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Terres Obliques (sélection) – Pascal Nordmann

vendredi 2 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Les terres obliques commencent où vous les attendez le moins, c’est-à-dire au coin de vous-même.

*

Ainsi qu’il a été déjà dit, la qualité de la conversation fait la qualité du bonheur.

Qu’y a-t-il de plus agréable dans l’existence que des conversations sincères et détendues ? On s’y exprime et l’on confronte ses propres pensées à celles de contemporains qu’on imaginait lointains.

Mille fois, cent fois, on a l’occasion d’affiner sa pensée, de corriger ses idées, tout en sachant que son vis-à-vis fait de même.

Parce qu’il ne parvient pas à établir une communication valable avec la taupe qui vit sous sa cave, Maxence Labonté, de Chardon-sur-Forêt, a fait installer un système de signaux lumineux.

Dès les premiers essais, la démarche se révèle payante.

Au clignotement simple (éteint - allumé - éteint) de dix-sept lampes de cent watts chacune, répond un battement de paupières de l’animal, ainsi qu’une inclinaison d’une dizaine de degrés de l’oreille gauche.

Un canal s’est ouvert.

A une combinaison de sept clignotements selon deux rythmes différents (lent - rapide - rapide, lent - lent - rapide), répondent sept battements de paupières ainsi qu’une inclinaison de seize degrés de l’oreille droite.

La taupe accepte la conversation.

Le reste de la séance est consacré à mettre au point un vocabulaire de base. Oui, non, peut-être, je ne sais pas.

La seconde séance est consacrée aux présentations.

« Bonjour, je suis Maxence Labonté, je vis à Chardon-sur-Forêt depuis huit ans, je suis marié, mon épouse travaille à la mairie. Et vous ? Qui êtes-vous, comment allez-vous, quel est votre âge, votre genre, souhaiteriez-vous une tasse de thé ? »

Enfin, dès la troisième séance, les sujets importants peuvent être abordés.

« Aimez-vous la musique ou préférez-vous la peinture ? Que pensez-vous du sport de compétition ? Sa médiatisation ? Les sommes astronomiques qui sont dépensées pour tel ou tel joueur de telle ou de telle équipe de tel ou tel sport ? Avez-vous lu Paul Morand ? Admirez-vous Jules César ou le considérez-vous comme un tyran sanguinaire ? »

*

Un merle affamé, passant par-là, a mis un terme aux routes, sentiers et itinéraires menant à Mine-les-Rivières ! Malheur, oh malheur ! Le chemin menant à Mines-les-Rivière a été dévoré par un merle affamé. Que vont faire les passants, les pèlerins, les marchands, les saintes dames et les pauvres hères ? Que vont faire les ânes qui se rendaient à Mine-les-Rivières ? Un merle, un merle affamé, a dévoré le chemin de Mine-les-Rivières. Pleure Mine-les-Rivières, un merle affamé vient de dévorer le chemin qui menait jusqu’à toi !

Un canard amoureux, passant par-là, a déchiqueté le téléphérique qui reliait le petit village de Puits-sur-Val-de-Verre au reste du monde. Malheur, oh malheur ! Le fil essentiel, l’ombilic précieux qui donnait accès à Puits-sur-Val-de-Verre a été dévoré par un canard amoureux. Que vont faire les pèlerins, les saints garagistes, les gentils fous de dieu qui montaient à Puits-sur-Val-de-Verre pour y répandre leur sagesse ? Pleure, Puits-sur-Val-de-Verre, ton accès au ciel a été dévoré par un canard amoureux. Comment, dès lors, gagner ton paradis ?

Un putois blasé, passant par-là, a rongé le ponton du débarcadère de Flots-la-Belle ! Malheur, oh, malheur ! Le point tranquille, la belle esplanade, le cordeau reliant Flots-la-Belle à la création a été rongé par un putois blasé. Que vont faire les charmants aviateurs, les pieux fabricants de pompes à essence, les fervents chausse-pieds, les chastes tire-bouchons pour venir prêcher à Flots-la-Belle ? Pleure, Flots-la-Belle, ton avenir au sein du calme nuage a été rongé par un putois blasé.

*

Chacun sait que ce qui fera sa force, c’est d’apprivoiser une âme.

On le fera en chantant, en parlant, en se transformant en étoile, en nuage, en pur esprit, ou, simplement, en portant un beau chapeau, de beaux pantalons, une jupe tissée de ciel et de brume. On se mettra dans la peau de qui l’on désire enchanter, c’est encore la meilleure manière d’ouvrir la porte que l’on désire ouvrir.

Lorsque l’on aura tout fait, tout imité, discouru des jours durant, porté les plus beaux chapeaux, les plus belles jupes, lorsque l’on sera parvenu au bout du long chemin fastidieux, on achèvera son travail. Incisives et canines, molaires et prémolaires, on dévorera sa proie, de manière à faire sienne cette âme, de manière à ce qu’elle s’installe en soi, bien ancrée, ici, en soi, en vous.

Car chacun sait que ce qui fera sa force, c’est d’apprivoiser une âme. Car chacun sait que celui qui est dépourvu d’âme n’est qu’esprit perdu, pauvre chose, coquille vide sur des chemins incertains.

Un canari, un serviteur, un époux, une épouse, un amant, un fils, une fille, le choix est vaste, nombreuses, les âmes à prendre.

Un chef, ou une cheffe, de gare, un garagiste, une garagiste, un beau-fils, une belle-fille, un excellent cuisinier, une musicienne de talent ou, pourquoi pas, l’un de ces merveilleux petits lézards dont l’on peut, pour un bref instant, ouvrir la cage, sans risquer qu’ils ne s’échappent ?

*

« Allons, allons, qui m’a pensée, ici ? Regardez-moi. »

Une pensée, égarée près de Port-de-Cuivre, cherchait son propriétaire.

« Ne partez pas. Allons ! Il doit bien y avoir quelqu’un qui m’a pensée, ici. »

D’un aspect plutôt rébarbatif, elle portait un vieil imperméable maculé de graisse, ses ongles étaient rongés et il y avait de la crasse sur le dos de ses mains.

« Qui m’a pensée ? Vous, peut-être ? Montrez-vous, je vous prie. De quoi avez-vous peur ? Je ne vais pas vous manger. »

Elle montait à bord des yachts élégants amarrés dans le port.

« Est-ce vous qui m’avez pensée ? Montrez votre visage, montrez ! Vous n’osez pas ? Allons, montrez ! Est-ce vous ? »

Elle se plaçait devant les gens. Les dévisageait.

« Vous avez les yeux noirs. Je ne pense pas avoir été pensée par une personne aux yeux noirs ! »

Elle ne faisait pas toujours attention à qui elle s’adressait ni à la manière dont elle s’adressait aux gens.

« Allez, regarde-moi, toi, malfrat, âne, moustique ! »

C’est sans doute pour cette raison que quelqu’un finit par se plaindre. Comme les policiers s’efforçaient de la faire entrer en cellule de dégrisement, elle avait des mots incohérents.

« Papa ! Maman ! C’est quoi ? Qui suis-je ? Ne me touchez pas. Je suis la pensée du pape. Je vous ai dit de ne pas me toucher. J’ai été pensée par Madame la maire : je vous interdis de mettre la main sur moi ! »

A l’aube, on l’embarqua dans un fourgon. Direction, la préfecture. En terres obliques, l’état prend grand soin des pensées orphelines.

*

Cet habitant des terres obliques est un miroir. Un miroir dans un tiroir. Comme de nombreux habitants des terres obliques, ce qu’il est ne lui convient pas totalement.

« Absolument ! Ça ne me convient pas. »

Il a tout essayé.

« Allons, debout, je me pince, je me réveille, je suis un monsieur bien mis, cravate verte, chemise jaune, pois rouges. Je vais régulièrement chez le coiffeur et je vis en appartement, dans un bel immeuble, ascenseur, chauffage central à tous les étages. »

Mais non ! Qu’il se pince, qu’il se gifle, qu’il se morde, qu’il se pique, qu’il se torde le doigt, qu’il lise Montaigne ou qu’il déchire en mille morceaux, debout sur un pied, chaque page de chaque livre de Marcel Proust, il est toujours ce qu’il est. Un miroir. Un miroir dans un tiroir fermé à clef.

« Allons, un petit effort ! J’éternue, je me réveille, je suis un loup de Sibérie, je suis un éléphant d’Asie, je suis une petite souris grise, je suis un insecte, solide, actif, plein d’énergie, un scarabée, une fourmi, une araignée des sables, montant à l’assaut d’une dune du Sahara. »

Mais non ! Rien n’y fait, rien n’y fera jamais rien. Qu’il le veuille ou non, cet homme est un miroir. Un miroir dans un tiroir.

« Si au moins j’avais les clefs ! »

Mais il est rare que les miroirs enfermés dans des tiroirs aient accès à la clef de leur tiroir. Il a beau pester, il a beau protester, personne ne lui amènera ce qu’il réclame. Il va devoir se contenter de ce qu’il est. Apprendre à faire avec.

C’est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit.

*

Ces objets craignent leurs propres pensées. Ce sont eux que l’on trouve à la porte du monde, bien droits, les joues roses, l’œil brillant, la moustache lustrée, muets et parfaitement peignés. Des théières, des gants de chevreau, des caisses enregistreuses.

Raides dans leurs beaux habits, le nez à tout vent, le dos au chaud, l’œil humide, les genoux un peu tremblants, ils attendent. Par pluie, par gel, sous le soleil, ils attendent. Ils attendent que l’on se glisse dans ce corridor, que l’on passe à leur portée. Ils attendent pour tenter leur chance.

Lorsque vous vous approchez, ils se font murmures. Les caisses enregistreuses, les théières, les jupes plissées, entonnent un air connu. Les gants de chevreau vous parlent de longues nuits chaudes, de matins calmes, de petits déjeuners entre les draps du lit.

C’est vous qu’ils attendent à la porte du monde. Leurs pensées les hantent. S’ils sont là, dans leurs habits de bois ou de métal, leur cuir, leurs tissus, froissés, rouillés, grinçant, pâles, mal coiffés, vêtus de doute, c’est dans l’espoir de parvenir à séduire le compagnon dont ils ont besoin pour se protéger d’eux-mêmes et de leurs pensées.

C’est vous qu’ils attendent. Ne les décevez pas !

*

Creuser dans ses pensées, se perdre dans ses regrets cela n’amène que peu de résultats. Pourtant, ce jour-là, un jour d’hiver sombre et pluvieux, à force de chavirer dans sa tristesse, Victorien Beauvais, du village de Jour-sous-Cendre, a réussi à construire un navire.

Un grand navire fendant la brume et la pluie.

Coque blanche, superstructures cernées de beige, lignes racées, cinq cheminées noires à raies rouges entourant une étoile couleur d’or.

A cinq heures de l’après-midi, tous feux allumés et à toute vitesse, le navire issu de l’amertume de Victorien Beauvais s’éloigne vers le large, dans le murmure parfait de ses quatre moteurs. Il laisse derrière lui un sillon d’écume bouillonnante, une écharpe tissée de rêves sur la nuit de l’eau.

A son bord, quelques voyageurs, réunis sur le pont, regardent les lumières de la côte se noyer une à une dans le brouillard des remords et des regrets de Victorien Beauvais accrochés à la rive.

*

Cela a été dit, redit et encore redit : la qualité de la conversation fait la qualité du bonheur.

En arrivant à la poste, la pipe de Monsieur Chartier était en colère. On allait encore la prendre de haut, vouloir l’écarter, lui interdire l’accès au guichet sous prétexte qu’elle n’était qu’une pipe !

« D’accord, je suis une pipe. D’accord, je suis toute petite et démontable ! Mais enfin, ça ne veut pas dire que je suis une mauvaise personne ! »

Elle sentait la fumée. Ça la gênait un peu. Qu’allait-on penser d’elle ?

« Oui, je sens la fumée, c’est vrai. Oui, ça me gêne, mais ça non-plus, ce n’est pas une raison pour me mettre à part. Et surtout pas pour m’exclure du service postal. »

Une colère noire. A juste titre, s’il est permis d’exprimer une opinion. Ainsi qu’il a été dit et redit : la qualité de la conversation fait la qualité du bonheur.

« Oui, je suis une pipe, et si je veux parler à un portemanteau, il faut me fournir les moyens de parler à un portemanteau. Et si je veux parler à une pelote de laine, à un coussin ou à une serviette de bain, j’attends que l’on fasse son possible pour faciliter l’échange. Parler est un droit ! »

On ne pouvait pas l’empêcher d’accéder au guichet !

« Une pince à sucre peut avoir besoin d’écrire à une salière, un barreau de chaise a le droit de s’adresser à qui lui chante. S’exprimer n’est pas moins nécessaire à une pipe qu’à n’importe qui. »

Les règlements de la poste sont iniques. Injustes. Absurdes.

« On a vu des coquetiers sauver des fourchettes accidentées en leur glissant à l’oreille la phrase qu’il fallait à l’instant qu’il fallait. Les paroles d’une pâquerette sont capables de réconforter la plus triste des étoiles. Je veux avoir accès au guichet ! »

C’est parce que communiquer c’est essentiel que les postes ont été créées.

« Pipe ou pas pipe, je suis bien décidée à jouir de mes droits ! »

*

« Ça va, là-haut ? »

La base de la montagne parlait avec le sommet.

« — Ça va.

— Le vertige ?

— Un peu.

— Vous tenez le coup ?

— Mais oui. Ce n’est pas la première fois. »

La base de la montagne avait un caractère anxieux.

« Faut-il que je fasse venir le médecin ? »

Elle l’avait déjà fait. Le médecin était redescendu en grognant.

« C’est haut, c’est loin, c’est difficile et c’est dangereux, il fait froid et je n’ai rien pu faire. »

Il est vrai que le docteur n’avait rien d’un sportif.

« Mais ne vous en faites pas, Madame, votre sommet n’est pas le seul sommet à souffrir de vertiges, croyez-moi. »

Pas très sympathique même si probablement fort compétent.

« Allez, je vous donne quelques pilules à prendre en cas de crise, ça devrait aller. »

Le médecin parti, la base avait proposé au sommet d’échanger les rôles mais le sommet lui avait répondu que c’était impossible.

« Je suis la pointe de la montagne ! Je ne puis me permettre de redescendre. Ce serait faillir à ma tâche. Je dois résister ! Il le faut. »

Elle ne le comprenait pas.

« Quel plaisir peut-on trouver à se tenir dans l’air glacé ? Surtout si l’on est sujet au vertige. »

Elle était une fine observatrice du monde et des personnes. C’est souvent le cas des bases, des plaines, des pieds de montagne ou des racines.

« Certains s’imaginent que hauteur va avec souffrance, que sans douleur, il n’y a pas d’altitude. »

Cette idée la mettait en colère.

« Pensées de bossu ! »

Bien sûr, elle se trompait. On n’a rien sans rien et altitude rime avec servitude.

*

Chère voyageuse, j’ai bien reçu votre missive. Croyez que je regrette le moment difficile que vous avez dû passer, face à trente-sept fois vous-même dans l’un des wagons que je tractais.

Cependant, et pour répondre à vos aimables demandes, je dois vous communiquer qu’en tant que locomotive de ce train, je ne jouis d’aucun pouvoir concernant le choix des passagers.

Trente-sept fois vous-même dans le même wagon, c’est beaucoup, en effet. Mais rien dans mon cahier des charges, rien, dans le règlement de la compagnie, ne me permet de sélectionner les passagers, les passagères des convois qui me sont confiés.

Je ne suis que la locomotive du train que vous avez emprunté. A ce titre, je n’ai accès ni aux listes de réservation ni même au quai de gare, sans parler de la possibilité d’un quelconque contrôle des passagers. De plus, il m’est strictement interdit de parcourir les wagons que l’on attache derrière moi.

A mon grand regret, je ne puis rien pour vous. Si cette situation devrait se répéter, il vous faudra contacter les services administratifs de la compagnie. Leur adresse : Régie des chemins de fer des terres obliques, 56 chemin de la petite Poussette, La Grange-sur-Envers, cédex 16.

Enfin, permettez-moi un conseil. Lorsque vous vous rencontrez : prenez langue. Conversez ! Certains voyageurs se découvrent des talents cachés, la plupart se réjouissent d’avoir une occasion d’échanger. Ainsi qu’il a été dit : la qualité de la conversation fait la qualité du bonheur.

*

« Tout est politique ! Ne me demandez pas pourquoi. Vous n’avez pas besoin de savoir pourquoi. Prenez-le tel quel. Acceptez-le sans réfléchir. Tout est politique. »

Au premier rang, une jeune femme couche des notes dans un cahier. Elle a les joues rouges, parsemées de taches de rousseur, une cicatrice en forme de lion sur le front, des boucles d’oreille où pendent des cerises, ses ongles sont laqués de bleu et elle porte un chandail vert.

« Tout est politique. Les nuages qui nous enveloppent, les ourlets, les œillets, les manteaux de pluie, la marche des crabes sur les pupitres en bois, l’arrivée des fonctionnaires par temps de pluie, les mains froides de celui qui attend, le sel à l’intérieur, l’ennui, la coupe trop étroite de certains vestons. »

Une grosse mouche virevolte. Accrochée au lustre du plafond, elle se laisse tomber à travers la salle pour venir tournoyer à quelques centimètres de l’orateur. Il s’interrompt un instant, contemple la mouche, prend le temps de sourire à la mouche. C’est un cœur pur, on pourrait dire : un philosophe, quoique jamais lui-même ne se désignerait ainsi. Peu importe. Les mouches aussi ont un cœur. Cœur d’insecte peut-être, mais cœur quand-même.

L’orateur continue. Il le fait pour l’auditoire qui l’écoute attentivement mais il le fait aussi pour la mouche. Même si, bien sûr, il n’est pas certain que la mouche l’écoute. Peut-on savoir ?

« Tout est politique. L’odeur des draps, la couleur de l’alcool, les fauteuils au théâtre, le gravier dans les chemins, les ailes des rossignols, les becs des moineaux, chaque couleur, le chant du rhinocéros, le vent du sud, le sourire de la fille de l’archéologue, tout ! Vous pouvez chercher. Il n’y a pas d’exception. »

La jeune fille du premier rang le regarde de biais, le regarde d’en-dessous, l’œil froid, la main sous le menton, sans sourire.

« Pourquoi porte-t-il ces pantalons à rayures ? Plus personne ne porte des pantalons à rayures. Ces pantalons à rayures, ça lui va vraiment très mal. »

*

Pour faire un monde, un monde vivant et efficace, un monde viable, il faut de l’air, beaucoup d’air. C’est l’air qui permet à la plume de s’envoler, c’est l’air qui aide l’oiseau à voyager, c’est grâce à l’air que le feu peut prendre son essor.

Sans air, termites, ours, singes, lions, rien ni personne ne peut subsister.

Nombreux ceux qui négligent cet aspect, s’échinant à charrier les pierres, à couler le béton, à mélanger herbes, racines, colles et boues nécessaires à la création du monde qu’ils ont en eux.

Si vous désirez créer un monde, il vous faut de l’air, il vous faut du souffle.

Par bonheur, le ministère de l’Aménagement des terres obliques, conscient de la nécessité de faciliter la création de mondes, a veillé à ce qu’un professeur de souffle s’établisse dans chaque village.

Vous le trouverez sans peine. Sa maison possède volets rouges et rideaux bleus. Sur son paillasson, vous verrez dormir un chat gris. Impossible de vous tromper : le bout de sa queue est blanc.

*

Une souris l’a dénichée la première. Une simple souris grise. Elle l’a dénichée au fond du stock d’un brocanteur de Tranchées-sur-Caves, un bourg important de l’est des terres obliques.

C’est en rongeant l’abat-jour que l’animal éveille l’attention d’un client de la boutique. Celui-ci, fouillant parmi chandails troués, paires de bottines déchirées, chemisiers aux boutons arrachés, finit par la découvrir, entre deux chaussures dépareillées.

Une lampe. Une lampe ancienne dont le propriétaire des lieux est incapable de retrouver trace dans ses livres, si bien que son origine reste inconnue. Nul ne peut dire qui l’a fabriquée, dans quel pays, ni depuis combien de temps elle se trouve ici.

Comme le client la retourne, il découvre une inscription.

« Pardonnez-moi de ne rien comprendre.
Pardonnez-moi de tant désirer m’en aller. »

Dans l’obscurité de cette boutique perdue au fond d’une rue perdue d’un quartier excentré de Tranchées-sur-Cave, l’homme qui vient de trouver la lampe répète trois fois cette inscription.

« Pardonnez-moi de ne rien comprendre.
Pardonnez-moi de tant désirer m’en aller. »

Trois fois. Aussitôt, l’horrible lustre du plafond se met à clignoter. Un grondement sourd secoue les murs de la boutique. Le propriétaire du stock se retient à son bureau. Quelques briques s’écrasent dans la rue, tandis qu’une voix ébranle les fondations de la maison.

« Merci pour cet aveu sincère. Il vous reste trois souhaits. Veuillez prononcer le premier. Nous nous efforcerons de vous satisfaire. »

*

Si personne n’est capable de dire exactement d’où proviennent êtres et choses qui peuplent les terres obliques, nombreux ceux et celles qui se sont fait une idée de l’endroit où ils disparaissent.

« Bien sûr. Il n’y a qu’à observer. »

En terres obliques, observer, c’est une passion.

« — Eh bien, où disparaissent ceux qui s’en vont ?

— Pour la plupart, ils s’envolent, fendant les airs.

— Vous les avez vus ?

— Ne m’interrompez pas. Ils s’envolent, lorsque la nuit est chaude où lorsque brille une lune bien ronde.

— Lune bien ronde ? Ça, c’est un peu facile.

— Cessez de m’interrompre.

— Eh bien, dites ! Allez, puisque vous êtes si malin. Où s’en vont ceux qui partent ? Je vous écoute.

— Ils s’envolent sous la lumière de cette lune exceptionnelle, en groupe et par milliers, derrière un amour de petit escarpin vert et bleu ayant appartenu à Jeanine Lapouge de Mouche-les-Eaux. »

Terres Obliques (sélection) – Pascal Nordmann


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