Il y a des ouvrages que l’on est heureux de voir réédités : le programme ReLIRE de la
Bibliothèque Nationale de France permet en effet depuis 2012 de faciliter la réédition
numérique d’ouvrages introuvables. C’est ainsi que Boue, recueil poétique d’Antoine Émaz, est disponible aux éditions FeniXX. L’auteur, poète et enseignant disparu en 2019, y livre une poésie singulière où l’écriture rythme et donne forme à l’indifférencié d’un ciel gris, de terres longues et de solitudes ternes.
La poésie d’Antoine Émaz dans Boue est celle du peu. Du peu de paysages mornes, humides et sans reliefs, du peu d’un soir dans l’absence d’événements. On marche avec l’auteur, avec la pluie et la terre. Quelques figures apparaissent, ou plutôt quelques corps anonymes qu’on dirait tirés de la même matière que le paysage alentours. Humain de glaise, « corps seul / laissé là / battant lent /remuant sa terre respirant ». En filigrane, un monde rural en marge, vieillissant, un thème d’ailleurs abordé dans d’autres recueils (Os, De l’air)
À la lisière d’une partition rythmique
En écho, le peu de mots sur la page, le peu de syllabes dans les mots. Un amenuisement non pas vers la dispersion et l’effacement mais vers la concentration d’énergie, la puissance de quelques monosyllabes : « le soir / un corps / tombent », sortes de claquements secs dans l’inertie alentours. Plus loin au contraire, des passages non versifiés à la fluidité souple, des blancs de différentes tailles, des vers plus ou moins longs qui rythment la lecture. L’écriture de l’auteur se situe à la lisière d’une partition rythmique, complétée dans d’autres recueils (notamment Caisse claire, à la référence musicale évidente) par des signes que l’on imagine signifier une pause courte (« // ») ou plus longue (« __ »).
Un recueil du quotidien
Boue est un recueil du quotidien, on n’y trouvera pas de cris tragiques ou de soleils exotiques. Une cuisine, une table et sa nappe cirée, des vitres salles. Simplement la vie qui passe, qui use, presque un carnet d’auteur au jour le jour. La prise de notes journalière est d’ailleurs pour Émaz un art poétique en soi, comme le révèle la profondeur de certaines pages de carnet publiées dans Cambouis ou dans Cuisine. Un journal cependant où l’auteur se tient à distance. Pas de première personne, mais un « on » indifférencié, dans une passivité surplombant ce quotidien prosaïque.
Le refus du lyrisme par Émaz ne signe pas une poésie immatérielle et désincarnée. Car c’est un homme que l’on suit dans Boue, un homme qui ne crie pas, qui ne lutte pas, mais dont en perçoit la solitude et l’errance. La force du texte tient alors dans un « écrire-vivre » revendiqué par le poète, un quotidien comme support à l’expression de l’intime. L’immobilité du paysage pour dire l’absurdité des jours qui se suivent. La boue et la pluie pour l’usure du corps. La houle et le feuillage de la mémoire.
Lire Émaz, c’est être pris dans un double cheminement. Boue : la terre indistincte, le retour à un état primaire, « en deçà » pour reprendre le titre du premier recueil de l’auteur. Mais boue également comme support au vivant, là où grandit faune et flore, de la même manière que les mots d’Émaz prennent vie sur le quotidien.

