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La langue intérieure du monde : l’écoute contemplative de Valérie Canat de Chizy, par Marc-Henri Arfeux

jeudi 6 juillet 2023, par Cécile Guivarch

Si la poésie d’Angèle Vannier est née de la cécité survenue au moment où la future poète se destinait à des études de pharmacie, celle de Valérie Canat de Chizy doit sans doute son origine à la privation précoce de l’ouïe, dès sa quatrième année : « Sans le silence, je n’aurais peut-être jamais écrit. Créer par les mots un univers. Tisser des liens. Le monde de la poésie vécu comme un microcosme social. Lorsque j’ai perdu l’audition, le monde extérieur m’est soudain apparu menaçant, agressif. » (La Langue des Oiseaux, Éditions Henry, 2023, p.10). À la différence d’Angèle Vannier qui semble avoir très vite compris tout le parti qu’elle pouvait tirer de l’effacement de sa vision, il a fallu longtemps à Valérie Canat de Chizy pour faire de la disparition des sons une possibilité d’affirmation spirituelle et poétique. Dans son livre le plus récent, elle revient avec pudeur et justesse sur la lutte intérieure qui a fait d’elle la poète subtile à laquelle nous devons de nombreux ouvrages aussi délicats qu’essentiels.

Tous offrent un témoignage et un chemin vers cet accomplissement de soi né d’une lutte constante ainsi que Valérie Canat de Chizy le rappelle souvent, mais d’une façon discrète qui fait de son écriture une véritable langue intérieure, une autobiographie sensible et dépouillée dont la quête poétique plus que la seule auteure est le noyau fondamental. La présence humaine si singulière de Valérie Canat de Chizy s’y révèle par prélèvement de simples présences saisies à fleur de quotidien. Elles pourraient être purement anecdotiques s’il s’agissait de constituer une esthétique du moi. Mais, curieusement, tout en enracinant son œuvre dans l’histoire de sa propre odyssée vers la langue et le monde, Valérie Canat de Chizy donne à cette herbe de vie si fine et si singulière une beauté universelle qui sait admirablement se détacher de tout ce que la dimension intime pourrait avoir de factuel et d’encombrant. Même lorsqu’elle évoque ses drames, ses déchirements et les détours complexes de son existence, Valérie Canat de Chizy sait tenir le fil de sa parole en équilibre élégant entre le trop et le trop peu comme rarement savent le faire celles et ceux qui confient leurs blessures au langage. La quatrième de couverture d’Entre le verre et la menthe ne le dissimule pas au lecteur, tout en conservent cette parfaite sobriété qui fait le vrai tact poétique des existences bouleversées : « Ce livre a été écrit dans un esprit de résistance. Comment nommer l’aliénation, quand la singularité est menacée par le joug du conformisme et de la négation. Résistance face à l’adversité, alors que ma liberté individuelle a été fortement remise en question. » (Entre le verre et la menthe, Éditions Jacques André, 2008).

On pourrait s’attendre à des poèmes combattants, épiques et tourmentés par un lyrisme noir. Il n’en est rien, comme en témoignent par exemple ces vers : « j’ai opté pour le silence des arbres/ à l’abri de la rumeur du monde » (p.28). La fusion avec le silence du monde est aussi évoquée dans La Langue des Oiseaux à propos du bonheur de la marche qu’aime tant pratiquer Valérie Canat de Chizy : « Il n’y a plus besoin d’entendre. Le minéral, le végétal, l’animal communiquent par leur seule façon d’être. » (p.22). Elle ajoute un peu plus loin : « Je pense que mon enfance à la campagne m’a procuré beaucoup de plénitude. Le silence, ce n’était pas grave. Parce qu’il y avait la légèreté des papillons dans le soleil, le chatoiement de tulipes, la grâce des libellules, les salamandres à contempler, les fleurs de pissenlit à ramasser en échange d’une menue pièce de monnaie de ma grand-mère. » ( p.29). En effet : « Le silence a ouvert à l’intérieur de moi une brèche qui me permet de voir la beauté du monde ». (p.34). L’écriture deviendra la langue par le silence de cette attention infinie et de cette liesse en constante expansion : « Prolonger la journée ajoute une étincelle de vie dans le corps. Sur la route, des pommiers, des cognassiers en fleurs. Leur tronc est massif. Dans mon quartier, la glycine s’est ouverte à l’entrée de l’escalier donnant sur l’esplanade ; son parfum sucré enivre mes sens. Un peu plus bas, le cerisier du Japon a ses magnifiques fleurs roses, mais leur odeur est plus âcre. La lumière d’avril est tourbillonnante. Jamais auparavant je n’avais porté autant d’attention aux manifestations du renouveau. » (p.30). Mais ce n’est pas tout. L’intensification de l’expérience sensorielle et cosmique s’accompagne d’une forme inattendue de présence par communication intérieure entre le monde et celle qui s’abandonne à la liesse printanière : « La beauté est haut dans le ciel, comme le soleil de midi, le temps s’est arrêté, il n’y a pas de bruit. Ce n’est pas le silence, mais une rumeur suspendue, tout vibre dans le fond de l’air. » Cette intuition d’une rumeur perçue à travers et par le silence se retrouve ailleurs, par exemple dans Le bruit des abeilles, co écrit avec Cécile Guivarch. On y trouve déjà cette langue des oiseaux qui donne son titre au livre le plus récent de Valérie Canat de Chizy : « présence dans les ailes/ de l’oiseau papillonnant/ sous le premier rayon// c’est un frémissement// comme voir/ ce qui au fond/ n’est pas silence. » (Le bruit des abeilles, recueil de la revue Poésie en voyage, ouvrage sans pagination, 2014). Le frémissement est sans doute la manifestation intermédiaire par excellence entre silence et rumeur, car il est aussi visible et tactile.

Il rappelle qu’à l’origine il fut même ouvertement sonore avant la perte enfantine de l’audition, comme l’écrit l’auteure dès l’incipit de La Langue des Oiseaux : « Frémissement du vent dans les hautes herbes, la houle agite les épis, et c’est comme une mer que l’on entendrait, du plus loin que l’on se souvienne. Autrefois, les sons existaient, les vrais sons, les vrais bruits, perceptibles à l’oreille nue, et depuis qu’ils ont disparu s’est créée une langue autre, la langue de l’arbre, la langue des fleurs, celle de l’abricot, la langue des mirabelles, la langue du serpent, celle de la coccinelle, la langue des oiseaux, des lézards, du ruisseau, la fraîcheur du puits. » (p.5). La langue du monde est donc multiple et transcendante à tout langage conventionnel. Paradoxalement, la privation de l’audition conduit à cette écoute seconde où tout se dévoile, comme si de la perte naissait en retour un don, celui de connaître le monde par chacun de ses secrets, chacune de ses paroles uniques au-delà des dénominations. Le poème est en ce sens la transcription écrite de ces mystères, de ces langages inouïs que seule une enfant privée de l’audition pouvait pourtant saisir en leur exacte expression. Tout ce passage offre en son genre propre un écho de la science du visible que l’aveugle Clara déploie merveilleusement à la fin du Chant du monde de Jean Giono : « C’est le printemps disait Clara, ça va être le cœur du printemps. – A quoi le sais-tu ? Et Gina regardait les yeux morts pareils à des feuilles de menthe. – Ça sent, disait Clara, et puis ça parle. »

Les poèmes et les sensations entretissent les fils d’innombrables langues formant une Babel d’outre verbe qui fait de la perte une étonnante capacité seconde, comme si Valérie Canat de Chizy et le personnage de Clara étaient chacune, selon la singularité du manque dont elle est affectée, une orante douée de double prescience. L’intuition de cette langue naturelle constitue un trait fondamental de l’écriture. Ainsi peut-on lire dans Créer l’ouvert  : « L’écoute discrète, tranquille/ L’ample respiration// La chaleur accueillir offerte/ En toute simplicité// Soleil dans le tamis des jours. » (Créer l’ouvert, p.7 Éditions de l’Atlantique, 2011). De même, dans Les mots dessinent les lèvres, Valérie Canat de Chizy écrit : « être à l’écoute// de l’oiseau// perché sur le bord/ de mon cœur ». (Les mots dessinent les lèvres, livre sans pagination, Cahiers du loup bleu, les Lieux-dits, 2021). L’attention de la fine écoute est bien un don de soi, une ouverture et un accueil rendant tout être et toute réalité « sensible au cœur, non à la raison, comme le dirait Pascal, mais sans les sécheresses paradoxales de l’ontologie chrétienne de l’auteur des Pensées. Écouter ne demande pas nécessairement de posséder des oreilles en bon état, mais de développer cette intelligence émue, proche du pur amour contemplatif, et qui n’est pas sans faire songer, indépendamment de sa signification mystique, à la tendresse de Saint François d’Assise envers tous les êtres vivants. De fait, l’attitude de Valérie Canat de Chizy est une invitation, comme le confirme la suite de ce poème : « accueillir// ce que disent mes sensations// me laisser guider par elles. » Guides et messagères de l’âme, les sensations accompagnent le cœur et permettent à celle qui n’entend plus d’enlacer pourtant les vies rencontrées au fil de ses longues promenades dans la campagne, sur les rivages ou le long des lignes de crêtes en montagne. De cette relation intime naît une autre dimension de l’être. La conscience coupée des sons physiques se relie au monde sous une forme d’autant plus fusionnelle et profonde, au point d’ouvrir les étroites frontières du moi seulement social au profit d’une participation de tout l’être aux puissances et aux éléments, comme en atteste la conversion du silence en parole : « Mots d’une autre rivière/ Porteur de rameaux/ Les branches éclosent à même la peau.// Femme-arbre/ Aux pousses multiples/ Lèvres écloses sur/La fleur.// - De la poitrine/ Jaillissent les tiges-. Douloureuses-. » (Créer l’ouvert, p.1).

Si le jaillissement des tiges est cependant douloureux, c’est que l’expérience de cette communication ne signifie pas pour autant un retour de l’audition ordinaire. Quoique connectée par le frémissement d’une rumeur et les nombreuses langues intuitives des créatures, Valérie Canat de Chizy ne vit pas moins une forme d’absence qui contribue à l’énigme du monde : « Qu’est-ce qu’entendre ? À quoi ressemble le bruit d’un arbre dans le vent ? » (Je murmure au lilas (que j’aime), p.7, Éditions Henry, 2016). On notera la différence entre langue et bruit. Par sa contemplation et son écriture, Valérie Canat de Chizy a accès aux voix secrètes du monde mais non à ses manifestations sonores concrètes. Celles-ci demeurent donc un au-delà sensoriel qui modifie le sentiment de la réalité. Souvent, cette situation s’avère ambivalente, voire inquiétante : « Le monde du silence est si beau et menaçant à la fois. Rassurant et peuplé d’ombres. Protecteur mais incertain. Une raie, un requin. Un coup de mâchoire. Sans bruit. Le sang attire d’autres prédateurs. » Il fut même un temps, celui de la perte initiale, où dominait la violence d’une métamorphose aussi radicale qu’inattendue : « Il y avait le grand lit parental, serrée contre mon père, je hurlais. Des spasmes me secouaient, des vomissements, mes oreilles vrillaient au contact d’une hélice broyeuse de tympans. Sous l’ampoule nue de la salle de bains, dans les bras de ma mère, le noir est arrivé, lentement, lentement, je ne l’ai pas vu venir. » (Pieuvre, p.8, Éditions Jacques André, 2011). Douze ans plus tard, dans La Langue des Oiseaux, le même traumatisme est évoqué dans le registre de la pure étrangeté : « (…) et soudain, la bande-son a été coupée, le film a continué à se dérouler, mais de façon bancale, avec de longues plages de silence et des bruits étranges, des paroles déformées, des voix que l’on ne reconnaît pas. » (p.6).

Parfois, le silence devient dialogue empruntant d’autres voies que celles de la vibration acoustique. Il prend alors une tout autre valeur et joue un rôle initiatique essentiel : « Le silence, c’est voir les pupilles du chat se dilater , et comprendre ce qu’il dit sans avoir besoin de parler. » (Je murmure au lilas (que j’aime), p.11). En effet, le silence de la surdité humaine a cette imprévisible vertu d’ouvrir au « silence des bêtes » évoqué par la philosophe Elisabeth de Fontenay dans son beau livre éponyme, et de donner à entendre, au sens étymologique, la densité de sens qui s’y glisse. Le silence n’est plus ici l’envers du monde sonore, le lieu blanc du manque, mais se définit par une plénitude, celle d’un être chat. Celui-ci est en effet un messager d’outre-parole dont le regard est lui-même mystérieuse formulation. Dès lors, comme dans les autres expériences de communication avec le monde, le moi se libère de sa prison ordinaire et accède à une autre dimension que la faculté de parler oblitérerait peut-être : « Se demander, dans ce dialogue avec le chat, où se situe la frontière, de moi à lui, de lui à moi. Âme prolongement de mon âme, espace continu. Sa fourrure respire. Son regard, son souffle se perdent à l’intérieur de moi » (p.10). Comment ne pas songer au Chat de Baudelaire qui, pareillement, s’achève dans un échange entre l’identité du poète et celle de son favori : « Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime/ Tirés comme par un aimant/ Se retournent docilement/ Et que je regarde en moi-même// Je vois avec étonnement/ Le feu de ses prunelles pâles, Clairs fanaux, vivantes opales, Qui me contemplent fixement. » (Les Fleurs du mal, in Œuvres complètes, Tome 1, p.51, Bibliothèque de la Pléiade, 1975). Or, le chat se retrouve dans La langue des Oiseaux. Entretemps, disparu, il est l’occasion d’une notation révélatrice : « Il y a quelques années, Osiris, mon chat, mon compagnon de dix-neuf ans, est mort. Compagnon indéfectible, soutien des heures noires, présence rassurante. Lové contre moi, des heures durant. Je respirais ses vibrations. (p.17). Le souffle et la vibration, la transmission d’énergie spirituelle et physique, font de cette relation une aventure privilégiée de l’âme, ou plutôt de deux âmes, celle d’un chat et celle de sa compagne (j’hésite à dire maîtresse ou propriétaire tant la relation des deux alliés est infiniment plus profonde que celle des possessions familières). Il y a là comme une forme d’expérience yogique entre deux vivants également attentifs.

Osiris le chat a donc été médiateur et veilleur fidèle. À ses côtés s’est accomplie une longue transformation dont il a été le témoin et le protecteur magique. C’est pourquoi, retourné au silence élémentaire où son âme féline s’est affranchie de son corps, il fait l’objet d’un rituel parfaitement silencieux : « J’ai conservé ses cendres durant un an (…). Puis, l’été suivant, à la pointe du Milliet, j’avais dans mon sac à dos l’urne d’Osiris. Je marchais le long du sentier côtier, me laissant bercer par le bleu roi de la mer. (…) C’était la marée basse. Contournant la crique, j’escaladai de gros rochers, et arrivai à une grande cavité, en me penchant, je pus voir la mer s’y engouffrer avec fracas, faisant jaillir l’écume. J’ouvris l’urne délicatement. Je fus surprise. C’étaient de légères particules blanches. Je me penchai pour déverser le contenu de la boîte. La poussière d’os vola, se déposa sur le rocher situé plus bas. La roche fut recouverte d’une poussière fine. La mer l’emporterait, la pluie la laverait, le soleil la couverait et elle serait bercée par le vent, s’envolerait même, se disperserait. » (p.19-20) Le silence particulaire du chat cendre va donc rejoindre la rumeur du monde – il n’est pas indifférent que Valérie Canat de Chizy ait choisi un lieu où se déploie avec vigueur le fracas de la mer qu’elle perçoit dans le dynamisme des vagues. Avec cet acte funéraire consistant dans une restitution de l’infime en expansion parmi les forces primordiales, c’est une longue saison de souffrances et de traversée périlleuse qui s’achève. Faut-il s’étonner qu’Osiris rendu aux sept orients du monde, il se rassemble et se réincarne à la page suivante en une petite chatte « qui me répond lorsque je lui parle » ? (p.21) Le dialogue n’est plus seulement celui des rayons magnétiques entre les âmes. Il s’ouvre à la dimension d’une parole vibrante. Quelques lignes plus loin, Valérie Canat de Chizy écrit en effet : « Je la contemple longuement, la caresse et lui parle. » On comprend alors pourquoi l’auteure conclut La langue des Oiseaux sur le sentiment d’une réconciliation : « Aujourd’hui, il me semble avoir retrouvé cette petite fille qui frappait de ses sabots de bois les marches de l’hôpital pour entendre résonner ses pas. (…) Aujourd’hui, je marche comme je marchais enfant, tapant des pieds sur le marbre de l’escaler. Ce n’est pas que je veux m’entendre, c’est que je veux entendre résonner la vie en moi. » ( p.40).

Texte, encres et peintures de Marc-Henri Arfeux


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