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Et le sonnet contemporain... anthologie

lundi 7 janvier 2019, par Cécile Guivarch

« Le sonnet est vivant », écrit Laurent Albarracin à Pierre Vinclair dans une correspondance (des extraits dans le recueil Sans adresse de Pierre Vinclair qui vient de paraître aux éditions Lurlure). Pourtant, la lectrice que je suis n’avait pas lu de sonnets depuis quelques années. J’ai aimé les sonnets de nos pères (Ronsard, du Bellay, Heredia, Baudelaire ou Verlaine). Puis, j’ai entretenu une mauvaise opinion à propos des sonnets pour en avoir lu à la rime plate et facile, à l’eau de rose ou peignant une lumière blafarde, ces sonnets sans grande originalité que nous pouvons trouver ici ou là sur la toile. J’en étais donc restée à ce constat : le sonnet est ringard, ne s’invente pas et c’est ainsi que j’ai commencé à lire de la poésie contemporaine, en vers libres, toujours à la recherche de ces écritures qui réinventent la langue. Alors, lorsqu’en novembre, au salon de la revue 2018, Terre à ciel partage la table de la revue Place de la Sorbonne, aux côtés de Laurent Fourcaut et que celui-ci, alors que nous sommes en grande conversation avec lui, nous affirme être en train d’écrire un sonnet, cela m’interpelle. Que peut bien écrire Laurent Fourcaut en plein salon, en pleine discussion, répondant aux visiteurs sur le bien-fondé de la revue qu’il représente ? Je suis davantage intriguée lorsqu’il nous remet son recueil de sonnets, Joyeuses parques, paru aux éditions Tarabuste. A le lire, je m’arrête d’un sonnet à l’autre, l’image de cette forme de poésie que j’entretenais s’efface. Je trouve ironie, langue réinventée, originalité, contemporanéité. Quand on me fait découvrir alors, les sonnets de William Cliff, Cigarettes, parus dans la revue Catastrophes animée par Laurent Albarracin, Guillaume Condello et Pierre Vinclair, je me dis que oui, je suis passée à côté du sonnet depuis des années et que mon retard est bel et bien à rattraper.
Je demande alors l’aide de Laurent Fourcaut pour me donner quelques noms de sonnetistes contemporains avec l’idée de renouer avec cette forme sur Terre à ciel. Bertrand Degott a complété la liste. Je remercie ici chacun pour m’avoir confié un à deux sonnets, chacun avec ses particularités et cette ambition : « choisir une forme ancienne pour parler du monde moderne » (Laurent Albarracin). Non le sonnet n’est pas mort, il est relativement vivant, pas ronflant mais passionnant !

Cécile Guivarch

Tu dis souvent que tu n’as pas le choix
et tu fais tant, Morgan, avec tes tâches
que mon poil pousse en barbe et en moustaches
tant qu’au matin je m’éveille à l’anchois

on me retrouve à mi-parcours des toits
quelque part dans le reflux des étages
ballottant comme un youyou sans attaches
dépaysé sur le marais comtois

en amiral pendant que tu travailles
je me fie à l’orient des retrouvailles
c’est toi la mer que je veux parcourir

mais à l’entrée du mois de l’ancolie
j’essuie le grain de la mélancolie
et si n’en puis ni guérir ni mourir.

1er mai 2016

J’ai rangé ta culotte et tes chaussettes
ta brassière et ton pantalon de sport
tous les habits dont tu couvres ton corps
quand tu vas courir — il entre dans cette

sorte de rituel tant de magie
il s’y associe tant de fleurs que tu
me trouverais absent, l’œil éperdu
avec mes désirs gros de nostalgie

j’ai fait sécher au soleil ma lessive
et maintenant qu’il n’y a plus rien à toi
dans ce fatras monocolore et rêche

ni près de moi la moindre âme qui vive
j’étale ici ma vie ne sachant quoi
de l’absence ou du désir la dessèche.

14 juin 2017

Bertrand Degott
Né en 1955, Bertrand Degott vit entre Besançon et Lorient. Sa thèse porte sur la ballade. Derniers recueils : More à Venise (La Table ronde, 2013), Plus que les ronces (L’Arrière-Pays, 2013).

Wazemmes

Pourquoi veut-on toujours figer ce qui s’échappe ?
– Dans des bouquets des mots et des photographies
On n’a jamais assez de vivre – il faut qu’on gratte
Des souvenirs pour nos replay – quand il suffit

D’être là et d’aller les pieds dans les akènes
Les odeurs aigres douces du traiteur chinois
Et la tomme d’Orchies le pain mouché de graines…
– Tout ça nous abrutit à tel point qu’on se croit

Engourdis dans l’hiver – mais c’est septembre à peine
Fait-il plus froid à peine les grues et les chiens
Viennent ronger nos os et lécher nos lichens
– Viens ! On a le temps pour une Karmeliet – Viens

On a encor le temps pour attraper des nems
Des germinis des mots du vent pour un poème

Au chien stupide

Au chien stupide avec le poids de mon ennui
Et le poids de la stout – je regarde et j’écoute
Passer les livreurs de pizzas et de sushis
Dans des odeurs de gasoil – on se dit que toute

La vie ne tient qu’à ça – des sentiments tordus
Dans des cris de moteurs et des odeurs d’essence
Et la bière – on se dit que si tout est foutu
C’est le hasard qui creuse un peu plus l’évidence

De la fragilité des destins – le tintouin
Des vers me bat dans la mémoire – tout se tient
Dans les longs baragouins qu’on griffonne en silence

– On reprend une bière on va zoner Bouffay
Fait syncoper la nuit – les souvenirs défaits
Et c’est tout ce qu’on a perdu qui recommence

Camille Bonneaux est née en 1987 et vit à Lille. Certains de ses poèmes ont été publiés dans la revue Diérèse

enfant j’imaginais le monde entier comme une plaie
je désirais ne pas grandir pour ne pas découvrir
les blessures saignantes de ce monde et m’en allais
par des sentiers perdus prier l’air pur de me nourrir

mais il faudrait toujours un jour rentrer à la maison
pour manger et dormir car on ne peut dans la nature
trouver de lit sérieux ni de mangeable nourriture
et il nous faut à la maison rentrer comme en prison

et plus tard au collège aussi je filais à l’anglaise
par des sentiers de mauvais écolier pour voir le ciel
tel qu’on le peut voir à travers mes floraisons obscènes

qui garnissent les tiges turgides cet appareil
gluant qui pousse en l’air son gros désir gonflé de sève
attirait mon désir loin de l’humain monde réel

c’est un spectacle atroce que tout cet humus qui grouille
et ne se reproduit que pour encor se dévorer
pourtant cela fascine et nous voudrions toujours durer
et ne pas quitter cette orgie de mort et cette foule

luttant pour se nourrir et pour se débonder la panse
boire et manger se frotter l’un sur l’autre selon la
loi immuable d’un charroi qui ne sait où il va
cela fascine et nous voudrions toujours danser la danse

de cette orgie de mort d’amour et de cris de triomphe
et de cris de mépris pour ceux qui tombent dans la tombe
cela fascine et nous aimons retourner à l’orgie

bien que sachant devoir un jour en payer le lourd prix
nous retournons nous y rouler avec la folle rage
de bâfrer boire et forniquer avant le grand naufrage

William Cliff, extraits de Autobiographie Suivi de Conrad Detrez, La Table Ronde 2009
William Cliff est un poète belge de langue française. Il a reçu plusieurs prix, notamment le Goncourt de poésie en 2015 pour son recueil Amour perdu

En rêvant sur les Fables

Je comprends les regrets des Compagnons d’Ulysse...
Redevenir un homme, est-ce un sort si humain
quand il nous fait soucier sans fin du lendemain,
éprouver nostalgie sur les volubilis

d’un rayon de soleil, d’un parfum de jasmin
dans un jardin perdu ? Il n’est point de malice
en mes vers et je songe au possible délice
d’être par la sorcière voué aux chemins

d’été, en scolopendre, en iule, en mille-pattes.
Doté, je l’imagine, de quatorze pattes
en ces jours de sciatique, je, sur la coda

de mes quatorze vers, pourrais sans inquiétude
m’enrouler en spirale. Plus besoin d’étude
et de peine, un bonheur innocent de bouddha

Pierre GARRIGUES
Auteur, notamment, du livre de poèmes Au prix du jour, éd. de L’Arrière-pays.

Sous verre

Face à des inconnus sous de grands dais d’acier
entre le bois design et la moquette orange
comme en la soute de quelque transat étrange
bref à la BNF décorum familier

Comme toujours quand je commence à sommeiller
tant qui doit faire la sieste souvent fait l’ange
les projets les plus fous en essaim me démangent :
remuer l’univers plutôt que travailler

Je rêve de couler dans les quatorze vers
comme un trois-mâts dans une bouteille à la mer
tous les bons mots toutes les blagues qu’en vingt ans

comme un arbre voûté j’ai semé à tous vents
comme on crache le sang et comme on perd ses dents :
Voici la fin et toujours rien n’est mis sous verre

Le Livre des Choses (1)

Pelles perdues creusant sans fin jusqu’à l’espace
rayons hachant les prédateurs de discothèques
siège trotteur contrefaisant quelque pithéc-
-anthrope pissoir d’où saillissent des rascasses :

Les choses sont comme une galerie des glaces
danse macabre et inventaire à la Perec
où s’agitent nos yeux nos ventres et nos becs
Les choses sont l’habit étroit de nos grimaces

Mais ce qu’elles renvoient avec impertinence
c’est nous qui l’avons mis en elles d’abondance :
le moindre saucisson devient notre destin

Les couteaux dans la nuit tels des lustres de larmes
nous mirent mieux qu’un cauchemar l’horreur des armes
L’œuf était dans l’assiette et regardait ma main

Guillaume Métayer
Guillaume Métayer vit et travaille à Paris où il est chercheur, poète et traducteur, notamment de poésie hongroise et allemande.
Libre jeu (Caractères, 2017), d’où sont extraits ces deux poèmes, est un recueil de sonnets, réguliers et libres.

(1) Ales Steger Le Livre des choses à paraître, éditions Circé, 2017

Ta flûte aurait voulu
Sans fin sans fond sans fard en forme de sonnet

Ta flûte aurait voulu que je sois Karajan,
Que, d’une main de fer, je dirige ton chant,
Comme Assurbanipal dominant ses sultanes,
Sur un ton sans appel et le regard tranchant ;

Que je sois ton maestro mégalomélomane,
Guidant la partition de tes loisirs changeants,
Sans jamais remarquer qu’en douce, en filigrane,
Tu y glisses parfois des bémols outrageants.

Mais je ne suis ni chef ni coq ni coryphée,
Je suis le ménestrel des contes de fées,
Yehudi Menuhin jouant avec Shankar,

Cherchant entre homme et femme une harmonie sincère
Pour marier mon discours à ta voix traversière
Et le violon classique à l’oriental sitar.

Hôpital purgatoire

Il lui était compté mais il ne passait pas
Le temps là tout en bas dans la chambre sans jour
Où l’homme était couché depuis combien de jours
Au milieu des écrans retardant son trépas.

Était-ce encor bien lui ce corps trop à l’étroit,
Dévorant son esprit dévoré sans retour,
Le présent dévorant le passé pour toujours,
Des serpents d’Esculape enroulés sur les bras ?

– Père mon seul père mon père plus-que-père,
Était-ce encor bien toi, cet être en manque d’air,
Bouche bouchée, regard de gel et cœur sonore ?

Je l’ignore. Pourtant, quand au bout du brouillard,
Les machines soudain ont tué tout espoir,
C’est vraiment toi papa qui sombrait dans la mort.

(Paru dans Même mort, Liège, Le Fram, 2011)

Laurent Demoulin
En tant que poète, Laurent Demoulin a publié Filiation (Le Fram, 2001), Trop tard (Tétras Lyre, 2007), Même mort (Le Fram, 2011), Ulysse Lumumba (Le Cormier, 2014), Robinson (Gallimard, 2016), Homo saltans (Tétras Lyre, 2018) et Poésie (presque) incomplète (L’Herbe qui tremble, 2018).

IAM MAI

Presque presque

Goutte à goutte l’océan est venu recouvrir
le plateau du désouvenir (les pensées
s’y noient parmi les méduses lumifuges
les bouées et les sirènes sans prédicat)

Dis-moi où est la nuit où sont les saisons
volées (il te faudrait la voix de Catherine
Ringer ou les sextoys de Brigitte Fontaine)

M E N T A T I O N : parole érémitique (un goût
de sens arasé dans la bouche) Ecoute,
je connais d’autres choses que celles qui
vous font croire que vous pouvez dire nous

Dis-moi, quelle serait l’heure propice parmi
les instants diluviens et quelle ponctuation
conviendrait mieux aux flux qui versent

L’Île intérieure

Opéra renversé selon les lignes de basse
opéra des arts morts
et des armées de mots en déroute
dans la raspoutitsa de l’histoire-bouffe

— Recrache les émotions
qui t’embaument vivant
qui te tirebouchonnent
et te catarabustent

sous la doublure des sentiments
en demi-deuil en smoking
de location à l’entrée des casinos

Laisse fuiter les fausses nouvelles
sur les atolls stériles et les parquets vernis
des vélodromes verglacés

Christian Bernard
Né en 1950 à Strasbourg. Publie erratiquement des poèmes depuis 1966. Dernier ouvrage paru : Petite Forme aux éditions Sitaudis. A paraître prochainement : Nuit tombée aux éditions Hippocampe.

Tout s’écaille et moi j’ai froid
Il faut m’aider comme je suis
Ta trace sur la neige vieil hiver
J’y pense entre mes mauvais murs
Mes beaux draps mon bonhomme fondu
Je mangerai du pain perdu
Un flocon grain de grêle grêlon
Et du vin direct au flacon
Boirai sous le ciel bas et lourd
De mon plafond piqué de taches
Moisissures moustiques écrasés
Pattes de mouche indéchiffrables
Signes d’humilité peut-être
D’humidité assurément.

Il est quelle heure je suis heureuse il y a un arbre
La guerre le nucléaire heureuse il y a un arbre
Ce mille milliardième oiseau éteint un arbre
Une promesse de forêt d’oubli de je m’en vais
Quelle heure du soir comme du matin
Un arbre dressé franc qui remplit mes deux yeux
La page le paysage la fenêtre aussi bien
Un humain par seconde meurt il y a un arbre
Où la fille à l’escarpolette en l’air s’envoie
La joie en quels temps pays de vivre quoi
Il y a un arbre n’empêche pile juste ici
Levant couchant il tient en embranchement
La lune et le soleil le soleil et la lune
Un arbre un arbre voyageur impeccable.

Vrouz, La Table Ronde
Valérie Rouzeau
Née en 1967, Valérie Rouzeau a publié deux premiers recueils très remarqués (Pas revoir en 1999 et Neige rien en 2000) et Vrouz en 2012

HEIDI LIT

Il fait frais dieu merci on sort les pull-overs
le bruissement des feuilles est un puissant baume
on n’en est pas encore à mettre des couver
tures sur ses genoux reclus dans son sweet home

la canicule enfuie c’est plus cool pour les vers
qui couchés les uns contre les autres ne chôment
pas même ils puent des pieds c’est le monde à l’envers
et ça se passe sous l’indémodable dôme

des arbres parfumés que la fraîcheur raidit
sans doute sont-ce les mêmes sous qui Heidi
fait paître en se touchant ses implacables chèvres

elle essaye de lire Rimbaud d’une main
considère de haut l’impossible gamin
qui cherche à se glisser fugace entre ses lèvres

ARBRE

Un arbre on dit mais rien à voir avec la chose
une sorte d’énorme vit crevant le sol
qui se déguise après qui même prend la pose
trop commode de voir en lui un parasol

malentendu terrible jusqu’à l’overdose
résumant le déni radical de l’insol
ite propre à l’humain sa vieille maison close
à l’animalité bourrue à la vie sol

itaire aux antipodes de toute hystérie
collective à l’instar de l’atroce chierie
qu’est la mondialisée finale de foutbol

qu’au monde muet notre patrie on inflige
aujourd’hui une fois de plus pesant litige
qu’on fuira sous un arbre en y logeant son dol

Laurent Fourcaut
Laurent Fourcaut, né en 1950, est professeur émérite de Paris-Sorbonne. Il travaille sur Giono, Simenon et sur la poésie moderne (un livre sur Apollinaire) et contemporaine (un livre à paraître sur Dominique Fourcade). Il est rédacteur en chef de Place de la Sorbonne. Poète, il a publié six livres de poésie.

5 heures à Sète

quand s’amène un ravissant trottin
robe mini dos échancré profond
longues cuisses blanches sur hauts talons
des tétins fermes sous le frêle satin

son minois sous de noirs cheveux lisses
n’est attiré par les banderoles
où les vers tortillés manquent de vice
pour être un peu drôles

passe en flânant près des stands déserts
jette aux livres un œil de haut derrière
ses ray-bans puis à l’une des buvettes

va s’installer bien en vue
ses épaules très nues jambes étendues
font la nique aux putains de poètes

                                27 juillet 2017

passage Molière

Ses traits ont un peu durci. Ses cheveux surtout
ont roussi. Son regard ni sa voix n’ont changé.
Assise elle lit vingt pages de sa vie d’insurgée
tranquille. Un inspecteur beau-frère de Pompidou

lui avait reproché de se prendre pour Anti
-gone devant des premières. A publié plusieurs
bouquins salués par la critique. Mais elle modi-
fie sa musique fuit le milieu. Ses éditeurs

l’ont lâchée bien sûr. Elle s’expatrie au Maroc.
Adopte un môme palestinien. Revient. En trois
fois rien torche un bref roman La femme aux récoltes

en 49. Qui ? Silvana ? Je l’arrête à
la sortie. « Nous étions jeunes » dicit. Deux novices ?
Me revient sa vulve humide enserrant ma cuisse.

                                14 février 2018

Jacques Demarcq
Né en 1946, Jacques Demarcq vit à Paris ou voyage. Il a été postier, prof de lettres, membre de la revue TXT, éditeur et critique d’art, prof de design. Il est toujours écrivain et traducteur. Aux éditions Nous, il a publié Les Zozios, Avant-taire, Phnom Poèmes et traduit E. E. Cummings, Gertrude Stein, Andrea Zanzotto. Chez Corti a paru Nervaliennes ; à l’Atelier de l’agneau, Rimbaldiennes ; chez Seghers, des traductions de Cummings, Tennessee Williams, Carson McCullers.

Squelette

Comme l’huître à la perle et le fruit au noyau,
Je sers de couverture à mon maigre architecte
Que je n’ai jamais vu, même si je détecte
Son fantôme embrumant la nuit des radios.

Sans lui, je suis un flasque oripeau de boyaux
Et quand la mort aura fait en moi sa collecte,
Qu’il suivra son destin de nichoir à insectes,
Plus rien n’occultera ses rictus idiots.

Puisqu’il me survivra, puisqu’il est ma relique,
Je ne crains pas vraiment sa mine famélique
Mais je me sens porter en moi mon propre deuil.

Je crois, tout en songeant à son orbite ronde
Qui sert d’écrin solide et douillet à mon œil,
Qu’il est le seul enfant que je mettrai au monde.

Ségur, 2001

J’habitais en ce temps un quartier morne et chic,
Mélange de bars lounge et d’échoppes désertes,
Des arbres projetaient leurs longues ombres vertes
Le long du boulevard à l’incessant trafic.

J’étais en couple alors et je coulais à-pic
Puisqu’aimer c’est souvent souffrir en pure perte,
Le chagrin m’épuisait et me rendait inerte,
Puis souffrir devenait une sorte de tic.

Nous passions chaque soir en querelles absconses,
Les mêmes arguments et les mêmes réponses
N’aboutissaient jamais qu’au même noir sommeil.

Tout le reste du jour, j’errais comme un fantôme
En mal d’amitié vraie, indifférente au dôme
Des Invalides, dont l’or brillait au soleil.

Marie-Anne Bruch née en 1971, est l’auteur de Triptyque (2015, 5 Sens éditions) d’où sont extraits ces deux sonnets, Ecrits la nuit (2014, Polder), Haïkus des Quatre Saisons (Encres Vives, 2017) et Buées dans l’hiver (Le Contentieux, à paraître en 2019).

Vu dans le tapis

Après l’apéro top sympa non
Déculottés confidentiellement
+ ou - 130 kilos de swing s’em
Pilent au tapis inconfortable c’est bon

La poudre aux paupières semble
Foutreau sur feuillée de tremble
Ou mousse oxygénée / flash : cuisses
Veinées de nymphe en V ! visse

Tes doigts bleus dans les fesses
D’herbe — oui j’ai vu tout ça le nez
Dans la moquette mais cette graisse

D’ombre & sueur écrase un beurre
Ou bonheur du ciel lacté tombé
Avec l’air coulé de cul à cœur

Dédicace

Aux lubies aux alibi des puri
Teints d’sexe ortho grammaire à la
Langue démomaniaque galva
Niquée de correction polie poli

Tique (tics ! tics ! tics !) : merde ! ils sont
Dans cette fange à s’essuyer le fond
Du ressentiment barbouillant de rose
La saloperie banale des névroses

Côté face : les bêtes le cynisme
Du monde les eaux glacées du calcul
Egoïste
les corps collés au cul

Des choses achetées vendues l’autisme
Sanglant des rébellions sans langue / face
Pile : faux anges ils curent les crasses

Christian Prigent
Christian Prigent (né en 1945) a publié, principalement chez P.O.L, une cinquantaine de livres (poèmes, romans, chroniques, essais, enregistrements sonores). Dernière parution : Chino aime le sport (P.O.L, 2017).

Le lac

Il est au fond du lac une sorte d’usine
Qui actionne le lac dans le lac, un fatras
Invisible de pistons, tubulures, bras
Qui digèrent le lac, lentement le laminent.

Tout un moulin en lui lui jette une farine
Qui l’arase et lui met la tête dans un sac.
Car le secret et souterrain travail du lac
Consiste d’abord à occulter ses turbines

Et à les recouvrir d’une apparence plane.
En vrai, dessous le lac et sa surface étale,
Un obscur alambic distille une eau égale.

Et ces reflets dessus que comme épis l’on glane
Ne sont que les scories de la transmutation
Du lac en lac, du labeur la dissipation.

La fontaine

La fontaine est pour soi un pompier pyromane.
Elle carbure à une essence accidentelle
Et réclame de l’être, ainsi s’enflamme-t-elle,
Et se le distribue ainsi que de la manne.

Sa lance d’incendie est son fusil en fleur.
La fontaine s’allume et s’élève, pimpante
Vapeur enguirlandée, clignotante et grimpante.
Elle est une lanterne où s’impatiente un cœur.

Elle a les sens en alerte et les feux au vert.
L’eau en elle attise le brasier indécent.
Ça l’émulsionne, ça bouillonne de bon sang

Qui l’arrose éperdument en plein les ovaires.
Tenant en haleine comme on tient une traîne
Elle agite sa brillante queue de sirène.

Laurent Albarracin
Né en 1970 à Angers. Poète, critique, éditeur (à l’enseigne du Cadran ligné). Il anime avec Pierre Vinclair et Guillaume Condello la revue de création en ligne Catastrophes. Parmi ses derniers livres publiés :
Cela, Rougerie, 2016
Plein vent (111 haïkus), éditions Pierre Mainard, 2017
Res rerum, Arfuyen, 2018

Six heures trente-six. Si le soleil se lève,
le matin est plutôt comme une couverture
qui tombe, brusquement, faisant voler dans l’air
une poussière épaisse. On entend les voitures

reprendre leur tousser. Levé, en pyjama,
assis dans le salon, je ne suis pas un père
mais pour une minute un dieu qui se prépare
avec le temps et face à l’air conditionné -

à quoi ? Votre réveil imminent (dans vingt ans,
trente ans, qui serez-vous, qui lirez ce poème ?
Mes filles... je serai l’horrible grabataire

dont vous vous occupez...) Amaël crie. J’entends
les premiers mouvements de vos corps minuscules
au fond des draps froissés. Six heures trente-sept.

Ivan, ne prends pas tout de suite un billet pour
Shanghai : il se pourrait que nous quittions la Chine
au début de l’été. Une grosse semaine -
quinze jours : nous saurons dans un délai très court.

Je dis, je tais, j’avance en faisant un détour,
révélant quand... mais la destination ? Devine !
Mes rimes te l’ont suggérée : on se destine
à habiter quelques années à Singapour.

Clémence, rien qu’à faire un plan sur la comète,
exulte. Et moi ? Je fais l’indifférent. Honnête-
ment, mon indifférence habille un grand fouillis :

la langueur à la joie s’affronte et se combine -
ébullition faisant le même gazouillis
qu’une flûte à champagne où tremble une aspirine.

(Extraits de Sans adresse, éditions lurlure, novembre 2018

Pierre Vinclair
Né en 1982. Auteur de Barbares, Les Gestes impossibles et Le cours des choses parus chez Flammarion. Il est le traducteur du Kojiki et du Shijing parus aux éditions Le corridor bleu et il est l’un des animateurs de la revue Catastrophes.

Le 13 novembre 2017, Bourges

(poème adressé à Yann Dissez)

Avant d’avoir bu on n’a encore rien bu
avant d’avoir pensé on n’a encore rien pensé
avant d’avoir dépensé on n’a encore rien dépensé
avant d’avoir vécu on n’a encore rien vécu

avant d’avoir lu on n’a encore rien lu
avant d’avoir aimé on n’a jamais aimé
avant d’être tombé on ne s’est pas blessé
avant d’avoir voulu on n’a rien obtenu

laissant les bœufs à leur place devant la charrue, collier pesant et attelage
on court après les ours portant un anorak
eux dans les Pyrénées vivent entre deux sommets le reste de leur âge

très quotidiennement, bien vif ou bien patraque
« …d’une chascune chose le commencement est la moytié de tout »
j’écris pour tout humain, la poésie partout.

Le 10 novembre 2017, Tours – Chinon

(poème adressé à Vincent Bellivier)

Suppose que tu me demandes ce dont je me souviens de Rabelais
et de la guerre, dans mes souvenirs scolaires et peut-être universitaires
je répondrais en premier celui que je ne peux pas taire
Frère Jean des Entommeures, coupeur de têtes, buveur de lait

de la conscience humaine, gros buveur de petit lait
de la frayeur picrocholine, buveur de jus de lactaires
des petits cervelets dont on fait les combats, Frère Jean frère tortionnaire
aux méthodes musclées : « es uns escarbouilloyt la cervelle, ès autres deslochoyt

les spondyles du coul », décimeur des voleurs
de fouaces, car à toute chose guerre est bonne
à plus forte raison si la raison est conne

(la raison du plus fort est toujours la meilleure)
ce dont je me souviens, l’anecdote de sang
entra dans ma mémoire à l’âge adolescent.

Cécile Riou
Poète, romancière, lectrice, bricoleuse. Chaîne et Chine, aux éditions Poïein, Rabelais (sonnets alexandrinistes) aux éditions mille univers.

A lire tous ces sonnets, j’ai eu envie de m’y essayer... Le mien n’est pas parfait, mais parler d’hier et d’aujourd’hui en alexandrins c’est certainement assorti !
 

bustiers de dentelles déshabillés satins
et les regards des gars dans leur slip kangourou
aiment bien dévêtir caracos à la main
jupe et corset serrés écrins pour ces minous

culottes caleçons mais où sont donc les strings
mon père rit beaucoup mon arrière-grand-mère
elle urinait debout en faisant son brushing
elle s’en souciait peu de ces quelques chimères

les souliers assortis au sac et au soutif
elles aiment souvent arpenter les boutiques
on n’a pas besoin de parler du coupe-tifs

est-ce aujourd’hui autant ou un peu moins qu’hier
tête en avant penchée j’ai le cœur à l’ouvrage
pas de malice à voir car elles sont bien sages

Cécile Guivarch est née en 1976 près de Rouen et vit à Nantes où elle anime la revue de poésie Terre à ciel.

Petite anthologie établie avec la complicité de Laurent Fourcaut

Pour aller plus loin, le n°12 de la revue Formules est consacré au sonnet contemporain : lire ici

La revue Catastrophes s’intéresse aussi aux sonnets avec une rubrique Etats du sonnet


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