Il en en est des poèmes d’Anise Koltz, comme de certaines intuitions soudaines qui nous
traversent tout en ouvrant pour nous des seuils. Ainsi ce poème intitulé Venise :
« Je suis annoncée/ dans les palais déserts/ où le vent/ claque les portes/ entre hier
et aujourd’hui/ où la mer sommeille/ parmi les chats crevés/ sur les marches//
Mille ans ont passé/ les navires ont emporté/ l’espoir de délivrance/ l’ange de la ville/
s’immobilise et brûle le vent/ de ses lèvres// En songe j’épuise les fontaines/ mon cri d’alarme/ fait sauter la porte/ de Maria Della Salute » (Souffles sculptés in Somnambule du jour, Poésie Gallimard, 2016).
Rien de plus clair que cette ligne d’écriture d’une telle évidence qu’en première lecture on pourrait croire le pliage poétique d’une phrase de simple prose. Et, pourtant la netteté des coupes, la rigueur avec laquelle la ligne de parole se distribue, laissent progressivement s’insinuer une autre logique, celle du songe qui ouvre la troisième strophe, celle d’une sorte de lent et retenu cauchemar déjà commencé dès le début du poème qui s’en trouve aussitôt transfiguré. Mais contrairement au jeu d’images et aux télescopages luxuriants de l’écriture automatique, tout ici demeure dans la vraisemblance qui donnait au premier regard cette impression de phrasé issu de la prose. Toutefois, le mystère est bien là, dans cette Venise désertée où rôde la subjectivité flottante d’un « je » indéfini. Ni biographique, ni fictif, dans un entre deux de l’être.
L’obscurité est là, dans cette hésitation que la poète souligne dans la préface de Somnambule du jour : « Dès que j’écris une phrase, je suis désorientée, et embarrassée, j’ai envie de la rejeter pour dire dans la suivante le contraire. C’est que j’ai toujours l’impression que l’essentiel m’échappe. La double face, le côté caché des choses. » Elle le dit encore dans l’un des poèmes d’Un monde de pierres, également présent dans Somnambule du jour : « Le monde triche/ avec la réalité// Chaque clarté/ finit par s’obscurcir// Les visages vieillissent/ et se perdent dans le miroir ». L’ambivalence ontologique et poétique de la clarté s’entrelace sobrement au double constat de notre énigme existentielle et là encore, en dépit de la sèche et brève notation, quelque chose de cette parole et de la méditation qu’elle suscite se prolonge dans le dédale du miroir où se perdent les visages, comme si les mots cherchaient implicitement à poursuivre leur exploration mise en abyme. Un autre poème d’Un monde de pierres, (recueil initialement publié en 2015 par Arfuyen), non repris dans Somnambule du jour, l’affirme encore différemment : « sur le fragile pont du langage (…) Nous inventons des mondes de mystères/ des éternités momentanées. » Non seulement la clarté secrètement obscure est celle qui nous conduit de l’énigme de la naissance à celle de la mort, mais elle est également la substance la plus essentielle du fait même de vivre : « Ma vie est un livre que je n’ai pas écrit/ je l’accomplis malgré moi/ page par page/ ignorant ce que je vis/ ce qui m’attend// je suis le cauchemar d’un Dieu fou. » (Un monde de pierres, Arfuyen). Trois sommets s’y rejoignent, celui du Dieu impossible dont Anise Koltz rejette l’existence en reprenant dans sa préface de Somnambule du jour l’exclamation de Nietzsche : « Dieu est mort ! », celui de l’indéfinissable existence donnée sans raison apparente, celui d’un inextinguible et fou désir de transcendance.
C’est ainsi que le poète vient occuper la place divine laissée vacante : « Le poète meurt souvent/ mais ressuscite// Il a mille ans/ ne le baptisez pas// Il a enterré les dieux/ tombés des hauteurs célestes/ remplacé les prières/ par les lettres/ de l’alphabet » (La muraille de l’alphabet, in Somnambules du jour). La préface de Somnambules du jour souligne le sens de cette transposition : « Notre langue est sacrée. Protégeons-la, veillons-la comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre, car c’est lui qui doit éclairer la nuit du monde. » Cependant, l’auteure affirme encore dans le même poème de La muraille de l’alphabet que cette protection est nécessairement une insurrection, car en soi « Le langage/ travestit la réalité// Les mots ne couvrent pas/ les objets// la vérité apprise n’est qu’une fiction du réel ». La poésie doit donc relever le défi de cette impuissance constitutive, parfois en renvoyant les mots comme des projectiles : « Ma poésie appartient/ à la guérilla du langage// J’aiguise chaque mot/ avant de l’intégrer/ dans mes poèmes/ qu’il devienne pierre/ que je lance/ contre la société pourrie ». En d’autres moments du même recueil, ce sont les mots qui représentent une menace à force de fureur et le poème devient un talisman à double tranchant, exigeant de le subvertir d’un élan vital désespéré : « Je traverse un poème/ comme une tempête// Comment me protéger/ contre la violence des mots ». Il ne faut donc pas s’étonner qu’Anise Koltz écrive, dans Je renaîtrai : « La poésie/ est la toxicomanie/ de la parole ». Pourtant, c’est pour ajouter aussitôt dans le poème suivant : « Chaque parole est/ une part du monde ». Comment faut-il entendre cette laconique affirmation ? Dans la liaison des deux vers garantissant que poésie et monde peuvent conclure un pacte d’expression ou mieux encore d’identité ? Ou bien que, le monde étant ce qu’il est, la poésie ne fait qu’en rassembler en chaque mot un peu de la sombre substance ? Ou bien que la parole est l’être même et appartient elle aussi au monde, relevant ainsi des multiples formes d’incarnation qui donnent corps à ce que nous appelons réalité ?
De fait, la parole est une des dimensions de la souffrance existentielle, transmise dès notre plus jeune âge. Naître revient alors à faire l’apprentissage de notre condition blessée dont le langage est non seulement expression mais matière première : « Ma mère m’a appris/ à bouger les lèvres/ comme un automate// À remplir et vider mes poumons/ pour allumer une braise éteinte/ depuis des millénaires// Mes paroles se sont teintes de rouge/ mes vocables ont coagulé/ mes verbes se sont suicidés// Mon sang est devenu/ rhésus négatif ». La parole n’est donc ni abstraite, ni résonance d’un souffle spirituel, mais l’oscillation purement organique d’une respiration douloureuse qui s’efforce de ranimer un feu éteint. Elle est sanglante, à la fois vie et mort, vie d’être rouge et meurtrie, mort d’être sacrifiée en vain par le suicide des verbes qui seuls pouvaient ouvrir l’élan. Encore s’agit-il de « mes verbes » et non d’un Verbe transcendant qui serait venu s’enrouler dans la chair à seule fin de la relever et de la sublimer en sa lumière. L’incarnation n’est ici qu’un processus d’inversion du vivre en anéantissement lucide.
Un autre poème de Je renaîtrai, le dit avec une puissance presque insoutenable : « Depuis quatre-vingts ans/ ma mère me met au monde/ et m’enterre/ quotidiennement// Je porte son nom/ comme une camisole de force ». Le nom est la croix des vivants et la mère, loin de faire fleurir une vie nouvelle par grâce spéciale, signifie au contraire cet enfouissement prolongé tout au long d’un devenir interminable et sans appel. Cependant, une autre puissance se donne à lire dans le mouvement ondulatoire du monde. C’est la poésie qui la révèle : « Dans la poésie/ j’écoute le silence// Dans le silence/ j’écoute la mort/ et le recommencement ». Si la mort habite en poète par le silence nodal de la parole, elle contient aussi son autre, le recommencement, flux vital de l’être et flux inverse du non-être se relançant l’un l’autre. Cet éternel retour rassemble toute voix de toute époque en une même intuition que révèle le poème suivant : « Le poème n’est jamais seul/ il porte avec lui/ tous les poèmes/ depuis le commencement/ du temps// Respirant la vie/ ils respirent/ en même temps/ la mort ». Ainsi, jusque dans ce terrible face à face avec la condition tourmentée de l’homme, la poésie demeure capable de perception cosmique là où l’on aurait pu croire qu’elle n’était que pur effondrement dans le constat de sa défaite. C’est pourquoi, sans doute, Anise Koltz n’en a jamais tout à fait fini avec les confrontations métaphysiques et de l’intérieur même de son athéisme, elle peut écrire ce surprenant et superbe poème, toujours dans Je renaîtrai : « Le Christ savait -/ il connaissait tout d’avance// Nous ne savons rien – nous pataugeons seuls/ dans l’obscurité// Nous sommes les crucifiés ». Laconique une fois de plus, la parole d’Anise Koltz ne résout pas l’énigme qu’elle pose : que savait le Christ ? Quel est ce tout qu’il connaissait d’avance ? On ne sait, seule nous restant la certitude de notre propre obscurité et de notre propre condition de crucifiés. Est-ce cela qu’annonçait le savoir non révélé du Christ ? Une autre dimension qui échappe à notre pouvoir d’enchaînés ? En ce sens plausible, le Christ serait son propre Antéchrist, lumière et nuit à la fois, mais cela n’est qu’éventuellement suggéré et non pas dit. Car le propre du langage tel que le conçoit Anise Koltz est de servir le silence au lieu des verbes ou du Verbe : « Toutes les langues propagent le silence/ dont elles sont issues », si bien que l’auteure pourrait parfaitement écrire : Au commencement était le silence. Mais ce silence qu’on pourrait croire écrasant trouve cependant une dimension inattendue et laissée en suspens de façon tout aussi énigmatique à la fin de Je renaîtrai : « Le silence/ contient/ les plus beaux poèmes ».
L’athéisme parfois dur et sans équivoque d’Anise Koltz, parfois cosmique et presque mystique, toujours brûlant d’être révolte plutôt que dogme, puise sans doute une dimension supplémentaire dans l’expérience intime de la poète. Son mari, René, ancien résistant torturé par les nazis est en effet mort des suites de ces épreuves, alors qu’elle avait à peine 45 ans. La vraie sacralité de la vie, pour Anise Koltz est dans cet amour si tôt perdu. L’un des poèmes des Chants de refus le fait entendre magnifiquement : « Mon corps est chaud/ comme le seuil d’une église// Quand tu entres en moi/ la Bible divague ». Bien que la poésie amoureuse ne soit pas le motif central de son œuvre, elle s’exprime chez Anise Koltz avec une force d’expression et une beauté peu communes, à mille lieues des images obligées de l’érotisme : « J’aime te sentir/ sur moi/ comme un pont écroulé// ma rivière polira tes pierres » (Le mur du son in Somnambules du jour). Pour une fois l’effondrement n’est pas synonyme de malheur, mais signifie l’accomplissement d’amour et le tendre polissage de la pierre humaine par la rivière du désir. De même, Anise Koltz s’exclame dans Le cirque du soleil : « Fonds sur moi dans l’herbe/ tu es l’autour/ qui emporte mon sang/ plus haut que la forêt// Entends-tu les plaintes/ de ma joie/ entre tes serres ». Rarement, voix féminine aura osé dire de façon si souveraine la fierté vitale de l’amour où la prédation de l’existence se transfigure en extase, le rapace devenant principe d’enveloppement et ses serres instruments d’étreinte. Ailleurs, la même ardeur devient conscience tellurique : « J’aime l’homme/ au dos vaste/ comme une steppe// Dans les profondeurs de sa terre/ j’écoute/ le bruit du troupeau de buffles/ qui le traverse » (Une anthologie de la poésie féminine, établie par Françoise Chandernagor, Éditions du Seuil, Points Poésie). L’union des amants n’est donc pas seulement recherche de la jouissance, mais une écoute de l’énergie du vouloir vivre, du chant de la terre à la fois sauvage et exaltant qui monte de la profondeur et fait de la vie une célébration païenne. C’est qu’en effet, le rituel amoureux est une conjuration existentielle : « Aimer/ c’est être mortel/ et lutter contre/ avec toi// Pénétrer dans ta chair/ en nageant/ m’y mordre/ et me posséder/ tout perdre/ pour continuer/ à vivre/ dans une peau / humide et calme/ comme une grotte » (Le cirque du soleil ).
Il en résulte une confiance inattendue qui fait de la mort une promesse : « À ma mort/ je dormirai sous terre/ avec toi/ comme une semence prête à éclore// Mon corps est un lieu/ où rien ne meurt/ je me transformerai/ en arbre/ pour protéger ton sommeil » (Une anthologie de la poésie féminine). La mort devient participation au cycle des vies et à ce titre, loin de séparer, en renouvelant, elle rassemble. La transfiguration végétale des amants frappe particulièrement dans la mesure où elle semble surmonter les souffrances de la chair dans un Eden des graines et des arbres. C’est en ce sens que le corps devient lieu où s’éveille une immortalité toute terrestre, permettant de renouveler la vieille métaphore du sommeil des morts. Il n’en reste pas moins que le deuil, tant que le couple n’a pas entièrement rejoint le monde des transformations végétales, inflige un terrible démembrement au survivant comme au disparu et peut-être encore plus au premier qu’au second : « Lorsque mon amour est né/ je l’ai lavé/ de ma main droite// Lorsque mon amour est mort/ je l’ai lavé/ de ma main gauche// Sans futur/ je subsiste/ les deux mains coupées » (L’avaleur de feu, in Somnambules du jour).
Cette prise de conscience n’exclut pas une disposition récurrente dans la poésie d’Anise Koltz, celle de cet éternel retour que nous avons déjà rencontré, dans la mesure où la vie fondamentalement mortelle est pourtant toujours relancée dans d’autres naissances, mais sont-elles cosmiques ou seulement intérieures à l’existence présente : « J’ai vécu plusieurs vies/ plusieurs morts//. La mélodie qui m’endort/ réveille les activités/ d’un passé d’antan// Je me perds en moi-même/ sombrant/ dans mes identités multiples » (Un monde de pierres, in Somnambules du jour). Cette impression est d’autant plus troublante qu’elle reparaît souvent sous des formes nouvelles dans le labyrinthe de l’univers, comme dans cet autre poème de L’avaleur de feu : « Comment vivre/ sans prendre conscience de la mort ? // Des galaxies nous traversent// Nous portons l’univers sous nos peaux// Jamais nous ne vivons/ là où nous existons// À chaque nouvelle naissance/ nos antennes ont été brisées ». Tel est donc cet obscur mystère de la clarté dans les vies successives qui apparaissent, montent et déclinent pour devenir nouveaux levers d’astres inconnus, entre corps refugié sous sa tente de peau et galaxies errantes qui se répandent en lui.