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Extraits inédits - Yves-Jacques Bouin

mardi 23 octobre 2018, par Sabine Huynh

Photo © Yvon Kervinio





1
Le Grand-Caché et le Petit-Vu

Echangeons nos noms et nos fonctions, dit le Grand-Caché au Petit-Vu ; ainsi la vie, pour toi qui est si petit, comme pour moi qui suis si grand, sera facilitée. Mais le Petit-Vu ne voit pas la chose de cet œil-là et refuse. Si bien qu’ils continuent : l’un marche sur la pointe des pieds et le menton relevé, l’autre avance le dos voûté et le regard par en dessous.
Le monde change, la mode évolue. Un jour on ne jure plus que par les Grand-Vu et les Petit-Caché. Cela semble plus logique et convenable à une société moderne comme celle-là. Le Grand-Caché (de l’histoire d’avant) s’épanouit dans la peau d’un Grand-Vu – mais démesurément ! tandis que le Petit-vu se ratatine dans celle d’un Petit-Caché ! – il faut bien le dire. L’un ayant atteint son seul désir n’en trouve aucun autre ; quel grand benêt ! s’exclame-t-on, le voilà au plus bas ! Quant à l’autre, trop discret et pas plus gros qu’une tête d’épingle, il a bien de la peine à ne pas se faire oublier en un clin d’œil ! liquidé ! il passe inaperçu.
Plus rien n’est comme avant, on ne sait plus très bien où porter son regard. Avant, on s’observait, on se toisait, on se mesurait du regard ; maintenant qu’on a perdu l’unité de mesure, tout est déréglé ; a-t-on encore le sens des proportions ? ose-t-on encore lever les yeux sur l’un ou l’autre ? Pour l’un, tellement grand, on ne peut plus le saisir qu’en partie, s’en faire un toute petite idée pour essayer de le comprendre dans la totalité, quant à l’autre, minuscule, le voilà qui triomphe par son absence ; on vient à le chercher avec une telle soif, qu’il finit dans la littérature des légendes et des mythes, tête d’épingle, porté au pinacle.
Il faudrait revenir au début, savoir qui a commencé, comment ça a commencé, découvrir les vrais responsables.
On est tenté de reprendre la création à la base, de trouver des noms nouveaux, de nouvelles fonctions…
On s’y emploie, on s’y emploie, pour le plaisir de l’être.



2
Le ver dans le fruit

L’autre tourne en rond dans sa chambre.
L’un voudrait bien en faire autant mais sa chambre ne s’y prête guère. Pourtant la chambre de l’autre n’est pas ronde non plus. Alors, se dit l’un, même si les conditions ne sont pas réunies pour faire quelque chose, il suffit de vraiment en avoir le projet pour y parvenir.
Il décide donc de se construire une nouvelle maison et la conçoit circulaire afin de pouvoir tourner en rond à volonté dans toutes les pièces.
La chose eût été menée rondement s’il n’eût pas montré les plans à l’autre, qui voyait les choses sous un autre angle, avait une vue diamétralement opposée à l’un, et qui fut surpris par sa conception, alléguant le fait qu’on ne peut pas passer sa vie à tourner en rond.
Mais précisément, lui répond l’inventeur, j’ai pris cette décision fermement, et je m’y tiendrai jusqu’à sa réalisation complète, pas question de tourner autour du pot ! L’autre, purement et simplement, lui tourna le dos : décidément, il ne comprenait pas ces gens obstinés qui, sur n’importe quoi, même si on leur prouve que leur réflexion est inconséquente, garde une position aussi carrée. Il les appelle, précisément, des empêcheurs de tourner en rond. Tourner en rond ne doit pas être une obsession, une idée fixe, mais plutôt un passe-temps de dilettante. Et il en connaît un rayon sur le sujet.
Malheureusement pour l’un, la réflexion de l’autre fit son chemin dans l’esprit du bâtisseur, immisça le doute, mina les intentions et ruina le projet. La maison de l’un resta en plan.



3
De part ou d’autre

Les uns circulent, les autres non. Les uns circulent tellement : la veille, ils sont déjà arrivés au lendemain, et le lendemain les voilà ailleurs. Le jour même ils ne sont jamais là. Avant, ils étaient ici, après ils sont à côté. Mais au moment, au bon moment, au moment présent, où sont-ils ? Il semble ne jamais être là, jamais là quand les autres y sont. Il faudrait que les autres arrivent eux-mêmes au bon moment pour les rencontrer ; mais le jour même les uns ne sont pas là, on ne les trouve pas, ils n’y sont plus, ils n’y ont peut-être jamais été, ils sont absents, ou présents, mais autre part.
Les autres, ceux qui ne circulent que rarement et qui pourtant, cette fois-ci se sont déplacés, paraissent bien déboussolés de ces allées et venues incessants des uns, sur l’autoroute de la vie. Leurs têtes girouettent : nord ou sud, ouest ou est ? Ils ne s’y retrouvent pas, eux qui ne bougent pas, ou si peu, seulement pour tenter d’être là au bon moment, et que les autres constatent qu’ils sont présents, eux. Parce que les autres ont tendance à dire que les uns ne viennent jamais et sont peut-être, en définitive, qu’une vue de l’esprit.
Comment peut donc se rencontrer ce flot de va-vites et ce bloc d’inertes ? La question ne s’est jamais posée aussi crûment. Car les uns comme les autres soupçonnent leur existence commune, supposent qu’ils ont une influence réciproque les uns sur les autres, mais, en dépit de ces relations confusément ressenties dans les esprits de chacun, ils ne parviennent pas à être certains qu’ils existent.



5
Statut

L’un a un pigeon sur le nez, puis mille paires d’ailes se relayent sur le perchoir. A la longue, les fientes descendent le long du menton et impriment une sorte de veste pied-de-poule sur le torse et les jambes du patient. Complétant la chaîne et la scène, les chiens viennent lever la patte sur ses souliers, dont ils n’ont « rien à cirer » disent les plus malins. L’un subit stoïquement ces injures quotidiennes et devient la risée de tout un chacun, affrontant les doigts tendus des gamins.
Même s’il envie secrètement le glorieux passé de l’un, qui n’est plus aujourd’hui qu’une statue, l’autre n’est pas le dernier à rire, qui l’observe tous les matins de sa fenêtre en rêvant aux très hautes fonctions qu’il sera lui-même, amené à tenir prochainement, en sa qualité de successeur, et qui lui assureront en effet un avenir brillant, pour jouir finalement d’une célébrité universelle. Il passera à la postérité, déboulonnant les plus solidement ancrés dans la mémoire du monde.
Mais bientôt, sous la fenêtre de ses propres successeurs, il est soumis à l’indélicatesse de la gente ailée, à l’irrespect des déjections canines, à l’index sans pitié des enfants pointés vers son appendice nasale, à la raillerie sous cape du suivant toujours réélu. Foin du vocabulaire châtié, des mots recherchés, des discours distingués !
Ah ! qui rira le dernier rira bien qui rira le dernier rira moins qui rira le dernier riquiqui, qui rira, qui ?
____– Maman, c’est qui ?
____– Je ne sais pas.
____– Il est sale le monsieur.
Et personne pour nettoyer le désordre des ans, si ce n’est l’oubli, qui est une insolence autrement difficile à porter, une arrogance fatale, l’excrétion même du temps.



8
Fiction

L’un regarde l’autre et pense du mal de l’autre, en aparté. L’autre parle à l’un et sait tout ce qu’il pense. L’autre pense la même chose de l’un que l’un de l’autre, en aparté. L’aparté évite les conflits, croit-on. Mais comme dit le proverbe «  : Faille de silence, diplomatie défaille ». C’est ainsi que les guerres entrent en scène.
L’un fait du mal à l’autre bien que ce ne soit pas si simple – il habite à 10000 km – mais il y parvient tout de même. La distance n’est plus une affaire de nos jours. Croire qu’en pensant la moindre chose, la chose la plus banale, la plus anodine, la moins digne d’intérêt, une chose oubliée dés l’instant qu’on l’a imaginée, eh bien, croire que cette chose va faire tort à l’autre, le torturer, l’anéantir. Il faut juste s’en persuader ; c’est ça la haine, la haine quotidienne, la haine calme et sereine, la haine absolue, la haine des uns pour les autres ; et c’est cette haine que l’un pratique sur l’autre. Mais l’autre nourrit la même haine à l’égard de l’un et elle est pire encore car l’autre est cette haine, il l’incarne ; il n’a même pas besoin d’y croire, il n’a même pas conscience de la pratiquer, c’est une haine qui va de soi.
Il en va de même pour l’amour des uns et des autres. Processus en tout point identique. Le fameux « aimez-vous les uns les autres ». Mais pour ce sentiment là, l’un et l’autre se font rares.

(Pour l’instant, ces textes font partie d’un ensemble intitulé Séances fictions.)



YVES-JACQUES BOUIN met en voix et en scène les grands poètes contemporains. Il est formateur en expression orale et en atelier d’écriture, souvent invité en France et à l’étranger. Projet de résidence d’écriture à Vezelay en Bourgogne et en Guyane en 2019. Éditeur de poésie : éditions p.i.sage intérieur. Responsable des dossiers « Des voix venues d’ailleurs » pour la revue Décharge.
Dernière publications :
Une passée de paroles, éditions Mazette.
Un Bouin, c’est tout, éditions L’Improviste.
Je crois que tout n’est pas fini, je vole, éditions Rhubarbe.
Toucher sensible. Sur l’œuvre de François Migeot. Presses Universitaires de Franche-Comté, 2015.
Livres d’artistes en 2018 : Les Lieux Dits, éditions Bandes d’artistes ; participation à Réminiscences (26), éditions Æncrages & Co. ; Écorces, avec des peintures de Maria Desmée ; Le livre pauvre l’Allemagne (pour Daniel Leuwers).


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