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Un feu tous les feux : L’éternel devenir de la poésie indienne

mercredi 15 juillet 2020, par Cécile Guivarch

« Hommage au Souffle ! Sous ton contrôle est cet univers./ Il est le maître de toutes choses. Tout en lui a ses assises. » (Un feu au cœur du vent, Trésor de la poésie indienne, Des Védas au XXIe siècle, nrf, Poésie/Gallimard, 2020). C’est par ces mots que commence l’Atharva-Véda qui remonte à 900 av. J.C. La pulsation essentielle, cosmique, vitale, spirituelle et poétique est déjà là, tout entière. Nous voici par elle détachés du lieu et de l’heure actuels pour revenir au mouvement de l’origine. De quoi aurions-nous plus besoin que de ce recentrage en forme de voyage absolu, nous qui, en ces temps de frontières inquiètes, venant de traverser trois mois de confinement, hésitons à reprendre le cours ordinaire de la vie ? Quittons donc les volumes trop étroits des chambres où nous avons vécus dans l’immobile, pour gagner d’un bond le monde le plus lointain, celui de l’Inde interdit pour l’instant à nos pas. Un livre rare et précieux vient nous en ouvrir le chemin direct. Paru en mars 2020, au moment même où nous entrions dans l’étroit couloir de la vie repliée, Un feu au cœur du vent, Trésor de la poésie indienne, Des Védas au XXIe siècle, offre une admirable nourriture à nos esprits et déroule tant de routes intérieures devant nos pas, que nous rions presque de le saisir sur le rayonnage du libraire et de l’ouvrir pour la première fois.

Grâce au poète et traducteur Zéno Bianu qui a établi cette édition, nous voici soudain libres bien plus que toute autorisation administrative saurait nous le permettre. Tout redevient possible. Écoutons ce qu’écrit Zéno Bianu dans sa présentation intitulée Le souffle et la lumière : « Dès son aurore, il y a quelques trente ou quarante siècles, la civilisation indienne s’est attachée à méditer sur les pouvoirs vertigineux de la Parole. Pour le poète védique, c’est le chant même de la poésie qui met en œuvre le cosmos. Par la puissance des mots, on agit non seulement sur les êtres, mais encore sur les choses, sur la nature, sur les dieux. » (p.10) Aussi, pour Zéno Bianu, d’un bout à l’autre du collier temporel de cette civilisation, « c’est le même chant hanté qui persiste. Une poésie qui s’attache à décliner les multiples facettes d’un feu dansant et vivifiant. » (p.11) Éros et métaphysique « se voilent et se dévoilent tour à tour, obéissant à un indice de rayonnement maximal. » Nous sommes aussitôt renvoyés à l’un des témoignages poétiques les plus clairs qui se puissent donner à ce sujet, avec ces vers de Bhartrihari, datant du VII° siècle : « Faîtes-vous une demeure au bord du Gange qui lave dans ses eaux les souillures de l’âme,/ soit entre les seins d’une jeune femme, site ravissant où se balance un collier de perles. » (p.68) Dans une tonalité qui évoque indirectement celle du Cantique des cantiques, le poète poursuit : « Avec la jolie charge des seins, avec sa resplendissante figure de lune,/ avec la marche lente de ses pieds, elle brille comme si l’on avait taillé son corps dans une étoile. » (p.68) La comparaison du corps de la jeune femme et de l’étoile n’est pas un simple exercice de style auquel bon nombre de traditions poétiques aiment à se livrer, mais doit être pris au sérieux car le monde céleste et le monde charnel ne sont jamais si éloignés que l’un ne résonne pas dans l’autre, ne s’exprime en lui et ne révèle que la sensualité la plus brûlante est aussi expérience cosmique. Que le corps soit en lui-même un médium ontologique, cet autre poème de Shankara, au VIII° siècle, le dit aussi clairement : « Quand tu as transpercé/ les six centres du corps,/ terre, eau, feu, air, éther et mental au milieu des sourcils,// quand tu as transpercé tout entier/ ce chemin vertical// tu joues alors avec ton maître/ en secret,/ dans le lotus au millier de pétales. » (p.73) Le lecteur familier des croyances issues de l’hindouisme, aura peut-être reconnu dans les six centres les chakras, centres de lumières et d’énergie qui sont censés siéger en diverses régions du corps allant du plexus pelvien au plexus cérébral. Celui-ci, septième chakra, semble manquer au poème de Shankara, mais il est sans doute évoqué par la magnifique image d’accomplissement final où le pratiquant de l’exercice rejoint la figure du lotus infini.

On mesure d’ailleurs en un tel poème à quel point l’unité de la parole et de l’acte prédomine puisque l’exercice est autant dans la pratique qu’en sa résonance verbale. Les centres mentionnés par Shankara correspondent aussi au cycle saisonnier comme aux éléments premiers, dans le même esprit d’unité cosmique. Le poème devient ainsi l’équivalent d’un traité de cosmologie mystique où se formule l’intégralité d’une méthode d’élan spirituel : « Le corps de ta Conscience est un trait de lumière,/ fait du soleil, de la lune et du feu,/ au-delà des six lotus du corps,/ dans la forêt aux milliers de pétales, (…) Pour te manifester pleinement toi-même/ avec le corps de l’univers entier,/ tu prends comme incarnation, ô jeune épouse de Shiva, le visage de la Conscience et de la Béatitude. » (p.74-75). L’élan spiralé des images, leur profusion lyrique et leur échange incessant relèvent donc étroitement de la métaphysique affirmée par Shankara. Le ruissellement verbal et celui des apparences sont une seule et même réalité sous deux modalités entrelacées. La poésie indienne ne cesse de s’alimenter à travers les millénaires dans ces flamboiements de liesse et de concentration, de pulsation stellaire et amoureuse, de célébration détachée en un sourire d’apesanteur. Zéno Bianu n’écrit-il pas : « L’Inde nous adresse ses poètes, intensément vivants. Témoins scintillants d’un poème perpétuel qui cingle volontiers vers ses propres sources. Comme s’il se déployait dans une sorte de fraternité ardente et tendue avec son origine. » (p.15) L’inspiration lyrique et cosmique demeure effectivement intacte à notre époque, par exemple chez C. Narayana Reddy (1931-2017), dans un vaste poème, directement hérité des Védas et intitulé La toile de l’univers : « Avant même de naître,/ Au-dessus de ma tête, il y avait un voile bleu./ Sous me pieds, une couche de poussière. Dans les miroirs qui décoraient ce voile/ Des lucioles se sont regardées, émerveillées./ Des masses incandescentes a jailli la lumière./ Elle s’est étalée comme la crème sur le lait./ Lorsque les vapeurs ont embrasé cet écran bleu,/ Les miroirs ont volé en éclats./ Les graines se sont éparpillées dans les entrailles de la terre/ Et la sève a fait jaillir les arbres. (…) Lorsque le silence absolu de cette couche de poussière a étiré son corps,/ Les ailes les sabots, les museaux, les crocs,/ Ont résonné aux quatre points cardinaux. » (p.203). On notera la manière dont le poème fait fusionner naissance de l’individu et naissance du cosmos dans un acte de double engendrement simultané, semblant dire que chacun est de toute éternité déjà compris dans le possible d’un univers, avant même que ce dernier surgisse. Il laisse aussi entendre que chaque nouvelle vie humaine est une recréation du tout, ce qui peut aussi bien s’interpréter selon la métaphysique de la création continue que d’un point de vue plus contemporain selon lequel le monde naît pour chaque être humain au moment où ce dernier s’éveille à l’existence et le déploie devant sa conscience.
C’est bien l’ardeur qu’on lisait dès l’origine dans le Rig Véda, en 1300 av. J. C., comme on peut le vérifier au seuil de cette anthologie : « L’Ordre et la Vérité sont nés/ de l’Ardeur qui s’allume./ De là est née la Nuit. De là l’océan et ses ondes. » (p.23) On retrouve encore cette ardeur chez le saint poète et vagabond Kabîr qui a vécu entre 1440 et 1518 : « Quelle est cette flûte dont la musique m’emplit de joie ?/ La flamme brûle sans lampe ;/ Les fleurs s’épanouissent dans les cloîtres./ L’oiseau de lune est dévoué à Lune./ L’oiseau de pluie aspire à la pluie./ Mais à l’amour de qui l’Éternel Amant consacre-t-il sa vie ? » (p.100) Terrestre et spirituel semblent ici moins se contredire que s’épauler selon cette mystique à la fois panthéiste et totalement transcendante dont Kabîr reconnaît dans un autre poème qu’elle s’articule à l’intérieur d’une dialectique sans fin où nulle forme n’est fixée ni reniée, ni suffisante à définir l’unité multiple de l’être : « Je ne suis ni pieux ni athée/ Je ne vis ni selon les commandements ni selon ma raison ;/ (…) je ne suis ni attaché, ni détaché. » (p.100-101)

Cependant, cette esquive perpétuelle qui a tout d’une danse déployée, n’empêche pas la poésie indienne de recevoir et d’éprouver en elle avec une douloureuse extase la frémissante densité de ce monde illusoire, comme en atteste La jeune fille au crépuscule du Prince Ilangô Adigal, au III° siècle : « Ô soir ! tu prives de leur empreinte de mélancolie ceux qui cherchent consolation dans le souvenir des promesses faîtes par leur amour au moment du départ.(…)/ Ô crépuscule qui rend fou ! tu es venu juste après le départ du souverain du jour augmenter ma tristesse alors que l’univers s’apprêtait à fermer les yeux. Tu es le crépuscule qui trouble les esprits et lui l’époux qui gouverne ma vie. La terre est bien misérable vraiment. Sois béni ! soir qui nous rend fous ! » (p.53) Une telle méditation, dont la beauté vibre en nous longtemps, révèle une des ambivalences constitutives de la poésie indienne à toute époque, entre célébration et dépassement du désir charnel envisagé dans son insuffisance génératrice de tourments. C’est le cas de Deux nuits d’amour de Nissim Ezekiel, (1924-2004) : « Après une nuit d’amour j’ai rêvé d’amour/ Sans se limiter au battage de cuisses et de seins/ Qui portent mon poids ainsi qu’un esprit/ Léger et libre. Je voulais être lié/ A l’intérieur d’une liberté fraîche comme le nom de Dieu/ A travers tous les siècles de l’absence de Dieu. » (P.171) Mais l’aspiration à une forme d’amour plus haute que celle du pétrissage sexuel - comparable à celui de quelque boulanger cosmique - ne conduit pas, comme on pourrait s’y attendre à une sublimation de type platonicien. La seconde nuit d’amour n’est pas moins charnelle que la première mais, éclairée du constat qu’en elle se dévoilait un au-delà de son urgence, elle en devient l’accomplissement, par unité sexuelle et mystique, que la divinité soit absente ou présente, rayonne où se dissimule dans la lampe noire du rien : « Après une nuit d’amour je me suis tourné vers l’amour,/ Les cuisses batteuses, les seins chantants,/ Épuisé par l’acte, le désirant encore, Dans une liberté vieille comme la terre/ Et fraîche comme le nom de Dieu, à travers tous/ Les siècles de beauté assombrie. » (p.171) Reste que le désir intérieur aux jouissances réverbère une nostalgie fondamentale à travers le temps perçu comme un sombre dédale où la beauté est prisonnière.
Cette prison désirante, un autre poète en désigne le mécanisme implacable, dans un registre qui n’est pas sans faire songer à Schopenhauer, lequel, comme on sait, doit beaucoup à Inde. Il s’agit de Keki N. Daruwalla, né en 1937, dans L’intranquillité du désir : « Ce sont les yeux qui éclairent l’intranquillité du désir./ Quel que soit le masque que tu plaques sur ton visage,/ quelle que soit la façon dont tu déchires la fragile gorge de la vie/ et goûtes la langue insistante, la saveur salée du sang,/ L’intranquillité du désir est révélée par tes yeux./ Même si tu enterres en ton cœur l’ombre qui l’habite/ (…) même si tu emmures cette pulsion en bouchant l’entrée de la caverne/ où elle est née, elle en martèlera les parois et se libérera ». (p.254-255) Lisant de tels vers, on ne s’étonnera pas que les ordures puissent elles aussi être intégrées à ce cycle - les ordures dont Zéno Bianu souligne qu’elles participent à part entière de la dialectique de la grâce et de l’abîme, (p.13) – et soient l’objet d’une véritable célébration dans l’œuvre d’Arun Kolatkar (1932-2004), avec son Cantique des ordures (p 222) et surtout sa Note sur le cycle de reproduction des ordures (p.223-224), où il écrit notamment : « L’Ordure n’ovule/ qu’une seule fois/ dans sa vie,// et libère des phéromones/ pendant sa période/ de fertilité.// Surexcités par l’odeur, les spéculateurs en rut/ accourent en foule,/ avec leur chéquier qui pendouille,/ et se castagnent à tout va.// L’ordure attend./ Patiemment./ Et copule avec le vainqueur. » Poème social, note sur le cycle de reproduction des ordures ne l’est qu’en lien avec ce méta érotisme universel qui veut que tout, même les déchets, soit investi dans une incessante bataille orgasmique des appétits. Un autre poème d’Arun Kolatkar, précisément intitulé Bon appétit, le dit sans détours et non sans ironie nuancée de compassion : « Et je souhaite bon appétit/ à ce chaton décharné// mangé aux mites,/ si famélique qu’il tient à peine debout,/ (…) qui a surgi/ d’un petit tas d’ordures tout près,// a glissé/ sur un bout de pelure d’oignon,// et se frayant un chemin/ lentement mais sûrement// vers le panier plat/ rempli de crevettes// que la femme a laissé/ sur le trottoir ». (p.234) Le lien de l’appétit vital et du désir dans ce qu’il a de plus érotique est d’ailleurs souligné par la fin du poème puisque le chaton « s’est hissé sur les pattes arrière/ pour poser ses griffes sales// sur le bord du panier/ et donner un baiser// à sa première crevette. » (p.235)
Dès lors, vivre c’est écrire un seul poème comme le proclame Sunil Gangopadhyay (1934-2012) : "C’est un seul poème/ Qu’il me faudra écrire, je l’écris toute ma vie/ Une tache de sang dans le ciel, ce n’est pas mon poème/ Mes moments de colère, mes moments de fièvre m’entraînent loin/ Très loin de mon poème/(…) Un loup féroce reste allongé auprès de l’amour/ Du fond de la rivière monte un souffle chaud/ C’est un seul poème que je dois écrire// parmi les papiers éparpillés la vanité de toute chose jette un regard furtif// (…) Un seul poème, le l’écris,/ Je l’écrirai toute ma vie durant/ Au revoir, au revoir, au revoir. » (p.246-247) Cette vocation inséparable d’une conscience aigüe du néant actif en toute chose n’est pas l’apanage de la seule modernité. Elle n’implique d’ailleurs pas nécessairement un nihilisme. Zéno Bianu cite à ce propos le poème murmuré par Ravji Patel (1939-1968) juste avant sa mort : « La vie a commencé de ramper/ hors de mes yeux/ comme une longue et mince colonne/ de fourmis/ à la recherche d’un nouveau nid ». (p.14) Car, fondamentalement, ce monde est simultanément poussière, lumière, murmure et mystère. Nul ne le dit avec plus de profondeur que Sitanshu Yashashhandra, né en 1941 : « Je nomme incompréhensibles les pierres ;/ les pierres sont aussi lumière./ Sur les pierres, le souffle,/ sur les pierres, l’eau./ Murmure, chuchotis,/ Qu’y a-t-il donc sous les pierres ? »

Texte et peintures, Marc-Henri Arfeux


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