, quinzième et vingtième lettres de l’alphabet qui actionnent
les lèvres et le souffle pour expulser un son audible.

Il est un poème dont le titre évoque à la fois la déambulation et la poésie, le poème Au marcheur de mots. Je vois Fernando Pessoa déambuler dans Lisbonne et dans la littérature, lui, le marcheur de poésie, serait-ce lui, le « périgraphe »,
car, depuis toujours, la vigne est en vous (lui ?).

Et Cristina rejoint Pessoa :

Alors
poète, j’écris
mon tarot de Bretagne
un peu fado
un peu celtique
de n’être pas
de Marseille

in Lune chariot force

écrivant noir sur Blanc de page, titre donné à la deuxième partie de son recueil.

Tout le recueil dit cette traversée de la langue et du temps, le lecteur cherchant avec Cristina le souffle nécessaire à la marche en poésie et découvrant dans sa lecture, au fil du poème, l’invisible secret des lettres de l’alphabet.

Sylvie Durbec


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