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Anthologie « Pourquoi ? » proposée par Florence Saint-Roch

lundi 28 octobre 2019, par Florence Saint Roch

POURQUOI ?

Interrogation de toujours à toujours, première dans la bouche des enfants, cette question fonde les métaphysiques les plus naturelles et les plus sophistiquées ; sans cesse elle revient, bouscule, inquiète, innerve la curiosité. Si au gré des apprentissages nous faisons assez vite notre affaire du quoi et du comment, identifications, nomenclatures, mises en œuvre, organisations, tout cela qui définit, établit, résout et rassure, plus difficilement nous percevons les tenants et les aboutissants d’un acte, d’une situation, d’une façon d’être, d’une relation. Tant de pourquoi restent sans réponse : c’est ce qui, finalement, fait la beauté de la question ; pour sonder l’énigme, la pensée s’active, scrute l’amont et l’aval, embrasse l’horizon ; délicieusement critique, elle fait bouger les lignes, recule les limites, découvre, invente : elle s’aventure en poésie…

À question vaste de sous-entendus et d’implications, vastes réponses. Les poèmes qui nous ont été envoyés, dans leur nombre-même, soulignent à quel point le questionnement est une nécessité constitutive pour nous, les êtres humains : tâchant, depuis la nuit des temps, d’inventer des réponses, nous garantissons notre sauvegarde et notre évolution. Et le poète, dans le sillage, d’y travailler, d’y jouer parfois son engagement en poésie. Organiser l’anthologie a été un véritable casse-tête, tant sont variés et variables les rapports que nous entretenons à l’inconnu, à l’invisible, à l’incompréhensible ou à l’inexplicable. Entre ce que l’on conçoit et ce qui échappe, une dichotomie. De l’un à l’autre, le pourquoi souligne l’écart - la béance douloureuse, l’à-pic vertigineux. Inquiétude fiévreuse de la question, laquelle, le plus souvent, nous laisse béants face à un sens qui irrémédiablement échappe. Nous voici aux antipodes de la révélation et de l’inspiration. Obstacle ou pierre d’achoppement, la question met en échec les plus fécondes intuitions, laisse sans voix ou sans mots. C’est dire le courage de celles et ceux qui, dans cet immense travail collectif mené cet été 2019, se sont emparés de la question à bras-le-corps… Que toutes et tous soit vivement remercié-es.

On trouvera donc 53 poèmes ou proses poétiques, inédits à quelques exceptions près, répartis en cinq rubriques : 1. L’enfance des questions ; 2. Habiter la question ; 3. Le monde en question(s) ; 4. Contournements ; 5. Résistances.

Bonne lecture,
Florence Saint-Roch.

I. L’ENFANCE DES QUESTIONS

Roselyne SIBILLE, « Les pourquoi »

Les pourquoi incessants des enfants
leurs pourquoi sidérants
précédés d’un tel étonnement

Le mystère qui demeure

Les pourquoi qui vont avec d’autres questions
Le pourquoi des questions sans réponses
Celles qui calmeraient les incertitudes

Les pourquoi muets déchirant les regards
La douceur qu’on aimerait leur donner
Les pourquoi nous fondent parfois

Tant et tant de pourquoi
de mots débordants
creux ou secrets

Face au Grand Pourquoi
Seul le silence

Marc André BROUILLETTE

est-ce un fil posé
subrepticement
entre ici et là
vers ce lieu
marqué par l’enfance
et ses vertiges en boucle
face à tous les devants
où la solitude s’interroge
sur sa capacité à se lier
au doute et au double
qui occupent la nuit les nuits
toutes les petites nuits
qui traversent le corps
et propulsent la langue
dans le dédale rogatoire

Jacques ROBINET

Pourquoi ?
Parce que ceci… Parce que cela…

Insatisfait — l’enfant revient à la charge
exige d’autres réponses
L’adulte poussé à bout renonce :
Parce que c’est comme ça !

Le silence retombe La question se fige
L’univers tout entier se replie
Blessé — l’enfant se perd dans les reflets
de sa cage de verre

Pardonnez à ceux qui ne savent pas écouter
Ils ont peur des chemins inconnus

Tous les pourquoi sont des brebis
en quête d’un vert pâturage
Il faut chercher longtemps pour trouver
le lieu silencieux qui nous devance
Il y a beaucoup de réponses stagnantes
peu d’eaux jaillissantes
On s’enivre si vite des breuvages du jour !

Qui interdit les pourquoi écarte la source
Qui rejette la source assèche les pourquoi

Ignorant les réponses qui trahissent ta soif
questionne sans te lasser au plus obscur de toi

Sereine BERLOTTIER, Au bord.

ce jour-là son visage était si
simplement vivant (c’est comme un souvenir)
nous étions couchées sur le lit (oreillers
lourds) regardant la télévision
et nous ne cherchions plus les mots ni
ce que nous aurions pu avoir à nous dire
avec l’enfant dans nos branches
ses boucles tièdes sur nos épaules
nous étions comme un très vieil arbre
des feuilles pour hier et des feuilles pour demain
et pourquoi aurait-il fallu
détruire ce monde à coups de question ?

(…)
non pas l’oubli
mais la tension modifiée de vivre
le choix d’une forme
son émiettement
tendre l’oreille
à ce qui dure dans l’arbre
répétition sans répétitif
l’enfant voudrait
voir au fond du cercueil après
soulevant le couvercle
à la radio une autre demande
pourquoi nous ne
mangeons pas nos morts
certains le font
ici ou là
que nous nommons
des sauvages
répond la voix qui répond
une ombre claque devant la fenêtre
l’enfant lève la tête et sourit
je vous mangerai quand vous serez morts
et le volet s’écarte à nouveau
sur un pan de lumière franche

Poèmes extraits d’Au bord, Lanskine, 2017.

Pierre-Julien BRUNET, Pourquoi ?

Question première,
peut-être la mère
de toutes - l’écho
de notre éclosion.

Car oui, pourquoi
cette vie sur Terre,
ce quelque chose
plutôt que rien ?

Question innée,
inlassablement
posée par l’enfant
jusqu’au verdict…

Aucune réponse
jamais ne sera
digne de ce nom,
de ce sens espéré.

Question sans fin,
note sensible tenue
jusqu’aux silences
à force de soupirs.

Quête inaccessible
qui, répétée 1, 2, 3
fois peut devenir
plainte, hurlement.

Question si absolue
que les trop adultes
lui préfèrent comment,
technique, rassurant.

Et pour les affairés,
l’horrible pour quoi,
ce faux-ami sinistre
contraire à la beauté.

Énigme en plein -
source où renaître
ou bien se perdre,
ultime interrogation.

Question au cœur
de l’écriture, mais
proses et poésies
disent au mieux…

Pourquoi pas ?

Claudine BOHI, C’est comment vivre, la question.

Pourquoi
haïssons-nous tant
notre grandeur

Pourquoi
tout nous devient-il marchandise
irrémédiablement

Pourquoi
pétrifions-nous
tous nos mots

Pourquoi
ensablons-nous
nos voix

Pourquoi
enfermons-nous nos yeux
dans des boites à sous

Pourquoi
toujours couper
l’attache de nos ailes

Pourquoi
nous acharner à refermer
toutes nos fenêtres

Car c’est comment vivre
la question

Comment vivre sans échappée

coincés dans nos petits je
imprononçables

dans nos petits je
où l’on crève
où l’on étouffe

où tout craque

dans les terrains vagues des sourires
dans les crachats permanents
du doute

dans la néantisation marchande
de nos désirs
dans les ficelles pourries
de l’avenir

avec l’huile fade des bons sentiments
nos perfusions de moraline
l’amour collé dessus
comme un vernis tout craquelé

sur des gouffres de peur
sur des gouffres de haine

avec tous ces mensonges
dans nos ego frileux hagards

dans nos guerres souterraines
sous les tapis troués
des bonnes manières

oui comment vivre
et comment respirer encore

c’est bien la question

Au loin le bruit du givre
ouvre la mémoire

un papillon sonore
dans la gorge
appelle en douce
un sentiment d’éternité

il est le nôtre

et nous n’en voulons pas.

Sylvie DURBEC

La mer guérit-elle de la mère ?
Eau de mer contre eau de mère ?

Dans l’histoire des deux loups,
le grand père répond à son petit-fils qui lui demande lequel nourrir,
celui de l’amour ou celui de la haine,
qu’il lui faudra nourrir les deux.

Sans un peu de haine, tu ne pourras te battre,
lui explique-t-il.
Sans amour non plus
ai-je dit à mon tour
au Petit.

Alors on s’évade.
À dessein tu dessines.
Il y aura donc une prison ?
Puis, à cause de/grâce à.
On revient vers la table.
Table à dessin ?
C’est quoi ? demande un enfant.
La différence, demande A. venu du Soudan pour aider et écrire,
une lettre, l’écrire, alors on littérature.
Entre la grâce et la cause.
On échappe ensemble,
à la cause des conflits. Plus que jamais on lit nos ratures.
Nous déchiffrons ensemble notre langue inconnue.
La grammaire traverse la table.
La grâce, c’est quoi ?
Une rhapsodie curieuse se fait entendre, dans la cuisine des départs et des arrivées.
Grâce à, dit H., grâce à la France on parle la bonne langue.
À cause de la guerre, dit A.
Et nous poursuivons notre canevas embrouillé de fils et d’enfants.
Nous aimons toujours autant Claude Simon.
Cette nuit il a fait très froid.
C’est tout ?
Oui, à demain.
L’herbe a gelé.
Dans la rue Carretterie d’Avignon.
Plus de chariot ni de charrette.
Seule.
L’herbe.

Histoire d’enfants, dit le livre posé sur la table.
Nous en avons beaucoup.
Des grands et des petits, des noirs et des blancs.
Enfants de toute sorte.
Poèmes aussi, et la mer, dont nous attendons tout.
La survenue des miracles, par exemple.
Pour ce bout d’an que nous voulons neuf ?
Un deux trois six neuf, compte le Petit.
C’est ça ?
Oui.

Extraits inédits du Livre du Petit, 2018-19.

II. HABITER LA QUESTION

Jennifer GROUSSELAS, « Pourquoi les mots-fusées… »

 ?

Pourquoi les mots-fusées
pourquoi les mots-fusions

quand vit la peur

rougie à la peur
de nos pensées
— enfants de Lune
traits d’union arabesques
brisées

où vit la peur qui roule
rots de silences
de décisions

quel visage sans la pierre poindra
te criera t’écrira
quel mirage
relèvera ta langue
où pousse la main
qui mangera tes lacunes

comment trouver un centre au cercle des cercles
sans creuser sous nos bouches
trop ouvertes

à midi je tangue mains trouées
regard tâché
j’avale soleil aveugle

loin quelque part entre nos êtres

loin suspendue à l’autre-temps du gong

qui sonne pourquoi

les mots-fusées
pourquoi
les mots-fusions

 ?

Sabine PÉGLION, Pourquoi

On s’éveille un matin
en lisière de soi
en bordure du chant
et l’on ne sait plus rien

On s’étonne d’être là
On ne demande pas
pour/quoi

On invente des rêves
On sourit à l’enfant
Pourquoi la lune vole
Où vont tous ces nuages
Nos réponses si brèves
On n’y croit plus vraiment
Pourquoi tu pleures
Pourquoi tu ris
Pourquoi un jour
dis-moi la vie s’enfuit
Pour quoi pour suivre
Quoi de ta route et du chemin
Est-ce pour se perdre
Ou pour te retrouver

Pourquoi ces lettres noires
alignées sur ta page
Souffle éparpille les mots
bulles irisées au fil de l’eau
Pourquoi
Pour être là
dans le silence
dans le bruissement de la vie
dans le grésillement des cigales
odeur de pin brûlure du vent
dans la respiration de la mer
quand la lumière surgit

Pour être là
dans ses pas hésitants
dans ses larmes qui sèchent
en écoutant ta voix
dans sa main qui te cherche
et se pose sur toi
Pour être là
dans l’ouverture du temps
dans la plénitude offerte d’un instant

Cécile OUMHANI, Car tout est question.

les vagues roulent avec le tonnerre
laissent sur le sable d’étranges récits
et ce goût d’iode à notre palais
les arbres voyagent avec le temps
sculptent des racines sans fin dans le ventre de la terre
là où s’abîment nos pas
les volcans rougeoient tard dans la nuit
éclairent pour les marins le dédale d’une histoire oubliée
les torrents grondent dans les montagnes
emportent jusqu’à l’hiver la cartographie de la neige
eau claire au bout de nos doigts
les nuages se bousculent haut dans le ciel
dessinent d’autres mondes à l’errance de nos yeux
plus loin encore
les étoiles dansent avec les planètes
naviguent jusqu’à nous par d’anciens océans
sans jamais lever l’épaisseur de l’ombre
sur nos paupières
l’infini battement de questions restées sans réponses

Sabine DEWULF

Longtemps j’ai cherché cette clef
dans les poches du monde

pourquoi la jointure du nous

sans cesse le nœud à défaire
entre toi vous et ce je indécis

pourquoi l’absolu des étoiles
en marge de notre raison

pourquoi l’avion bourdonne-t-il
l’envoûtement que je ne peux conter

et surtout
longuement
pourquoi suis-je si mal

pourquoi creusés tout au long de ma soif

Un jour je suis allée dans la plus haute ville

ce n’était pas un jour c’était un chas d’aiguille

c’était après c’était avant
que je ne sache dire
pourquoi

ici je sais que nous venons
de plus loin que l’abîme

où rien n’a commencé
dont les lettres nous brûlent

Il n’y a pas de poches
seulement des nuages
posés troués sur nos paumes tranquilles

nos souffles sans question
juste inquiets d’avoir à répondre
de terreurs enfouies
qui se prétendent telles

nos souffles bercement

S’éteignent les pourquoi
au passage imprévu d’un air frais au réveil
qui traverse fidèle
de matin en matin

la chair même du cœur

Marilyne BERTONCINI, Le pourquoi des ombres.
pour Florence Saint-Roch

Dans la pénombre du bureau
des ombres viennent à ma rencontre
Elles me parlent à l’oreille
souvent même je ne comprends pas
tout ce qu’elles me racontent

Les mots des ombres sont étranges
parfois on ne les entend pas
ou à peine un susurrement
pourquoi ?
aussi doux qu’un froissement de soie

Pourquoi la nuit après le jour
pourquoi la pluie après l’amour
pourquoi la vie et puis la mort
pour qui pour quoi pleure ton cœur ?

Dans la pénombre du bureau
les mains des ombres me caressent
J’oublie le temps et la douleur
et le pourquoi de ce qui meurt
et j’oublie même d’avoir peur
quand l’ombre des ombres m’emporte

Pourquoi pas moi ?

Irène GAYRAUD, Entre moi et comprendre.

Cette nuit j’ai rêvé de
toi.
Ton visage plus net que dans le souvenir
le mien embué bouche t’interrogeant :
pourquoi ? pourquoi ? dis, pourquoi ?

Alors ce matin j’ai roulé
deux heures on the road
entre
les sapins plumés la neige vaste
jusqu’à la maison d’Emily Dickinson – jaune vif et verte et de colonial style
lumineuse lumineuse
criblée de soleil
(comme tu aimes les maisons).

C’était : la réouverture : le premier mars : la première visite de l’année.

Savais-tu, mon amour, qu’Emily parvenait
sous ces latitudes improbables
à faire pousser pamplemousses, jasmins ?
Savais-tu qu’elle écrivait sur une table minuscule
de cinquante centimètres sur cinquante ? – Un tabouret presque
où son crayon traçait cercles et cercles autour
de l’adieu
du pourquoi
de l’absence – sans fin.
Où maintenant j’habite et où j’arrose
d’étranges poèmes – désespérément lyriques, oui,
tenaces incontrôlables comme
les herbes drues
qui scient la main et qu’on n’arrache pas.

Sur le rebord d’une fenêtre
lumineuse lumineuse
une abeille – morte –
tombée là
et laissée, inaperçue
depuis la fin de l’automne
terrassée de chaleur
heurtée durant des heures
contre la vitre – fermée.

Moi aussi, mon amour, j’ai heurté longtemps
ce verre translucide qu’entre nous
entre moi et comprendre
sans cesse
tu retendais.
Mais c’est au cœur de l’hiver
– il y a quinze jours (déjà !) –
que moi
je suis tombée.

1er mars 2019, Amherst/Cambridge

Luce GUILBAUD

Pourquoi ?
Maintenant pourquoi n’y aurait-il d’autres lieux
que l’éclatement des nuages
et le regard ouvert après l’obstacle
pourquoi le corps appliqué à sa disparition
par essoufflement et trébuchement ?
faire le point faire la morte dériver
entrer dans les courants étoile à l’estime
tandis que tu te perds dans l’étrave

pourquoi la couleur qui serre rouge autour du cou
et les mots inconnus d’une douleur nouvelle
le cœur pendu à la plus haute branche
sans jugement
l’arrêté suspendu

à l’inutile question je réponds :
je suis en vie et je ne sais pourquoi…

Isabelle LÉVESQUE, Par terrible erreur.

Qui est Personne ?
Qui nous protège du péril en mer ?
Quel phare lointain éteint
d’une voix énoncera
le nom des péris en mer ?

Qui est perdu, si loin ?
Quelle main, soir tendu,
saisit le cœur ?
De Charybde, de Scylla,
qui fracasse les rochers,
pour quels navires échoués sauver
la mer ?

Qui est Personne
dans le murmure ?
Qui existe hors le silence ?
Qui vacille ?

Qui brisera
le soir des brisants ?

Écu percé, le centre réduit le métal d’une once
(le cœur).

Pourquoi remonté du silence
par terrible erreur (quel creux ?).

Le manque.

Philippe BERGER, Pourquoi une voix aux yeux tristes ?

Souffle de limaille, rire de grenaille. Grisaille d’échancrures. Gitane de sécheresse. Tissu rêche entrave-gorge. Voix couverte, rauque donc, suggère un éros éraillé. Voix d’écrou grippé, de frein, puis de triste train inerte. Pourquoi des frottements envahissent-ils l’heure incertaine de l’intime concert qui défile dans des yeux ?
Solution de continuité d’un pathos élégant. Voix de feuille morte. Voix de brouet. Voix de sans-filtre. D’octobre. Voix de funambule en haillons qui se crashe. Voix de chagrin rétréci. Le fil, l’effilé titube. Pourquoi, dans des yeux, le grésillement peut-il se lire avec peine ?
Vocalises diffractées. Voix rafale sèche entre les eaux stagnantes. Reprise de toux. Voix extraite de poumons de taffetas, de bouche de papier-bulle. Suspendue à l’instant du fracas. Rugosité du timbre, patine rayée, refermées lisières. Frontière implorée par des yeux décisifs. Pourquoi le chant du refus se tient-il de connivence dans des yeux de refus ?
Imminence de l’invention extatique et rouge : un malentendu, un souffle de sons épuisés par de vaines paroles. Cultivé en eaux troubles à dessein. Tient à peine debout puis s’assoit. À peine s’entrouvre, se dévoile sobrement. Se rentoile. Voix, voilure, voile se froissent. Pourquoi décliner des tentations vocales autant qu’un accord d’yeux désirant ?
Poussière dans la trachée. Par instant imperceptible. Par instant incommensurable. Indistinction à foison. Mots brouillés par d’autres et par la musique ténue environnante. Agitation de molécules de défense. Élégie d’arrière-remparts. Pourquoi yeux, voix, paroles ne portent-ils presque rien ?
Chuchotement intense au fond logé. Dérobades, étouffements. Mots qui démolissent des modalités moulées. Chant de solitaire modulation parlée. Raclement du jardin de pierres. Déplacements imperceptibles. Multitude rapide éphémère de désir disqualifié. Linge rude étendu à moitié sur deux cordes vocales. Pourquoi l’espace vocal apparaît-il stratifié par des yeux de broussaille ?

Pour retenir l’offrande du rire de sel ? Pour tenir l’intonation des roses fanées ? Pour arrêter le beau milieu du point d’orgue ? Pour fixer l’éclair suspendu dans la faille ? Pour contenir l’anomal de la durée à l’infini ? Pour attacher la vacance du moment ? Pour prendre tout le con affetto ? Pour conserver la parure pauvre du regard ? Pour endiguer l’expectoration du charme ? Pour soustraire l’envers de l’interne ? Pour maintenir le maintien nonchalant ? Pour coincer la verticale intime du concert ? Pour modérer l’éclaboussure de roches ? Pour saisir la rose des sables ?

Parce qu’une voix aux yeux tristes aura laissé de minuscules cicatrices. Parce que l’épouvante sobre aura donné pression et échappement ténu dans des yeux-filet. Parce que, de retour dans le corps, le sens aura sécrété en deçà des yeux potentiels. Parce qu’une course d’étincelles aura émané au débouché d’yeux étroits. Parce que des yeux tristes auront déménagé des combles de l’absence pour le grand sommeil. Parce que, seul, un voisement aura semblé décloisonner la machination de l’attirance des yeux. Parce que la mémoire d’une voix aura été cool et des yeux-machines, infatigables.

Béatrice BONHOMME, « Pourquoi une maison rouge sur le dessin d’enfance ? »

Pourquoi teintée de rouge
La maison avec son corps d’écorchée et de veines
De lépreuse arrachée au crépi du temps ?

Pourquoi habillée de silence et de nuit
La maison avec son arbre de veines écorchées dans le matin du monde
Dressée en oriflamme de lèpre ?

Pourquoi sanglante dans le jour et les arbres
La maison d’écorchée vive
Brandie en contraste de couleurs
Au vert du matin
Et pourtant rosie comme le sang traversé de neige ?

Pourquoi si rouge comme le cœur brillant de la mère
La mère rouge au cœur dans une maison rouge
Pourquoi veinules et artères d’arbres et de maisons
Dans le cœur des contes
Petit poucet farceur violé par le sang des ogres ?

Pourquoi posée sur des piliers de fissures et de temps
Avec la blessure d’être et la faille
Et la cicatrice noircie dans le rouge
Pourquoi éclatée de terrasses et de vérandas
Comme des sanglots qui laissent échapper un sang noir ?

Pourquoi si rouge la maison du cœur et de l’enfance
Avec au centre son cercueil amarré
Et les morts entourés de linceul
Dans le froid humide des tombes ?

Pourquoi frottée d’entrailles la maison écartelée dans le matin
La maison violée de haine et de nuit
Jamais apaisée
La maison au cœur arrachée de limon ?

C’est pourquoi la maison était rouge
Confiante dans ses fantômes et ses ombres
Comme dans ses parcelles de lumière.

Elle avait porté sur son dos
Roi des Aulnes
Les enfants de l’étoile
Et le cœur visité du monde.

Hélène SANGUINETTI

Et pourquoi emporter à cheval le rouge de sa bouche,
cheval à tête blanche démantibulée
d’un pourquoi se parfume, d’une bêtise
peut mourir, et le chemin tourne en montant
– petit lac – petit avion abandonné –
et pourquoi sans dire qui,
Descends, dieu du tracteur, jusqu’en bas c’est le soir
Pourquoi dans bruit du moteur silence s’entend mieux ?
Pourquoi bouchon de crème
Pourquoi « Rose, c’est ma fille, elle est laide
mais son ventre est fleuri »
Pourquoi fleurit aussi mer sur téton ?
Dieu de Battre est extrême, et oisillon
fait rire sur la table tous ceux qui étaient
en pleurs

Pourquoi se prend pour qui
lui qui ne va qu’aux ailes tristes.
Plus rien au centre de la rose !
Ainsi se venge
La sans pourquoi
Capo di Feno, 1er septembre 2019.

Christian VOGELS, Kaléidoscope.

Lances d’obsidienne ou silex broyées, érodées devenues sable sous le cristal du ciel. Aux jours d’équinoxe s’habille le khamsin de voiles ondulant vers la mer. Les hommes regardent, debout près du feu, les galets noirs éparpillés. En nous aussi, parfois, disent-ils, coule le sable d’anciens désirs. Et la dune qui s’écroule efface à nos yeux le pourquoi du souvenir.

Coque, matrice déchirée par le granit et le silex. A l’aube, sur le camaïeu gris des vagues, le pilote discerne des corps morts, des couples brisés éparpillés aux lèvres du vortex. La voile disparaît dans l’abîme. Serrant un reste de barrot, Godinec drossé par la houle, bleui par le froid et le sel s’approche du rivage. Pourquoi pas ? murmure le timonier quand se retourne le ventre de la nef. Il cherche la barque où l’attend blême Charon le passeur. Tourbillons. Que reste-t-il de lui, de moi, de nous ? Rien, sauf sur le sable, cette viande froide du transi.

Pas à pas, pierres grises, pierres noires. Ici rêvent les morts, peu importe, je suis nous. T’en souviens-tu ? On parlait d’une peur serrée dans la paume de l’ange. Pris de vertige, nous errions, avec lui, dans son désert sans savoir pourquoi nous l’aimions. Plaie vive à même la peau, tu sondais l’abîme ouvert à la source du désir. Veille maintenant à en contenir l’angoisse. La nuit roule du rien jusqu’au vide de toi. En lui sommeille, s’endort, se relève et mue ton rêve sauf. Somme de toi en nous, l’amour.

Tourbillons. Branlent sur la râpe de granit barques et rafiots près du quai. Sous le néon blafard, des femmes. Ignorent pourquoi le désir en elles, ils cherchent, les hommes. Sentent la cambuse sale, le frai. Que reste-t-il de ces plaies vives au dedans de nous ? pensent-elles. Parfois, l’une ou l’autre, silencieuse, s’approche de l’eau froide. Epuisée de douleur, elle marche vers la mer et sombre. Des hommes debout regardent le sable onduler sous la lune et la vague qui s’enroule. Parfois dit le vieux, y en a qui coulent sans mot dire. Quand on retrouve les corps morts on se dit : « pour qui ces chairs froides furent-elles désir ? »

Rien, sauf dans la nuit, la tâche claire de nos linceuls tels des galets sur la dune posés là. Nous vivions toi de moi, moi de l’autre que tu portais sans savoir pourquoi cela serait notre mort. Tu t’en vas, Agar, là-bas où l’œil de l’eau n’est plus au désert. Vois, la mer est proche : on entend la houle. Je vais pieds nus sur le sable là où l’aube se lève. Ta mémoire veille sur ce fils perdu. Lui sait pourquoi tu n’es plus ce que je ne suis pas. Couple brisé aux rives du Léthé.

Jeanine SALESSE

Fermes désertes granges à l’abandon
Sur les pentes des brûlis
La ligne de cendres défend un douaire
Interdit

Pourquoi
tandis que le train cisaille en cadence
les heures de l’été
pourquoi ce reliquat d’images sauvées ?

Prises en charge
par la mémoire qui continue
son chemin ferré
comme le bâton éprouve d’un choc
ce qui tient encore au sol
et au souvenir qui fait sa braise
après le désastre

Delphine CHRETIEN

Au clocher sonne une heure incertaine oubliant de compter sur les doigts. Dans un carnet lire l’odeur du serpolet entre les pierres sous le crêt.
À la table de cuisine assis ; suspendues dans le corps de cheminée des saucisses à fumer, derrière la porte dans une odeur de fumée, ta jeunesse un cœur malade la perte d’un enfant et tant d’autres. Tu en discutais glanant les détails aux saisons de ta mémoire dépliant le contenu de ton armoire chair.
À une table de bistrot dire : si tu avais une question qui débuterait par : pourquoi ? en partageant un plat emporté. Spontanément ou réfléchir ? Dans le bruit essoufflé d’une cour, dans le carnet, mélanger : pourquoi tout va si mal alors que tout pourrait aller si bien à pourquoi l’aubergine est-elle si belle à pourquoi un jour lunatique et une nuit journalière à pourquoi dimanches et jours fériés à tant d’autres. Silencieuse écoute, les dents serrées bouche alliée, patienter la langue, retenir la réponse. Tu n’avais pas ta place.

Crever tu allais
ombres animées par une légère bise
à l’usine ta mère t’a appris à cacher ton quignon de pain
dans le sous-bois résonne la présence de l’animal
un homme petit devant ces machines tu étais
une lune toute en rondeur sur le bord des épicéas
ta mère t’a dit : pars.

Ton père venant d’arriver tu me salues quittant la discussion ainsi que la table de bistrot. Un homme âgé allure lente son corps aidé par une canne. Entre les personnes qui habillent l’espace terrasse voir avec lui celle qui a été pendant des années une connaissance. Obsession de mots ancrages pour tes suivants tu pousses avec soin ta chaise contre la table de cuisine. Flâneuse, sur la table de chevet un livre fermé.
À cultiver la terre tu as appris
ta mère jamais mariée avec des enfants
à la force du cheval tu as travaillé
ta mère jeune après une grève virée pour exemple.

Parfois sous les crêts ténébreux une peur d’enfance mais le loup n’entonne pas son chant. La combe étoilée invitera ses familiers, hululement d’une chouette, massif bois d’un cerf, œil vif d’un renard. Apaisante balade noctambule frôlant la forêt ombrée. Paisible régale des oreilles flots irréguliers de la parole grincement des chaises sur le sol béton. La lune incise la nuit.
Voyageur des cimes décriant une masse noire
un jardin s’arrose de faisceaux lumineux

une nuit portée à incandescence ?

Un passager va tâtonnant
brumes froides en voile au-dessus du champ.

Gabrielle ALTHEN

Un train qui déraille, deux tourtereaux se marient, le concert fut sublime, France-Info nous assomme, ta robe est jolie, Paul ne supporte pas le succès de Pierre, ce soir est magnifique, j’ai un caillou dans ma chaussure, la petite île restait vivante et verte, c’était le jour où nous avons traversé la rivière, as-tu vu les malfrats, ce kaléidoscope est fait des morceaux d’un vitrail. Tu n’y comprends rien. Moi non plus, mais une rose a éclos. Il y a eu des morts et il y a la vie. Tu as peur de la mort, de la décrépitude, de la glue. Moi aussi. J’ai pourtant vu le sourire d’un enfant et su qu’il était fiable, puis une libellule s’est penchée pour boire à l’eau du lac. Je te l’ai montrée et tu as été content. Pendant ce temps des gens mouraient et des fleurs, qui ne faisaient aucun bruit, grandissaient. D’autres enfants, dans la petite rue, jouaient avec les anges qu’on ne voit pas, et tu t’es incliné. Une gueule, tu le sais, s’ouvre pour la dévorer au-dessous de chaque naissance, et pourtant n’aies pas peur quand ta voix monte si haut. La musique est secrète et ne te lâchera pas.

**

L’air pas plus pur que la chance et le manque de chance
Ou bien la plaie du monde
Tassée contre le vide
Eponge sèche entre des monts cariés
Plus rien n’écoute rien
Bien qu’il ne fût blessé d’aucune épingle
J’ai eu le cœur béant comme une bassine
Mais Pourquoi
La dure instance sans visage
Pourquoi est revenu me visiter
Très souriant
Tranquille comme une fleur
Le ciel fut plus bleu
De ce côté perdu de la montagne
Ou le désir peut-être moins inerte

Jean-Pierre CHAMBON

On ne devine qu’à peine
à travers la pénombre de la nuit
la présence de l’homme
debout dans l’encoignure d’une porte
le visage éclairé par la lueur de braise bleue
émanant de l’écran de son téléphone
mais on entend distinctement
la question que d’un ton accablé
sa voix suppliante répète
pourquoi
mais pourquoi
dis-moi au moins pourquoi

Pierre ROSIN

Si mon esprit et ma raison donnent à mes pourquoi
une apparence tranquille et sincère
au fond de moi je sais qu’il n’en est rien
dans mon cerveau reptilien
rampent et s’entrelacent
d’inavouables désirs et des obsessions tenaces
sur l’étrange attirance qu’elle exerce sur moi
je vous sais réticents
je pourrais de mille façons
vous en dire le qui et le quoi
dépeindre sa beauté son intelligence
sa bienveillance
disserter sur les valeurs que nous partageons
et les quelques défauts en résonance avec les miens
mais ce qui compte
c’est autre chose
je n’en connais pas les mots
un parfum ténu imperceptible
une marque à peine visible à la surface de la peau
une légère asymétrie du visage
la forme du cou et des épaules
ou les harmoniques de la voix
qui viennent
je ne sais de quelle manière
sans que j’en ai conscience
réveiller les appétits
de l’animal archaïque
qui sommeille
dans les épaisseurs de mes circonvolutions cérébrales
malgré vos mises en garde
je ne peux rien contre cela

III. LE MONDE EN QUESTION(S)

Maud THIRIA, Les pourquoi du silence.

j’ai au front cet enfant aux rides l’aile perdue
ses pourquoi au regard des choses oubliées
tout au bout de la langue cet enfant détenteur
de magie et d’envol pieds et mains tout au bord
agrippés au rugueux des temps où les questions
portaient réponses en elles l’enfant qui vit et sait
le monde du très bas parmi des herbes hautes
nommées folles ou mauvaises le pourquoi des insectes
au fourmillement secret la couleur de leurs ailes
les aigus de leurs chants épris de la beauté
où replier son corps chrysalide irisée
il est là tout en boule dans un trou de verdure
en bouche le jus rougi des groseilles empoignées
allongé sur l’écorce et le feu déterré
faisant nid dans l’ouvert les yeux pleins des nuages
dont il sait le secret des dessins migratoires

mais que s’est-il passé pour que l’enfant enjoué
devienne l’enfant en joue sidéré du blockhaus
érigé devant lui terrain vague des souvenirs
cet étranger perdu du jardin familier
ce Lorrain pourchassé au chemin dérouté
l’eau du Rhin coule en armes les larmes sur sa vareuse
traversée de mémoire où file encore la Meuse -
lui à portée de main de jets en projectiles
l’insecte en lui ne luit plus de mille couleurs
sans carapace épaisse ni ailes à déployer
lui animal blessé aux grottes de sa nuit
perçant l’air de ses cris à ses tympans troués
l’œil traversé d’éclairs en son ciel recouvert
il a questions au cœur et lueurs sans réponse
à ce qui lourdement s’est agrandi en lui
la tombe des pourquoi que seul le bruit emplit

pourquoi les disparus les frontières et les guerres
pourquoi les orties blanches et les fils barbelés
pourquoi le dur la faille le béton et la craie
pourquoi les camps les trains et les peaux déchirées -

le mystère est resté l’oiseau s’en est allé
retenant en son bec l’enfant emmailloté
dans les plis de ses ailes aux bleus reflets de jais
les pourquoi du silence que lui seul reconnaît

Dominique BERGOUGNOUX

Je me suis toujours demandé
pourquoi les gens font la gueule
pourquoi on mange les animaux
pourquoi les filles doivent être jolies
pourquoi les loups font peur aux enfants
pourquoi on n’apprend pas à l’école le nom des fleurs des plantes et des arbres
pourquoi on paye davantage les métiers qui ne servent à rien
pourquoi la maladie et la misère font fuir
pourquoi certains ne retiennent que les mauvais souvenirs
pourquoi on devrait tendre l’autre joue
prendre les jambes à son cou
avoir les yeux plus gros que le ventre
pourquoi c’est mal d’être panier percé, collet monté, mauvaise langue, forte tête, soupe au lait
pourquoi on enferme les fous
pourquoi on laisse dehors les pauvres
et quelquefois ce sont les mêmes
pourquoi on condamne à l’errance
ceux qui ont tout perdu
pourquoi les hommes font la guerre
pourquoi ils inventent les bombes et les armes
pourquoi ils détruisent la planète qui en avait vu d’autres
pourquoi les ours polaires vont disparaître
pourquoi l’eau et le ciel sont bleus
pourquoi les larmes et la sueur sont salées
pourquoi on vit en oubliant qu’on va mourir
pourquoi on ne dit pas tous les jours à ceux qu’on aime
qu’on les aime
pourquoi on ne sait pas tous lire la musique
danser avec le cœur et parler avec les signes
pourquoi on n’a pas appris à planter des légumes
à faire pousser des fruits et des sourires
pourquoi on oublie nos rêves même quand ils sont en couleur
pourquoi la couleur de la peau est encore un sujet de haine
pourquoi ceux qui ont vécu une mort imminente ont vu une lumière blanche
pourquoi la souffrance et pourquoi le génie
pourquoi les dieux se battent pour donner des réponses
aux questions innombrables
des pauvres humains que nous sommes
qui se cognent aux parois de leur vie
comme des mouches enfermées sous un verre
pourquoi la raison tourne en rond
pourquoi on tourne autour du pot
jusqu’à découvrir le pot-aux-roses…

Françoise COULMIN

Insondable horreur
Pourquoi toujours
des meurtris
des exclus
des insurgés
des renégats

Pourquoi toujours
ces cris surgissements

J’écoute leur clameur
dans l’aube rouge
et paisible

Anny CAT

Des pas, du cœur, montent des battements de reconnaissance sereine perlée d’innombrables pourquoi depuis la nuit des temps.

Pourquoi l’énigme ?
Pourquoi l’humain peut-il réfléchir la vie si fabuleusement créatrice ?

Pourquoi, immémoriales, des traces tenant leurs rêves, des transmissions innombrables jamais pleinement satisfaites sur le gué des oublis, orientent notre présent ?

Pourquoi tant de pourquoi s’opposent au silence, au vide à goût d’angoisse ?

Pourquoi traquer dans l’invisible, les interférences des lieux, des mémoires, du temps qui traversent nos corps, l’univers en quête d’absolu, d’émerveillement ?

Pourquoi du fond des temps, des artistes, des poètes, cherchent dans l’inconnu, le réel qui échappe, travaillent à saisir une part de vérité, toujours en mouvement, toujours renouvelée
vie, mort, justice, amour, beauté- éternité qui traverse les siècles ?
Pourquoi, « Voyants » des temps à venir, ils savent la justesse d’être ?
Pourquoi par leurs créations, leurs œuvres, nous apprenons notre singularité et notre appartenance humaine ?
Pourquoi sommes-nous, maillons uniques, ces « poussières d’étoiles » qui forment l’humanité entière ?

Pourquoi tous les enfants apprivoisent leurs mots, forment leurs capacités à devenir – selon les dés jetés par la vie – eux-mêmes, uniques.
Le monde s’ouvre avec leurs yeux. Ils interrogent : pourquoi, pourquoi ?

Pourquoi langues et mots, grammaires et syntaxes portent dans leurs musiques, la magie de comprendre l’inconnu ? Pourquoi tous les langages explorent la matière et l’esprit, en nous mêmes, dans le temps et l’espace, échangent et transmettent, aiment, rêvent, agissent sans jamais réussir à combler le vide : source infinie des pourquoi.

Pourquoi la passion de connaître, d’explorer les liens les plus imperceptibles et ce qui nous dépasse nous hante ?

Pourquoi sans fin marcher, naviguer, voler, explorer, inventer, chercher… quand s’oublient, se perdent ou sont détruites les sagesses et les savoirs des peuples primitifs, les civilisations les plus anciennes ?

Pourquoi la vie orchestre les cycles de naissance et de mort, de crises en convulsions, de soubresauts en cataclysmes ?

Pourquoi l’inconséquence de nous croire indépendants les uns des autres et de tout ce qui vit nous a conduits où nous en sommes ?

Pourquoi tant de malheurs, de haines, de saccages du monde, tordent jusqu’à la révolte l’infinie inquiétude de nos intarissables questions ?

Pourquoi l’énigme insaisissable se déplace et repousse toujours plus loin nos pourquoi ?

Les réponses sont-elles là, à l’inconnu de soi, à l’inconnu du monde dont la beauté inattendue
et changeante est faite de pourquoi ?

Michèle FINCK, Frères.

Pourquoi ?
A nous
Tant de beauté
(La Méditerranée devant soi
Au loin
Le clocher de Porto -Vecchio
Dessiné comme
Une fine miniature
Soudain
Lévite
Le vent nous apporte
Le son des cloches
Nous les écoutons
En nageant
Nous avons des astres
Dans nos bras
La lumière ne peut mourir )

Pourquoi ?
De l’autre côté
De la Méditerranée
Si près
Recommence un drame
Très ancien
Des migrants
Harassés
Ces hommes ces femmes ces enfants
De quels pays
Des migrants
Déracinés
Risquent
Vie
Sur un canot
De hasard
Des migrants
Meurent
Par milliers
Dans le silence
Indifférent
Du monde

(« Le ministre de l’intérieur italien a salué mardi 9 juillet 2019 la fermeture du plus grand centre d’accueil de migrants d’Europe dans la ville de Minéo à l’est de la Sicile »)

Frères
Si près
Avançant dans le noir
De l’autre côté
De la Méditerranée
Frères
A la merci
De l’Europe
Votre agonie
Résonne
Dans chacun
De mes pores
Et dans ma blessure
Cordon
Ombilical
Nous reliant
Pour toujours
Frères
De passage
Comme moi
Sur cette terre
Vous offrir
Trop peu
De choses
Trop tard
Ce mot
Frères
Cette ronce :

Pourquoi
 ?

Françoise DELORME, Avec la marée.

avec sur leur iphone au bout des doigts
la réalité augmentée un rêve
américain surpuissant de vrai fric
motos tonitruantes enrubannées
avec l’inquiétude au bout des yeux
de jeunes migrants sont venus à Lajoux

des épicéas meurent aux rochers
accrochés meurent de solitude sèche
sous la mousse même flétrie
elle ne s’éteint pas tout de suite

par des camionneurs hors d’eux
des maires élus sont écrasés
étranglés par des habitants énervés
en toutes saisons menacés
des villages mutent et se dissolvent

dépecés par d’infatigables rapaces
en mémoires virtuelles en jeux d’esclaves
dévitalisés achetés comme « terres rares »
des pays entiers sont éventrés

dans les forêts des caméras cachées
filment les animaux mesurent un lynx
traquent les grands tétras tout en parade
croquent un homme au matin courant nu

la jeune fille auprès des grandes astrances
médite penchée au bord des yeux
l’imparfaite perfection des cercles naturels
soutenant les verticales du ciel
"dans un cirque de chanterelles
...le moine au sac s’est retiré"

sous les doigts les framboises exultent
rouges drupes pleines sous les yeux
« papa, les framboises, elles sont vivantes ? »
jus des fruits écrasés rouge cœur chaud

la vague retombe et se retire
en laissant sur le sable à peine
quelques fines traces irisées
des « pourquoi » en débris par milliers
des « parce que » aux coquilles fêlées

dans une zone rurale urbanisée
théâtre d’ombres transparentes
toutes petites et malmenées
de menus arc-en ciel découpés
se hissent au bout des bras

heureux des enfants applaudissent
regardent un soleil dans la mer glisser
comme si c’était la première fois
et c’est bien la première fois

et la vague revient véloce
avec des « pourquoi » avec des « parce que »
avec sur le ventre des barques
fidèle une ligne de sel

pour

pour ?

comment savoir ?

Danielle HELME, Le Drac.

Le Dra signifie lutin en patois
et Draco désigne le dragon en latin,
pourquoi cette rivière Dragon
n’est-elle plus qu’un gros torrent pollué
et droit comme un I ?

Le Drac dompté par des barrages
et des installations hydroélectriques,
réduit par des canaux,
amenuisé par des captations
et pollué par des usines classées Seveso,
dont la plupart sont en train de fermer.

Pourquoi le Drac est-il si méprisé
qu’aucun de vous ne pense
à le regarder ?

Ce soir, les lumières de l’usine chimique
construite de l’autre côté de la rivière s’illuminent,
gigantesque structure à la Beaubourg,
qui exhibe ses organes mécaniques
à ciel ouvert,
sur des centaines de mètres.

Cette machine en acier,
faite de pipelines, de citernes,
de tubulures, de poutres,
d’échelles, d’escaliers à balustrades,
brille d’autant de projecteurs étincelants.

La machine ressemble à une guinguette démesurée,
avec ses lampions au bord de l’eau.

Cette œuvre d’art nocturne
a connu ses heures de gloire,
en fabriquant du chlore
destiné aux armes chimiques
pendant la Première Guerre,
ensuite durant les Trente Glorieuses,
en produisant le napalm du Vietnam,
puis en fabriquant des insecticides,
mais aussi des engrais,
hautement cancérigènes.

Responsable de la pollution
des nappes phréatiques,
ainsi que du génocide des poissons du Drac,
et sans doute responsable encore
de nombreux cas de cette maladie
dite moderne, la leucémie,
mais aucune statistique
n’a jamais été réalisée sur ce sujet tabou.

Voilà pourquoi cette rivière Dragon
n’est plus qu’un gros torrent pollué
et droit comme un I.

Tanja LANGER, Niki de Saint Phalle - Terrible est la mariée le soir.

Terrible est la mariée le soir
elle fait feu sur sa propre image
longues toujours plus longues ses jambes
ronds et grands ses seins
une géante
son désir
de vivre
sous la lune

seule elle veut être
sans paroles
sur un mont escarpé

mais le fou en bas attend dans le jardin
memento mori
est son cri

elle respire vite
légère elle veut être et nue
en elle résonne une tendre colère

sur la tête se tient l’homme
elle prend sa main
sur la tête
se tient le bourreau
il crie : « Respire plus vite ! »
elle veut voir le monde toujours neuf
toujours neuf son désir
elle respire vite
vite et toujours plus vite
légère elle veut être et nue
une peau d’argent
toujours plus sauvage fleurit son costume
d’ornements éclatés

et elle respire
fort et sourit
la nuit vient, une étoile
et elle respire
toujours plus fort
des couleurs au dessin cosmique

Vie et mort, énigmes.

IV. CONTOURNEMENTS

Jacques MOULIN

Le corbeau vit sans pourquoi
et pourtant ça questionne
dans son gosier qui croît

Tout un gésier de questions
graves et râpeuses
s’ouvre à son bec qui corbine
la force ligneuse du coudre
qui se dénoue pourquoi

Pourkroah pourkroah pourkroah
dégoise le corbeau par trois fois
sans pincer son propos
plus avant

A-t-il raison de bec
transitant par le front sous plumage

J’interroge son pourkroah
qui s’en vient jusqu’à moi
comme un cri mâché noir
qui ne formule rien
à ma raison de bouche sous front bas

Le vivant nous traverse
et la question
pourquoi lui plutôt que moi
dans son pas dire pourquoi
ꟷ mécanique carcasse et savant verbe chair
qui font baver l’esprit

Le corbeau dit pourkroah
tu l’écris et
ta question s’envole

Laurent FOURCAUT, Autre Genèse.

Pourquoi y’a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
c’est que dieu s’ennuyait tout seul sur son nuage
« et si j’inventais un monde pour les terriens ?
aussitôt dit aussitôt fait (selon l’adage)

notre homme n’étant pas pour un sou sartrien
l’essence précéda l’existence il en nage
accéléra la genèse et bientôt sauriens
de sortir tout armés du néant – pas de cage

où Adam et sa meuf pussent se confiner
c’est alors que le père avec un tact inné
les pourvut empressé d’une feuille de vigne

la sauvagerie tétanisée disparut
il fallut confesser toute poussée de rut
et c’est depuis qu’à l’extase a succédé la guigne.

Yves-Jacques BOUIN, Éloge du jour banal.

Il se lève à l’heure habituelle, tombe à l’heure éternelle. Aussitôt parcouru qu’aussitôt effacé. Un crépuscule de petits riens et de papiers froissés. Un jour dans la main, un jour sous le pas, un jour dont la fin n’a pas de commencement, un jour sans appât… passe le jour banal, simple de son peu d’histoire. La feuille légère d’un arbre se ride sur un trottoir, poussé par le vent. Un sourire sur le visage d’un enfant, là-bas, au bout des rues, bientôt s’éteint. Un silence amoureux par lequel deux amants s’appellent, ici, dans la cohue des villes, étreint l’avenir d’une candeur tranquille. Les mots d’un poème, on ne les entend guère, quand gronde encore, partout au monde, la guerre. Le doigt humide, on tourne les feuilles légères de l’éphéméride. Le jour banal ?, les jours de fête le regardent passer avec envie, à cause de son grand nombre et parce qu’il est unique et si petit. – Sans identité, sans interrogations, existe-t-il ? – Il passe dans les limbes de l’oubli. Cependant, certains le retiennent par la manche de la mémoire, d’autres par la hanche du désir de vivre. Et toujours la question se pose de savoir : « Pourquoi ce poème s’arrime-t-il au jour banal ? Et pourquoi le jour banal est-il l’élu de l’inconnu du temps ? Et pourquoi ce poème enfin, qui rit de toutes ses rimes, ne rime-t-il à rien ?

Christian DEGOUTTE

La réponse c’est je.
À moins que je ne sois (soit) la question.

Clara RÉGY, Pourquoi, en pensant à Henri Calet.

la carabine tirait
les boîtes d’haricots verts
et les fruits au sirop
les quilles s’écroulaient
les unes contre les autres
le choc gâtait le vernis
déjà fade

le cochonnet pleurait
frappé de boules de bois
serties d’acier
les hommes
chaussons de feutre
plats unis / à carreaux
descendaient leurs verres de blanc tiède
les fillettes vides
s’amoncelaient avant de choir
à leur tour
les hommes parfois

les verres rincés à l’eau froide
passaient de bouche en bouche
le toubib faisait pas son beurre
c’était plutôt le foie
qui pétait les coutures
et puis c’était la fin
on pleurait l’explosion

le chagrin dans le verre
de blanc, de gris -rosé de Loire-
coulait
sur les tables de bois
flanquées de Formica
tachées de culs de bouteilles

le chagrin malheureux
guérissait dans l’exploit
d’une pêche miracle
de brochets bien trop lourds
les écailles perlaient
aux grands yeux des menteurs
sous la casquette grasse
et le cheveu pareil

les plates puaient le goudron
jusque dans le bistrot
puis c’était les Boyards caporal
qui prenaient le quart
dans les narines sombres

et parfois

l’eau de Cologne
et la robe du dimanche
venaient servir les hommes

elles
n’aimaient ni les gros mots
ni les blagues éméchées

toi
tu aimais surtout
sa robe bleue et blanche
de la Belle Jardinière

Patrick BEURARD-VALDOYE

aimable lectrice ne crains pas
le panneau signalant le risque de
tir à balles réelles suis-nous
dans la forêt des monts du Pentadaktilos
dans l’ère d’Herbarium à senteurs
de pins et d’organon la joie des méplats

par le long chemin sinueux d’un col l’autre
nous caressons un sommet brumisé
avant déclin par sa combe profonde
peuplée d’insectes athées
d’araignées recroquevillées
prêtes à l’assaut

jusqu’au dernier lacet
au coup d’œil ragaillardi planant
sur le toit et le dôme à lamelles
forme d’entolome brillant de
la thébaïde au seul pin

un bienveilleur au milieu de l’enceinte
ne demandant rien offre
limonade et cierges
il ouvre le lieu puis s’estompe
le calme unique infuse par les couleurs
outremer pénétrant
safres saisis de fantômes
dorés édulcorés ocres lissées
terres d’ombres amputées burinées sur
aplats vert olive ô jamais turquoise
yeux oblitérés dans l’écru pans
d’arbre de Jessé dégommé
épisodes roux du Jugement dernier
qui n’en finit pas de fuir
sur voûtes sur stylos
et même des stylites

c’est l’église du Christ ANTIPHONITIS
que le dactylo-Lusignan écrit ANTIFONITI

aimable lectrice ferme les yeux
sur les biffures des orbites lacéré

Louis DUBOST, Écrire.

N’est pas Homère qui veut. Devant la page blanche, en taiseux qui mesure le poids du langage, Ulysse déblaye des pavés de mots sous les sables du souvenir, une centaine ferait une plage possible. C’est sans compter sur le doute qui assaille dès le premier mot griffonné : en quoi est-il plus légitime qu’un autre ? Ulysse se sent tout à coup bien seul, confronté aux problèmes de l’écrivain : Le premier : commencer une phrase ; le deuxième : la continuer ; le troisième enfin : la terminer… C’est alors que Pénélope accourt à la rescousse : « À table ! », crie-t-elle.

 :-) Claude Simon

QUITTE À

À bayer aux corneilles devant le clavier de son ordinateur, Ulysse finit par attirer l’attention de Pénélope. Elle déteste qu’il reste sans rien faire. Mais, contre toute attente, elle s’apitoie : « Raconte ce qui t’est arrivé, la vérité quoi ! Je n’ai rien contre Homère, mais un type qui dit que la mer est couleur lie-de-vin a forcément tout inventé. Pourquoi pas du vin bleu ou la mer rouge ? » Remarque grosse de bon sens. Quoique le vécu reste muet si les mots ne l’inventent pas ! Quitte à ce qu’il soit vrai, autant raconter des histoires.

 :-) James Douglas / Ollivier Pourriol

POSTULAT

Ce qui angoisse Ulysse n’est pas tant la fameuse et perfide page blanche que le fouillis de feuillets gribouillés qui s’entasse devant lui. Où les mots ballottent l’écriture comme les flots un frêle esquif — au moins le marin avise le phare qui clignote au loin. Mais quel postulat pourrait orienter l’écrivain ? Une phrase n’est rien d’autre qu’une distance entre deux points. Pour être percutante, elle se doit d’être une ligne droite, le plus court chemin qui relie un point à un autre… Décidément, l’esprit de géométrie ne manque pas de finesse.

 :-) Gonçalo M. Tavarès

RELIRE

Après avoir aligné une bonne vingtaine de textes qui paraissent acceptables — le décompte est bon (cent mots par texte) et satisfaisantes sont les ratures (qui éliminent les mots qui butent) — Ulysse reste toutefois sceptique quant à ses aptitudes à la fiction : l’écriture enveloppe-t-elle véritablement la pensée qui l’a engendrée ? Scrupule qui l’amène à tout bout de champ à relire un texte pour s’assurer qu’il disait ce qu’il pensait qu’il disait. Et le résultat déconcerte encore, qui n’a pas l’évidence radicale de la pluie qui tombe en éclaboussant le réel.

 :-) Ron Rash

Extraits de Ulysse ou Le Crépuscule des vieux (en cours d’écriture)
N-B : chaque texte comporte cent mots et s’articule sur une citation d’un écrivain dont le nom figure en italiques.

Fabrice FARRE, « Petites questions ».

1
Au moment où se pose
la question, l’hirondelle tout à coup blanchit
comme si l’hiver l’avait retournée. Je garde
pour moi le noir, guettant un printemps
par esprit de survie. Il aurait fallu ne penser à rien,
opter pour le gris du flocon incertain qui oublie le haut
et qui fond bien avant de toucher le bas.

2
Je reste à l’ombre du feuillage, sous un arbre imaginé,
je pense à la fleur dont le nom latin lui donne tragiquement
une présence incontestable. Je lui cède ma place,
volontiers, elle me repousse encore hors du rêve. J’ai
tout juste le temps de crier à Merlin que
je n’ai jamais été ni enfant, ni enchanté.

3
Le café est noir comme un bonheur.
Avant de le recevoir, la tasse a tinté
sur le rayon, le matin répondant est passé
par les grilles de la porte qui tôt ou tard
s’ouvre puis se ferme jusqu’à l’amertume
d’une après-midi chaude entre les mains.

4
L’arbre refuse de porter le nom savant
qui lui a été donné. Il s’interroge
sur l’identité de cet individu qui n’a
de feuille que pour prendre quelque note
et invente avec des boîtes
des mélodies d’oiseaux plagiées dont les auteurs
ne porteront pas plainte puisqu’ils n’identifient
ni le chant ni l’imposteur.

Alexis PELLETIER

rien pour commencer si ce n’est l’exercice quotidien qui consiste à noter des mots pour entraîner la mécanique quelque chose de la barre pour la danse pour voir comment ça se passe peut-être ou pourquoi
avec tout de suite deux références dans ce dernier mot un poème de Verlaine Je ne sais pourquoi mon esprit amer et un aphorisme de Silesius La rose est sans pourquoi
ohn’ Warum
avec l’élision et toujours ça me paraît dire exactement l’amour que je te porte les mots qui viennent et tout ce qui entre aussi bien le piqué d’un fou de Bassan à quelques mètres à côté de nous que la colère contre tout ce qui heurte au monde et l’application à se détruire pourquoi
avec les feux en Afrique Sibérie Amazonie Groenland tout de suite on dirait que ça manque de légèreté ou d’allant Verlaine on connaît et c’est dans Lagarde et Michard qui est patrimonial et sent la naphtaline mais Silesius ça joue chez les mystiques et toujours ça fait bien de parler de quelqu’un qu’on a lu autrefois pèlerin chérubin l’intellect est toujours au service des sens il est mort l’année où Racine créait Phèdre et il y a des choses qui se télescopent je ne sais pas très bien le mysticisme c’est quoi la musique et le mystère une façon de s’interroger sur la fin de l’humanité plus proche de nous dit Pierre-Henri Castel que disons Christophe Colomb pourquoi pourquoi
c’est Verlaine qui parle et le vers impair est musical si tu n’as pas d’oreille tu n’en sais rien le vers impair est centré sur du son c’est quand il est repris par dieu qu’il écrit ce poème Je ne sais pourquoi / Mon esprit amer / D’une aile inquiète et folle vole sur la mer avec la diérèse inqui-ète ça donne un vers de 13 syllabes ça m’a bouleversé de le découvrir je ne peux pas dire pourquoi
et puis aussi il est question de mouette à l’essor mélancolique j’ai toujours pensé que Verlaine comme beaucoup confond mouette et goéland qui a des cris parfois presque miaulés tandis que celui de la mouette rieuse semble plus rauque où se trouve la tristesse d’un cri d’oiseau peut-être qu’aussi la mouette est sans pourquoi
elle crie parce qu’elle crie si c’est mon amie la rose qui l’a dit ce matin peut-être ainsi que tout se mélange avec une sorte d’étagement des renvois un glissement permanent puisque pas de mots qui ne soient références et références de références on ne sait pas très bien où ça mène quelque chose peut avoir lieu pourquoi
je n’en sais rien ça tourne en rond il faudrait imaginer dans la page une bifurcation quelque chose qui passe d’un renvoi à un autre qui assure la totalité des glissements qui ouvre vers ceux auxquels on n’a pas pensé musique et mystère ça fait plus entendre Artaud ou Ghérasim Luca je ne sais pas ou Jean-Paul Michel et l’inimitable musique de / ce qui est c’est-à-dire la musique comme seul réel possible pourquoi
pas le mystère la musique est un devoir impérieux parce qu’elle échappe aux mots toujours et qu’elle devient au fur du jeu qui n’est pas interprétation pas exécution mais simplement devenir qui prend la mesure de l’espace et c’est important que rien ne soit acquis ni l’amour ni l’écrit rien une forme en chasse une autre et l’imprévu est le signe rien ne doit être su comme au bord de l’instant le besoin de donner son corps à l’écoute de la mer en pleine nuit sans l’avoir et l’écrire et pourquoi
quel amour quelle vie et pourquoi
rien de l’instant suivant ne doit être su le temps passe un silence comme un signe rien d’impossible une sorte de variation autour de tout arrive sans jamais en faire un système rien n’est séparé rien ne sépare et surtout pas la phrase qui s’étire dans le vent qui emporte tout et qu’un empire retient dans la promesse du plaisir ou l’évidence de l’intime je ne sais pourquoi
la fin de l’humanité la rose est sans pourquoi

V. RÉSISTANCES

Isabelle ALENTOUR – Jean-Marc BARRIER, Énigme.

Œil et pied
tête et torse respirant
se dissolvent dans le cône du regard

en suspens
peuplé d’attentes mouvantes
et de souvenirs à venir

couleurs signes apparitions
changent de focus
vers la pointe de l’image le visage

tout en bruits de questions

c’est un visage qui ne s’ouvre pas trop vite
on ne peut y entrer sans délicatement
frapper

fonte des utilités
le réel cogne le pourquoi est une ombre

au pied de l’arbre il trébuche

entre les rameaux tend la main au

visage seul
la main le chemin au fond des yeux
cône du regard
feuillage de perceptions

ou robe de voix invisibles
capables pourquoi pas
de desserrer le cordon du silence

le pourquoi est un coq aveugle dans la nuit

le pourquoi pas un axe souple
qui soutient
tout ce qui en déborde

le gant s’est retourné
la peau de l’inachevé respire mieux

et c’est le jour

Annie DANA, Pourquoi.

Regarde me disent-ils
Tu ne vois pas ?

Pourquoi le ferais-je ?

Tu ne vois pas l’ombre derrière la lumière
La chair de la terre gelée sous la neige
La sève ondoyant à l’abri de l’écorce
Le chagrin du saule qui pleure dans le champ

Pourquoi le devrais-je ?

Ne te fie pas au hasard
Regarde plus haut
Dans la direction de la voûte céleste
Tu ne vois pas la clarté que dissimulent les nuages
L’horizon masqué par les maisons
Les hautes futaies
Quand sur la plage au couchant
La mer se confond avec le ciel
Dans le soleil rouge ?

Je ne devine rien à travers le brouillard

Relève le voile qui recouvre ta face
Pour ne rien perdre
Du moindre frisson
Qui parcourt le monde
Il est si facile de fermer les yeux
Pour ne pas être saisi
Ni touché
Par ce que tu ne peux t’empêcher de voir
Malgré l’étonnement
Et l’effroi

Pourquoi m’obliger à voir le mal
Si je peux l’éviter ?

De quel droit t’épargnerais-tu
La vision que chacun tolère
Est-il temps de te protéger
Quand l’univers flambe
Est-il juste de te cacher
Jusqu’à te prétendre invisible
Innocente de ce qui t’entoure
Ne souffres-tu aucun témoin qui te juge ?

Pourquoi me soucier des autres ?
Ma solitude me suffit

Penche-toi sur les visages
Ne te lasse pas de contempler celui qui te fait face
Non pour le dominer ou le séduire
Mais pour t’émerveiller

Pourquoi m’y contraindre
Si le visage me déplaît ?

Ne sois pas si pusillanime
Regarde derrière les yeux
Sous le front
Imagine dans la poitrine le cœur qui s’agite
Tu sais bien
Quelqu’un est là
Aussi seul
Pareil à toi
Dont la vie bat

Pourquoi de certains devrais-je subir la haine ?

Regarde celui qui te hait
Ne t’effarouche pas de son hostilité
Regarde-le au fond des yeux
Sans le maudire
L’humain ne sait pas ce qu’il fait
Quand il choisit de faire du mépris son allié
Ne t’indigne pas de l’insulte
Accueille-la comme tu le fais pour l’amitié
Avec le respect que tu dois à l’étrangeté de l’autre
Ne réponds pas à celui qui te déteste
Lui ne voit pas
Qu’il t’informe de sa folie

Regarde enfin
Comme la vie passe
Tu ne la savais pas si brève
Et vois comme le chagrin passe
Quand soudain la joie est là

Florence SAINT-ROCH, Vingt-sept secondes pour craquer.

le bruit est déjà là précède l’image bouge sans elle durant ce bref instant où l’obscurité règne encore sur l’écran on apprécie la légèreté de l’événement on ne saurait dire précisément de quoi il est question mais ça remue sec taffetas brassé froissement de papier japon soie crépon chiffonnés dès que l’image arrive nous y voilà c’est toi un petit gars qui fait ses premiers pas on est à la fin de l’été genre beau dimanche ensoleillé clameurs lointaines éclats de voix les gens à l’arrière-plan sont en short et en débardeur goûtent l’ombre d’un parc arboré herbe drue arbres bien verts à l’exception d’un sycomore toujours le premier celui-là à annoncer avec ses feuilles rousses ce qu’on ne lui demande pas l’herbe moelleuse t’intéresse modérément tu préfères les feuilles mortes qui s’amassent là bien appliqué sur tes appuis délicats tu te plais à les déranger tenir debout sans trébucher l’affaire est sérieuse ta mine concentrée ni sourires ni cris de joie tu es trop occupé et puis il y a ce craquement sous tes pieds plus rien d’autre n’existe on dirait à petits pas cahin-caha ce que tu aimes toi c’est le bruit que tu fais dès que tu arrives dans la zone herbeuse hop tu tournes la bride la manœuvre est risquée tu dandines un peu ouf tu parviens à t’équilibrer la brindille que tu tiens à la main comme un discret balancier qui t’empêche de tomber tes pas s’organisent place entière au plaisir les feuilles mortes à un an on ne sait pas ce que cela signifie le temps qui passe l’amour enfui plus tard on en entend parler pire on connaît les pourquoi se ramassent à la pelle rumeurs soupirs nostalgie la vie sépare ceux qui s’aiment tout doucement sans faire de bruit pour affirmer un truc pareil ils n’ont jamais marché dans les feuilles mortes les Prévert et les Kosma tandis que toi dis-donc tu y vas infatigable tu bouleverses les feuilles au sol parfois tu titubes chancèles mais rien ne t’arrête dès que de nouveau tu as rejoint l’herbe zou machine arrière complètement à ce que tu fais tenace engagé tu n’as pas peur de répéter alors tu retournes chahuter l’amas couleur de tabac même si la vidéo s’arrête toi tu creuses encore la sensation en cet avant-goût d’automne franchement je me demande ce qui est le plus craquant les feuilles mortes ou toi si vivant

Ariane DREYFUS, « L’Orpheline ».

Sophie court dehors avec tous les enfants

Surtout avec la neige
Elle court avec tous les flocons
De la neige !

Moi je suis sur terre mais du ciel tombe
Ce qui s’oublie et qui revient au visage renversé

Étourdie, Sophie s’accroche à un rameau
Les curieux baisers continuent et mouillent la figure
Et rendent presque heureuse

Embrassée par sa mère qui passait par là
Marguerite a un cri plus joyeux

Sophie casse ce qui lui donna la main
Elle préfère

Elle préfère aller plus loin
Vers le vieux pin qui s’est couché et même accoudé
Sur une branche qu’elle enjambe
Il est ridicule mais elle l’aime bien, elle aime

Marguerite pousse un cri, d’horreur « Sophie,
Tu as écrasé les fleurs de Madeleine ! »

Sophie aime grimper par l’ouverture des branches
Ce serait bien
De cueillir des pommes de pin que l’automne
A faites lourdes et grosses, lourdes surtout

Marguerite en reçoit une sur la tête
Elle recule puis revient accroupie
Vers l’hellébore
Comment la redresser maintenant ?
Comment enlever la terre qui a sali ses pétales ?

Une pomme de pin jetée encore plus fort
Lui répond

Ce qui a changé peut encore changer

Extrait de Sophie la vie élastique, à paraître prochainement.

Béatrice MACHET

ON DIT :
d’une maison que c’est une demeure donc destinée à la stabilité qu’on assoit sur des fondations solides car il n’est pas question qu’au sous-sol des mauvaises surprises s’incrustent et de synonymes en synonymes récupérer le mot sol qui induit l’idée de chaleur et de lumière alors pourquoi sert-il à désigner le plancher fût-il des vaches ou le parquet du 38ième étage …. Ah que ma joie demeure que le soleil demeure que ce qui loge éclaire et concierge arrive derrière et coulisses et théâtre et maçonnique que de loges à retenir qui doivent rester donc selon l’anglais se reposer comme on dirait le temps se délasse et suspend son vol en quelques chambres d’écho à coucher les questions d’habiter en poète ou pas et ça vous fait un faux silence parce que ça vibre au-dedans de son être-question. Penser à la quitter n’est pas d’actualité mais la faire rebondir la relancer jamais un coup de pourquoi n’abolira les qui les que les où les comment mais à changer les longueurs d’onde et les angles de vue des pourquoi qui ondulent dans ce a-temps où se déploie l’attente comme un attempt de réponse… autrement dit un attentat de langue qui demande quel temps fait-il ce à quoi la météo ne sait rien rétorquer ou alors sa cacophonie guerrière de sons comme s’il en tornadait comme s’il en tempêtait car oui à ce stade de la prise de conscience et des interrogations répétées le temps pète et ça ira ça ira les colères de gronder dans toutes les langues why Porquê Waarom Prečo ? Zašto ? Neden¸ Почему ? Kāpēc ? Γιατί ? L’ins-temps de la
cata
strophe
passage à la ligne rupture et puis silence on tourne
la question dans la bouche sept fois longtemps en s’arrê-temps car il est ten-temps qu’à la fin et s’inven-temps on refuse le tout ache-temps
et montent les niveaux de la mer après les records de temp-ératures et
s’excitent les temp-éraments…
on va
vers le temps des cerises DIT-ON

(Étymologie s’il vous plait ! Sol. xves. haut bret. soul « surface de la terre où l’on se tient, où l’on marche » (ds Planiol,.La Très ancienne coutume de Bretagne, p. 191) ; 1538 sol (Est.) ; 2. xvies. « rez-de-chaussée » (Coust. gén., t. I, p. 528 ds Littré) ; d’où 1606 « endroit, terrain considéré comme propriété » (Nicot) ; 3. 1690 « terrain considéré par rapport à sa nature ou à ses qualités productrices » sol ... pierreux ... sol sablonneux (Fur.) ; 4. 1752-54 « surface aménagée par l’homme pour la marche, le séjour... » (J. F. Blondel, L’Architect. fr., t. II, p. 4 ds IGLF Moy. Âge : tout le sol de cette Eglise est comparté de pavés de marbre) ; 5. 1793 « contrée, région, pays » le sol français (Laya, Ami loix, I, 1, p. 8). Empr. au lat. class. solum « fondement, fond ; base, surface de la terre ; pays, contrée »).

Jean-Christophe RIBEYRE, Consentir.

Il est tard,
la fraîcheur tombe
des feuillages,
éteint
les collines
une à une,
les pépiements,
les récréations d’oiseaux.
Pourquoi chercher refuge,
tourner le dos
à la nuit qui vient ?
Quel abri,
quel secours
attendre ?
Je voudrais être là,
simplement,
sans jeter d’images.
Sans avoir à frapper
aux portes du langage.
Simplement m’éprendre.
Ne froisser,
à aucun prix,
la robe des choses tues.
Nulle menace.
Nul effacement
de ce qui a été.
Je voudrais répondre en ami
au bruissement des saules ce soir,
aux rayons timides,
au vent venu tourner
les pages d’hortensias,
remercier ce qui
m’illumine
et me fait peur,
ce qui chante
et me lapide,
consentir
aux transparences,
aux foisonnements,
à la mort même
trouant cette page,
à ce qui fut
comme pour l’éternité
ma vie d’une journée.

Marc-Henri ARFEUX

Ce monde et moi recevons l’aube
En un même étonnement.
Une fourmi seule dans la rosée de la lumière
Traverse le silence.

L’allée s’avance entre des fleurs et des feuillages
Qui n’ont encore trouvé leur nom,
Mais portent témoignage de la beauté
Que rien ne justifie
Sinon l’attente et la question
Par évidence
Ouverte
Aux nombres d’émotion.

Même le sourire de l’heure
Est seuil indéfini
Cherchant réponse dans le parfum d’humus
Qui l’accompagne,
Ou la statue d’un chèvrefeuille.

Et je ne sais si la buée de mon désir
Est plus réelle que ce jardin où je m’absente
Selon le pas de mon oubli.

Il n’y a que la lune
Pour assembler mon peu de vide
Et de lueur
Sous la tendresse de son pays natal,
Tandis que je franchis mon ombre,
Me demandant quel sable nu,
Ou quel visage
S’écoule entre mes doigts,
Comme si j’étais un invisible.

Mais je demeure entier
Cette pulsation de solitude
Jamais si proche de retrouver
Ce qu’elle ignore
Que lorsque s’abandonne
L’habit de son exil,
Comme de la cendre balayée
Parmi le bleu du jour,
Et que, sortant de l’inutile effort,
Elle redevient
La pure stupeur d’acceptation
Offrant regard à l’inédit.

*

Pourquoi devrais-je
Demeurer séparé
De la pierre que je tiens,
Lampe unie dans ma paume,
Comme un lotus encore secret ?

Elle et moi
Sommes
De même lignée parmi les innombrables,
Autant de paroles, préservées
Comme des pétales,
Dans les rafales de la lumière qui ratissent le jardin.

Diane RÉGIMBALD, Au plus clair.

Questionne le pourquoi du monde son ignorance veille à ne pas tomber dans l’incrédulité use de ton regard pour observer ce qui prend place insiste sur les détours les secousses du temps ne flanche pas porte haut tes yeux et demande encore pourquoi cela se défait tout le temps pourquoi on ne fait rien pour se tenir ensemble on n’existe que dans l’indifférence des autres cela persiste le désir ce désir d’être question d’être et d’aimer à cœur ouvert

Poursuis le pourquoi de la petite fille que tu étais il est le même à l’horizon se transforme la quête séminale tu persistes dans l’écho de l’énigme qui demande si subsister dans la vibration de l’ensemble reste la seule raison de lever la tête et demande pourquoi la terre gronde le ciel s’assombrit on court de partout pour trouver des abris pourquoi taire l’insensé ? que comprendre de ce silence fantôme ? la nuit blanche rêve la question rien ne s’oppose à la nuit

(En italiques : titre de Delphine de Vigan)

Odile FIX, « Ceux-là qui veillent ».

pierres corps
rhizomes souterrains
ombres comme des sèves
s’écoulent
serpentent jusqu’à la source
ronde
où s’abreuve la nuit

voix monotones dans le flux
qui bousculent les graviers dispersés
ressassant les pourquoi
répétant
interminablement
question des origines
jusque sous les lampes grasses
de leurs sommeils
naufragés

ceux-là qui veillent
dans les ronciers
des jardins noirs

ceux-là égarés
parmi des gravats
empoussiérés de nulle
attente

on voit des mains
d’obscurité
recouvrir des lignées de bouches
ensanglantées

on entend des souffles
peiner à la tâche
de tenir matière et forme
dans des corps privés de noms

ceux-là sont
les scories des jours
déchirés
au fond de ruelles sombres

ils sont
jetés aux rivières de sang
qui coulent
entre des jambes
posées en vrac
au tas des immondices

ils tombent
dans les sillons
se heurtent
à des lambeaux de poussière

on les hèle
par poignées de syllabes
projetées contre
leurs visages
d’absence
(ils)
entendent…

certains posent des lettres
les unes à côté des autres

parfois s’élèvent
des murmures bleutés

parfois les ailes d’un oiseau
nocturne
frôlent des joues
mouillées de larmes

Lydia PADELLEC

Pourquoi écrivons-nous ?
Nous sommes la seule espèce sur Terre à être capable d’écrire, ayant inventé des alphabets, à créer des histoires. Cela ne fait pas de nous une espèce supérieure. Notre intelligence est souvent mise à mal par la bêtise humaine. Nous ne sommes pas maîtres du langage et nos vies en société laissent de plus en plus à désirer. J’envie la dextérité de la corneille, l’instinct de la baleine, la coordination naturelle des abeilles. L’être humain est-il programmé à tout détruire, lui le premier ?
Depuis des siècles, l’Homme est tenu en laisse par des systèmes qui l’infantilisent. Il est inapte à assumer ses différences – pourtant source de richesse – admettre sa complexité et sa singularité. Éternel enfant, il a besoin d’inventer des dieux qui déresponsabilisent ses actes. Aujourd’hui, il se cache derrière des écrans, le cerveau branché à des réseaux arachnéens, et devient dépendant de technologies qui l’isolent davantage.
Alors, pourquoi, depuis les origines, écrivons-nous ? D’où vient ce besoin intrinsèque d’aligner des lettres, des mots, des phrases ? L’écriture n’est-elle pas vouée à disparaître un jour ? Tout comme la lecture, les arts, l’imagination ?
Nous écrivons car nous sommes capables d’émerveillement. Le monde dans lequel nous vivons peut encore nous surprendre si, bien sûr, nous prenons le temps d’y faire attention.
L’écriture, et plus particulièrement celle de la poésie, ressemble à une fenêtre qui s’ouvre de soi vers l’autre et réciproquement, ouvre des espaces de possibles, de rêves, d’utopies. Je pourrai faire mienne cette belle citation d’Andrée Chedid : « Devant la faillite des croyances, la pénurie de l’espoir, il est urgent que soit la poésie. Elle ne console de rien, elle ne possède rien, sa loi n’est pas de marbre. Mais prenant et délivrant la parole, elle multiplie nos vies. »
Habiter le monde en poète, c’est partager une expérience, des émotions, une certaine vision. Toujours ancrés à la réalité contemporaine, nous ne pouvons pas nous voiler la face.
La poésie est ce qui permet de sauvegarder notre part d’humanité.

Alain FREIXE, Parce qu’il le fallait…

Rien n’est sans raison affirmait Leibniz, mais sans pourquoi, la rose disait Angelius Silesius et si je me souviens de ma lecture de Le principe de raison de Heidegger, l’homme dans le plus profond de son être serait comme la rose !
Tout ce qui relève du principe de raison est explicable et donc est transmissible tandis que ce qui relève du sans pourquoi reste inexplicable. Il y a donc de l’intransmissible.
« Je ne sais pas d’où que ça devient » répondait Françoise à la mère du Narrateur d’A la recherche du temps perdu de Proust qui l’interrogeait sur ce qu’avait d’exceptionnel son bœuf à la gelée, de même ma grand-mère Louise faisait mu quand on la questionnait sur son aïl y oli.
Sans pourquoi, l’aïl y oli n’est pas sans raison - L’aïl y oli d’ici en Roussillon, versant nord de la Catalogne !
Tout commence avec un souvenir d’enfance. Tout commence dans un grand étonnement. Je venais, enfant, d’emprunter Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas à la Bibliothèque Municipale de Perpignan. Très vite je m’aperçus qu’en fait, ils étaient quatre. 3 = 4, déroute des mathématiques !
De même qu’Athos, Porthos, Aramis et D’Artagnan sont quatre pour trois, de même l’aïl, l’huile d’olive, le mortier en marbre rose de Villefranche et son pilon en bois d’olivier ont besoin du rythme régulier non seulement du mouvement en moulinets du pilon mais encore de la tombée simultanée et goutte à goutte de l’huile…
Longtemps, j’ai cru avec ce quaternaire-là avoir mon aïl y oli. Eh bien, non !
Je restais au niveau des raisons, de l’explicable, de ce qui pouvait se transmettre. Manquait le cinquième élément, essentiel celui-là !
Manquait ce sens du Kairos, du moment opportun, du printemps du monde, qui voyait ma grand-mère Louise – On l’appelait mémé Zi ! - jeter une poignée de sel dans le mortier. Jetée qui était fonction de la qualité de l’aïl, de celle de l’huile, du temps qu’il faisait également. Zi avait ce sens des entours. C’est tout cela qu’elle savait ajuster au bon moment, entre un avant et un après de défaite. Alors on pouvait voir l’aïl y oli prendre, tirer, s’étirer – cela s’entend ! – et tendre vers ces blocs translucides d’un jaune allé avec du vert.
Et si on lui demandait mais « pourquoi maintenant… », elle répondait dans ce que Serge Pey appelle « la langue des chiens » : « perqué ho calia ». Voilà, c’était tout. Parce qu’il le fallait ! Quelque chose s’imposait sans qu’elle sache elle-même pourquoi.
Comme la rose fleurit quand elle fleurit , l’aïl y oli de ma grand-mère prenait. Et tenait.


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