Colette Klein, Après la fin du monde, nuages / Requiem, Les écrits du Nord Editions Henry, Préface d’Antoine Spire, 2023, 79 pages,12E
Quand de plus en plus s’effiloche la vie, que disparaissent les personnes aimées, certes sont inguérissables les plaies visibles et invisibles, mais restent des mots qui disent les traces vivantes de ceux qui nous ont habités, familialement, amicalement, amoureusement.
Ainsi aux confins de l’Histoire et de son histoire, le chemin poétique de Colette Klein s’inscrit dans une obstination à « fissurer le silence », à fixer les pages blanches de son lignage. Les guerres, les charniers, la folie meurtrière du monde, les chemins dévastés laissent-il un espoir de croire en l’humain ? Partout des cris montent de la terre blessée : cri de l’arbre, du sang ; « Cri qui se transmet par héritage » ; « Les cris des hommes/ déguisés en fauve » ; « Le cri fait sombrer le soleil » ; « Le cri séquestre les sentiments ». Mais existe aussi une autre sorte de cri associé à un songe salvateur de résistance, celui « où des anges se battent contre la foudre ». Et puis la croyance en l’amour avec les mots, la voix, le regard de Pierre restés vivants, la croyance tenace en l’amitié, s’ils ne consolent pas de la perte, donnent quelques couleurs aux paysages avec ce printemps qui revient chaque année. « La tendresse du lierre » ne faiblit pas. Dans l’impuissance, la solitude inhérentes à l’humain, se faufile l’espoir que la poésie puisse donner « une trouée de bleu » dans l’épaisseur des nuages.
Colette Klein affronte avec lucidité l’inguérissable logé en chacun, souvent caché. Et même si aucune déchirure ne se répare, réside au fond des cœurs, ce besoin irrépressible d’être consolé…
Mathias Lair, Souvenirs d’un chien perdu sans collier, Éditions unicité, 143 pages, 14 E, 2025
Qui sommes-nous ? Qui suis-je ? Questions vitales qui parcourent les livres de Mathias Lair.
Dans Famille & damnation, s’exprimait le besoin d’échapper à un destin programmé. Faire un pas de côté en insérant son histoire dans un mythe. : « retrouver le dur désir de durer »
Où est passé mon ange ? Un retour angoissé aux origines.
« Y aller voir j’ai pas
envie trop noir
j’imagine un gouffre
où disparaître
ou...
Mais faire face et garder la face à l’exemple d’un arbre debout dans la tempête.
La poésie, un ange peuvent-ils nous sauver ?
Dans ce recueil, l’auteur poursuit ses questions existentielles qui s’inscrivent dans des récits et un dialogue.
Pourquoi plutôt la poésie ? Pourquoi plutôt le récit ?
Mathias Lair sait utiliser des formes variées pour nous faire partager les angoisses d’un vivant obstiné à le rester, en affrontant ses zones d’ombre.
Que signifie le titre de son nouveau recueil : Souvenirs d’un chien perdu sans collier ?
Sommes-nous tous des chiens perdus sans collier, cherchant désespérément notre chemin, avec un désir d’ailleurs qui, dans un premier temps, oblige le narrateur comme nous-mêmes, à tenter de nous souvenir de ce qui était prononçable, dicible et de ce qui ne l’était pas.
Quatre parties composent le recueil : récits sur l’enfance, les liens familiaux, la vie, la mort. Dans les retrouvailles avec des lieux réels ou imaginaires, l’auteur nous livre les histoires qu’il se raconte. Que garder du passé pour reconstruire encore et encore une assise précaire mais nécessaire pour inventer un présent ?
1. Souvenirs d’un chien perdu sans collier
« Y aller voir, il faudrait …Afin de nouer le néant d’après au néant d’avant ». Aller où ? Aux origines ? Ailleurs ? À ce « je » aux multiples facettes ? Vers les morts ? Vers les vivants ?
Se fier à son flair pour trouver son chemin qui, dans ce recueil, commence et finit dans un cimetière. « La mort c’était cela : un fruit tombe de l’arbre, pourri dans l’herbe, puis disparaît. » Alors avant le néant, retourner vers le pays d’enfance, d’adolescence. Le narrateur nous fait part de ses souvenirs : des lieux, des noms, des personnes qui ont peuplé sa vie. Ses proches restent vivants avec leurs voix ou le deviennent grâce aux histoires qu’il est possible de se raconter. Les conversations interrompues peuvent se reprendre. Continuer à interroger les morts, à leur parler d’amour, de colère, avec peut-être parfois l’envie de les mordre. Ce qui a disparu est reconstruit avec douleur, avec joie quand se retrouve « maman Bouillon » et sa « lumière de bonté ». Et « dans la chair fraîche de la mère », se relier encore au cordon qui donne le goût de vivre.
2. On se rappelle
« Le chien de fils vient fleurer le cadavre et continue son chemin. » Il n’a pas reconnu d’odeur familière. Le fils cherche un père, des actes dont il pourrait être fier. Ne pas rester dans la haine, mais chercher une vie au-delà du père pour « ne plus le hanter ». « Le laisser pourrir en paix »
3. Ils ne savent pas ce qu’ils font
La question du père est centrale, vitale dans l’œuvre de Mathias Lair. Chaque recueil la travaille dans une forme singulière.
Dans cette troisième partie, la fiction d’un dialogue entre patient et psychanalyste permet d’avancer peut-être vers un apaisement. D’après l’auteur, le fils psychanalyste donnerait la parole au père, le patient, pour que celui-ci silencieux et absent durant sa vie puisse mettre en mots son vide et sa détresse. Ce qui n’a pas eu lieu a lieu par le miracle de la fiction : le fils, par son écoute et sa parole structurante, parvient à aider le père à sortir de son trou de silence.
Mais pour le lecteur, un trouble s’insinue. Qui souffre. Qui parle ? Les failles du psychanalyste se perçoivent, les places pourraient s’intervertir. Chaque psychanalyste n’a-t-il pas été un patient en souffrance ? Le trouble ressenti donne au dialogue une dimension universelle. La fragilité reconnue, mise en mots devient appui pour avancer dans la construction de soi.
La littérature ne permet-elle pas une transformation du réel ? Rêver le père au lieu de s’attarder dans la douleur du fils.
L’auteur peut prendre toutes les places. Et par un jeu d’identifications multiples, donner du jeu à ce qui s’était immobilisé.
Le travail sur la langue est un travail sur soi. Soigner un père, le réparer après sa mort, c’est aussi réparer le fils. C’est respirer, se donner la possibilité « d’aller de l’avant ». Dans le déplacement du regard, se produit un écart : « Votre douleur des bas-fonds, c’est dans ce théâtre là qu’elle se promène. »
Mathias Lair qui a été psychanalyste sait bien que la psychanalyse ne guérit pas. Mais dans la mise en mots des non-dits, des douleurs, en apprenant à approcher ce qui nous constitue, on parvient à retrouver ou à s’inventer une assise. On déplace le scénario traumatique. En restaurant les images abîmées, on perd notre envie de mordre et même on en vient à se consoler et consoler nos parents.
L’écriture les transforme en personnages de théâtre. On les regarde et les écoute autrement. « Je ne crains plus aucune douleur, seulement quelques étirements du cœur ». Il est alors possible d’ « aller courir ailleurs ».
4. Le dépeuplé
« L’oubli, une seconde mort » Alors restituer aussi bien la complicité de balades dans les bois avec le grand-père que l’horreur de ses derniers jours. Entendre encore sa voix.
L’auteur interroge sa vie, nous interroge, nous accompagne.
Les pierres de ses tombeaux renvoient aux nôtres, pareilles et différentes. Nos souvenirs sont susceptibles d’être mis en mots et en histoire. Du début à la fin du recueil, le fil auquel le lecteur peut s’accrocher, et qui guide le chemin, se trouve dans les histoires. Même si le monde se dépeuple, les histoires où réel et imaginaire s’entrecroisent sauvent provisoirement du néant. Elles permettent une création de soi et du monde. La création littéraire les rend partageable. L’espace réduit, abîmé se renouvelle au lieu même de la perte. Qui sommes-nous dans ce que nous avons fait ou n’avons pas fait ? Se faufile le possible d’un présent ouvert à ce qui viendra.
Béatrice Marchal, Feuilles de sève et de sang, Les lieux-Dits, Jour & Nuit, 65 p., 2025
Dans ce nouveau recueil, on retrouve à travers le thème des arbres les préoccupations essentielles de Béatrice Marchal : Accueillir les frémissements de la nature, d’elle-même, des autres. Résister à l’abandon, à l’oubli, transformer ce qui entaille la chair, s’élancer vers la lumière, le chant du poème. Regarder, sentir, s’émerveiller de ce qui nous est donné. Être à l’écoute des conversations des arbres et des fleurs qui, comme les humains, tissent entre eux des liens invisibles. Liens à la fois fragiles et solides : Ils se rompent, se réparent. La poétesse efface les frontières entre les états changeants des arbres et les nôtres. Elle infuse l’éclat des feuilles pour des poèmes devenus arbres. Après les tempêtes, restent des traces dans la forêt. Alors, en tout vivant malmené, tenter de protéger la sève, le sang, préserver l’invisible et le secret. Respecter l’intimité amoureuse de l’orchidée. Même dans les fossiles, puiser la vie. La sécheresse, l’indifférence conduisent à la mort des arbres, à la mort des êtres.
Pendre soin de tout ce qui nous entoure dans l’attente de nouvelles pousses du printemps et du poème. Papier forêt, en quête d’aventures, de braises à ranimer. Dans la menace d’un retour à l’informe, se fier au pouls des arbres comme au souffle des mots dans le besoin de retrouver tout ce qui s’est inscrit. Se fondre dans la forêt et rêver au défi des arbres, au défi du poème. Sève, sang, encre déjouent ce qui entrave, appellent la lumière. Frémir à tout, reprendre le feu du désir à la manière des arbres qui, témoins de crimes, de transgressions, de mensonges, résistent et savent inventer des feuillages inédits.
Planter encore et encore des arbres « pour/ puiser/ l’eau d’une tendresse nouvelle ».
Dans cet hymne à la nature, à la vie, Béatrice Marchal, au-delà des menaces, nous ouvre de grands espaces de joies, de paix. Pas d’arbre, pas d’humain sans ombre, sans vide, mais les voix des poèmes, dans leur musicalité nous incitent à faire confiance à ce qui en nous, veille, protège, prend soin de toute vie.