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Retour aux sources. Quand les poètes mènent l’enquête : quelques considérations sur Les Détectives sauvages, de Roberto Bolaño, par Florence Saint-Roch

samedi 15 novembre 2025, par Florence Saint Roch

Je dois à Roberto Bolaño mon plus grand bonheur de lecture de l’été dernier : je me suis littéralement plongée, avec Les Détectives sauvages, dans le Mexico des années 70, et laissée complètement charmer par Ulises Lima et Arturo Belano, les deux chefs de file on ne peut plus fantasques d’une bande de jeunes poètes engagés sinon enragés. C’est qu’ils incarnent une forme de renouveau, et défendent en poésie ce qu’ils nomment le « réalisme viscéral », ou encore le « réal-viscéralisme ». Qu’est-ce donc que le « réal-viscéralisme », vous demandez-vous ? Les 930 pages qui composent cet épais roman polyphonique (épais, mais allègre et alerte, impossible de le lâcher) rassemble quantité de témoignages de personnages ayant fréquenté, de près ou de loin, les deux jeunes hommes, chacun s’essayant à donner sa définition, ou son approche dudit mouvement.

Le « réal-viscéralisme », apprenons-nous, trouve sa source dans l’unique numéro de la revue Caborca, revue initiée jadis par une énigmatique poétesse disparue, Cesárea Tinajero, laquelle n’y a publié qu’un seul poème, sans avoir jamais publié quoi que ce soit d’autre par ailleurs. Autant dire que nous sommes dans la rareté absolue : nonobstant, les deux jeunes hommes partent à la recherche de la fascinante Cesárea. Leur enquête est également une quête absurde et improbable, se dit-on, tant son mystérieux objet se dérobe, vague et flou à jamais – de fait, Arturo Belano lui-même n’y voit pas bien, il porte des « lunettes horribles », les « quelques dioptries à chaque œil » l’empêchant de voir nettement les choses. Et nous en sommes au même point. Aussi nous est-il difficile de comprendre en quoi consiste exactement le mouvement réal-viscéraliste. À ce sujet, un des multiples narrateurs remarque, dans les premières pages du roman :

Je n’ai pas tiré grand-chose au clair. D’une certaine manière, le nom du groupe est une plaisanterie et d’une autre, il est à prendre complètement au sérieux. Je crois qu’il y a des années a existé un groupe d’avant-garde mexicain appelé les réal-viscéralistes, mais je ne sais s’il s’agissait d’écrivains ou de peintres ou de journalistes ou de révolutionnaires. Ils sont été actifs, je n’en ai pas non plus une idée très claire, au cours des années vingt ou trente. Inutile que je n’avais jamais entendu parler de ce groupe […] D’après Arturo Belano, les réal-viscéralistes se sont perdus dans le désert de Sonora. Ensuite ils ont mentionné une certaine Cesárea Tinajero ou Tinaja, je ne me souviens pas… […] et ensuite Lima a fait une assertion mystérieuse. D’après-lui, les réal-viscéralistes actuels se déplaçaient à reculons. Comment ça, à reculons ? Ai-je demandé.
— En reculant, en fixant un point, mais en nous en éloignant, en ligne droite vers l’inconnu.
[…] En réalité, je n’y ai rien compris.

Nous non plus nous n’y comprenons rien, les propos sont ubuesques, la logique défaillante, la chronologie du roman sans cesse heurtée par des témoignages éloignés dans le temps. Rien de grave, toutefois : Bolaño nous balade, et c’est bon.
Une des voix féminines majeures du roman, Laura Jauregui, ancienne petite amie de Belano, témoigne :

[…] Arturo a commencé à avoir des idées bizarres. C’est à cette époque qu’est né le réalisme viscéral, au début nous avons tous cru que c’était une blague. Et lorsque nous nous sommes aperçus que ce n’était pas une blague, certains d’entre nous, par inertie, je crois, ou bien parce que c’était si incroyable que ça paraissait possible, ou par amitié, pour ne pas perdre d’un coup ses amis, nous lui avons emboîté le pas et nous sommes devenus réal-viscéralistes, mais, dans le fond personne ne prenait l’affaire au sérieux, dans le fond du fond je veux dire.

Le réal-viscéralisme présente d’évidentes accointances avec le dadaïsme et le surréalisme ; les allusions et les références sont nombreuses, Breton, de façon explicite ou entre les lignes, à tout moment pointe le bout de son nez, et on commence à sourire (même si André Breton, en réalité, ne faisait pas rire grand monde). Par clin d’œil, les dérapages du chef de file du surréalisme sont pointés du doigt : Arturo Boleno, par exemple, taxé d’ « André Breton du tiers-monde », est accusé d’avoir organisé des purges et expulsé certains membres de la bande. De même, dans la fameuse revue de Cesárea, les éminentes figures du mouvement sont convoquées : parmi les auteurs publiés dans Caborca, on trouve « Tristan Tzara, André Breton et Philippe Soupault, quel trio, hein ? » commente le narrateur.

On s’en avise rapidement : dans ce roman, ultra-romanesque au possible, tout à la fois lyrique, épique et tragi-comique, Roberto Bolaño ne parle que des poètes et de la poésie. Lisons ce portrait de Ulises Lima (ce prénom de plume qu’il s’est choisi indique combien il se destine aux pérégrinations sans fin) :

La fin de la soirée a été surprenante. Álamo a mis au défi Ulises Lima de lire un de ses poèmes. Celui-ci ne s’est pas fait prier et a tiré d’une poche de sa veste des morceaux de papier sales et froissés. Quelle horreur, j’ai pensé, ce taré s’est jeté lui-même dans la gueule du loup. Je crois que j’ai fermé les yeux de honte pour lui. […]J’ai fermé les yeux, comme je l’ai déjà dit, et j’ai entendu Lima tousser. J’ai entendu le silence (si la chose est possible, ce dont je doute) un peu gêné qui s’est fait peu à peu autour de lui. Et finalement, j’ai entendu sa voix qui lisait le meilleur poème que j’aie jamais entendu.

Nous y voilà.

Les poètes, « jeunes rêveurs et énergiques », comme dit l’un des protagonistes, Joaquin Vázquez Amaram, ou encore « enthousiastes », selon le mot de Manuel Maples Arce, sont irrésistibles, hirsutes, décalés, marginaux et aussi crasseux que leurs papiers. « Sauvages », annonce le titre du roman. Mais ce serait une erreur de s’arrêter à ce cliché. Sous la plume de Bolaño, et c’est la merveille, ces poètes passent plus de temps à vivre qu’à écrire, et, sans s’en émouvoir, sans que personne autour d’eux s’en émeuve jamais, ils en viennent parfois (souvent) à oublier le fait littéraire lui-même.
On se souvient de cette magnifique assertion de l’artiste Robert Filliou : « L’art, c’est qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Voici promues l’imagination, la joie créatrice associée à une forme de pureté – un désir authentique d’aller plus fort, plus haut et plus profond au cœur de la vie. Et c’est me semble-t-il ce que réalisent les poètes protagonistes des Détectives sauvages : ils vivent, mieux encore, ils vivent leur vie, irréductiblement, viscéralement engagés à répondre à l’injonction de vivre. Être poète (il semble que pour cela un seul poème suffise), c’est surtout, avant tout, œuvrer à être plus intensément vivant.

Dans cette logique, ce serait presque temps perdu que de s’arrêter à écrire des poèmes. D’ailleurs, écrire, n’est-ce pas dépassé ? Est-ce que Cesárea Tinajero elle-même, l’iconique fondatrice du réal-viscéralisme, n’y a pas renoncé ? Son unique poème, en réalité (il nous arrive à la page 575) ne comporte qu’un mot, il s’agit de son titre, Sión. Le corps du poème est constitué d’une suite de trois dessins pour le moins déroutants – mais comme, en le cherchant avec les protagonistes, tournant et tournant encore les pages du roman, le lecteur à son tour palpite, espère, désire, jubile et rit, en proie à la plus belle des contagions : à l’instar d’Arturo Belano et Ulises Lima, il se sent, et c’est irrésistible, tellement plus vivant.


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