Chloé Charpentier, Nous les derniers vivants, éd. Tarmac
Pour nous qui vivons si souvent dans les villes, voici une poésie paysanne, brute et savoureuse, charnelle, chargée de senteurs, de couleurs et d’images, présentée dans le joli écrin des éditions Tarmac (sur papier vergé, s’il vous plait !). Pour Chloé Charpentier, la terre, c’est Gaïa, la déesse mère des grecs...
Terre-mère
je t’appellerai Gaïa ou je t’appellerai terre ou terreau
fleur pami les herbes
herbes parmi les vers
mon ami mon frère coléoptère
J’en viens à penser que nos pieds frappent son sol comme, lorsque nous étions fœtus, la paroi utérine. C’est dire que nous ne serions passés que d’un utérus à un autre, plus atmosphérique : nous sommes toujours enclos puisque nous évoluons dans une mince couche d’oxygène, entre terre et ciel, c’est le même paradis. Car « il n’est pas de laideur dans le giron de la nature », dit-elle. On voit comment ces considérations nous lancent directement dans le sentiment écologique.
Chloé Charpentier déplore l’épuisement de Gaïa, elle imagine sa fin prochaine, elle s’en désole. Si j’étais psy, je tenterais de la consoler en lui disant qu’il est bon de perdre sa maman, il le faut pour exister par soi-même. Elle me répondrait, un peu fâchée, que là n’est pas son propos…
Elle ambitionne en effet d’écrire une poésie engagée : « Mon plus grand souhait est que ce livre contribue, tant bien que mal, à redonner une place à la poésie dans l’action politique » Elle renouvelle donc avec l’Agitprop, version écologique. Voilà pourquoi sa poésie est simple et accessible - loin des affèteries citadines. En voici un exemple :
Est-ce qu’il résiste vraiment
le paysan homme d’argile aux mains noires
quand il plonge dedans la terre
qu’il ne la saccage pas
qu’il écoute oreille collée au germe
le souffle silencieux d’une chaîne infinie
où tout se poursuit indéfiniment
et qu’il appellerait le Grand-Œuvre ?
Ce n’est pas lui qui dirait
Versez, versez NPK glyphosate Roundup autre napalm
Un mélange du tonnerre pour Fortifier vos
Cultures ! Essayez-les sans hésiter !
L’autrice est vosgienne, fille de bûcheron. Je l’aurais bien vue manifestant sur le Larzac il y a maintenant cinquante ans… C’est dire que la flamme n’est pas morte, elle la propage à voix haute. On peut donc espérer que nous ne serons pas les derniers vivants ! Merci, Chloé Charpentier !
Jos Garnier, Ultima Thulé, le requiem, éd. Tarmac, 2025, 60 pages, 18 €
Devant ce texte formé de blocs obscurs, de pavés exempts de toute articulation, de tout point, toute virgule, je me suis d’abord interrogé : quelle place est faite à l’autre, le lecteur ?
Dans une critique sur le site La cause littéraire Didier Ayres qualifie ce texte compact « d’endroit pierreux, dur, impénétrable » : comme moi. Il ajoute : il « met en lumière, à mon sens, la question du corps, du corps de l’écrivain ». Un corps auquel pourrait renvoyer le titre du poème.
Dès l’Antiquité, l’Ultima Thulé est décrite comme une terre inconnue, située dans le grand froid, au-delà des limites septentrionales des cartes. Voilà où se nicherait le grand rêve de Jos Garnier : elle dit quelque part qu’elle aimerait voir les aurores boréales et les falaises de basalte de la sauvage Islande.
Avec son recueil, elle nous offrirait cette sorte de voyage…
Aujourd’hui l’Ultima Thulé a revêtu un sens supplémentaire : les astrologues ont donné ce nom à un astéroïde formé de deux sphères qui se sont lentement rapprochées puis collées depuis l’aube du système solaire. On pense alors à une indissociable fusion…
C’est équipé de ces deux repères que j’ai abordé la Thulé de Jos Garnier. Voilà ce qu’elle en dit d’entrée :
Ce cheminement secret insensiblement fantasme assassiné de vouloir atteindre ce lieu quelconque de brume intérieur que l’on cherchait en vérité cette figure géographique en rajoute dans l’imaginaire pointillé refroidi vaine lecture autour d’une illusion définitive
Il serait question d’une illusion qui survit malgré son désaveu. Il faudrait donc dégrader le passé « avec strates de mots » dans « une apocalypse de libération »… jusqu’à la dissolution… Il faut que tout disparaisse ! Cette écriture est trop cryptée pour ne pas réveiller chez moi une passion de l’interprétation : comme s’il fallait reprendre à son compte l’attaque que l’on aurait subie, en s’attaquant soi-même (autant que le lecteur ?). Acceptons donc d’entrer dans ce monde de la douleur et de la destruction.
Si je cours à la dernière page, que je juge souvent comme la plus significative dans un texte, je trouve :
(interlude)
acte de décès
acte de crémation
2ème acte de décès
2ème acte de crémation
cette absence
En effet, le sous-titre du livre est « le requiem ». L’auteure dit avoir hiverné avec des courants polaires, dans une manière de survie… laissant s’échapper d’elle « de prudes envolées larmoyantes » : faudrait-il donc voir dans son obscurité une pruderie ?
L’écriture poétique plonge souvent au plus profond de la subjectivité du poète, celui-ci peut s’en trouver effrayé, voire honteux. Alors il déguise ses émois, l’abus de la métaphore (absent chez notre auteure) est là pour l’aider : son poème devient un palimpseste. J’ai pour ma part la conviction qu’il n’y a rien de plus banal, de plus universel que l’intime : voilà qui est cruel pour notre narcissisme, mais en même temps libérateur.
De plus, l’obscurité du texte est pour Jos Garnier un art littéraire parfaitement réfléchi, elle l’exprime :
la forme aurait cette capacité de lire cette texture diffracter l’histoire anarchique l’accident en mouvement le regard fragile derrière beaucoup de trous noirs le manque pour remplir mon langage
L’écriture de Jos Garnier serait donc mue par un souhait de réalisme.
Et s’il y avait une joie dans ce désert, ce serait celle de se couvrir d’un texte, puisque l’étymologie du mot nous renvoie à un tissu où
rêver à l’aveugle ce continent fabuleux recouvert d’évaporations chaudes et aérienne luminosité où aller irrationnel besoin à perpétuité qui vient appréhender la réplication des peines ce point euphorique dans la solitude reste nouveau et symbolique exploit
Après Vertige et Oscilloscope, cette « conversation en vrille d’elle-même » est la troisième publication de Jos Garnier chez Tarmac. Comme si souvent chez cet éditeur, le livre est d’une belle facture, chaque mot couché sur un joli papier vergé.
Alain Marc publie cette fois-ci une suite de très courts textes, des manières d’aphorismes, accompagnés de scannographies réalisées par Patrice Masson : jouant du scanner et de l’ordinateur, le photographe nous propose des images (comme celle en couverture) qui font écho aux poésies d’Alain Marc lesquelles, à force d’« évidences », dit-il, nous lancent dans un autre univers. Les images de Masson aussi.
« Tout l’enjeu de ces évidences est de provoquer ce genre d’éclair de la pensée », dit notre poète, qui permettrait de « voir enfin le réel »… ce que d’autres appelèrent épiphanies ? Lesquelles apparaissent lorsque la réalité est enfin évidée des fausses… évidences, celles des pensées et sensations toutes faites, et que s’ouvre une fenêtre... sur le réel.
Alain Marc affirme quelque part que ses évidences sont métaphysiques. En effet, elles ressemblent à un moment d’extase, elles en présentent les caractéristiques : suite à un long travail de décapage qu’évoque notre poète, elles surgissent malgré soi, en un éclair, ouvrent sur un impensable que l’on pensera sans pour autant pouvoir le formuler. Il les qualifie « d’instants brefs, de révélations, du monde et des hommes » − comme autant de jouissances ? Cette métaphysique n’a pourtant rien de la mystique amoureuse chère au catholicisme, elle fait plutôt penser à ce genre de courte extase à quoi nous ouvrent, parfois, les haïkus quand ils sonnent juste.
Voilà exposée, et pratiquée, une poésie enfin débarrassée de tout lyrisme, une poésie qui nous emmène, selon moi, au cœur du poétique.
A contrario, je dirai de la poésie lyrique qu’elle est utérine : emportée par un sentiment océanique, une grande nostalgie l’inspire, elle rêve que demain soit comme hier, nimbé par une régression salvatrice, dans la confusion d’un amour absolu. Le poète lyrique ne se console pas d’avoir quitté le paradis maternel, il veut croire qu’il va le retrouver bientôt, un jour… Il veut relier ce qui fut délié, en ce sens il est religieux, selon la tradition catholique. Il ne pense pas, il ressent…
Alain Marc, lui, serait plutôt oriental. Exemple :
L’ombre
Crypte tout visage
À première vue un tel distique peut paraitre banal, vraiment « évident », au point de ne rien dire du tout… C’est qu’il faut méditer ces quelques mots pour parvenir à les lire. Pour percevoir soudain, grâce à l’ombre, le mystère que recèle tout humain, qu’on appelle altérité.
Alain Marc inaugure ici une poésie de la pensée, il n’hésite pas à redoubler son premier dire par des notes, des commentaires. On peut reprocher à l’artiste contemporain de toujours commenter ses productions graphiques, comme s’il était nécessaire de nous donner un mode d’emploi, un mode opératoire pour percevoir l’œuvre – supposant dès lors qu’elle ne dit rien en elle-même ? Je ne retrouve pas un tel aveu de faiblesse dans les notes d’Alain Marc.
Il nous explique comment, à la rencontre du tiercet qu’il associe au musicien Henri Dutilleux,
Les dunes
sans arrêt
se modifient
s’est révélé l’immobile mouvement de la dune : voilà qu’il voyait autrement ! Depuis il est à la recherche de ce regard nouveau. Cherchant au-delà de l’apparence, Qu’est-ce / qu’un solide ? demande-t-il. À son invitation je répondrai, comme je l’ai écrit à propos de la pierre : une explosante fixe. Puisque, comme il le dit encore, Et pourtant la Matière / bouge !, et même La couleur / est une vibration.
… Tout compte fait, dans ses visions où les contraires s’allient, Alain Marc cherche lui aussi, comme dans le lyrisme habituel, à ce que l’un et l’autre, bien que contraires, aillent ensemble (cf le latin co-ire qui donna « coït »), mais sur un mode moins régressif. Alors, même la pensée devient poétique : elle est la recherche d’une alliance.
Eric Dubois, Journal, éd. Douro, 2024, 80 p., 20 €
Dans son Journal, Éric Dubois revisite les trois semaines qui ont bouleversé sa vie : à l’âge de trente ans, en 1996, voilà qu’il entend d’étranges voix qui l’injurient, il déraille… Il passe trois semaines en hôpital psychiatrique, le voilà classé schizophrène. On dit que c’est une maladie, c’est plutôt un trouble puisqu’on ne connaît toujours pas sa cause (en médecine on dit : son étiologie), malgré les déclarations aventuristes des neuroscientistes. Le seul vrai critère tient en définitive à la difficulté, parfois l’impossibilité, de vivre dans la société – puisqu’après tout ma voisine qui écoute son ange pour prendre ses décisions n’est pas cataloguée folle pour autant… Dans En attendant Godot, Samuel Beckett a cette phrase : « nous naissons tous fous, quelques uns le demeurent ». Entre l’état dit normal et l’état pathologique, il n’y aurait pas de frontière absolue, c’est peut-être ce qui parait effrayant aux personnes dites saines d’esprit : la folie serait trop proche d’eux. Illustration : si un des délires les plus courants chez les dits schizophrènes est le délire mystique, c’est que la religion est un délire normal, car parfaitement socialisé, qui nous donne à imaginer que lorsqu’on est mort… on n’est pas mort. Moralité : quand nous partageons tous un même délire, alors nous sommes sains d’esprit ! Eric Dubois n’a pas échappé à la mystique : il s’identifia parfois au roi David, parfois au prophète Élie. Dans le journal de sa folie de 1994-96 auquel il retourne, il avait écrit :
Élie est magique et thérapise
Élie, il faut suivre le soleil
Le fixer et en transmettre la force
Aujourd’hui, il se décrit ainsi : « J’ai 56 ans, un peu d’embonpoint, pas trop de rides et encore des cheveux sur le crâne. Je vis d’une pension d’invalidité et de quelques droits d’auteur peu conséquents ». Il écrit depuis l’âge de quatorze ans. Depuis ce temps il a publié une quarantaine de titres, surtout des poèmes. Quand il se présente, c’est comme écrivain. « Je crois être surtout un homme ordinaire que la schizophrénie a touché au point que vingt-cinq ans plus tard, il ne peut pas vivre sans médicament ». Tel est le miracle des psychotropes, qui permettent à tant de personnes de vivre bien autant que possible.
Dans ce livre, dit-il, « je voudrais tellement faire parler les murs de ma vie ». Il revient donc au journal qu’il a tenu dans ses années de trouble, nous proposant un va et vient entre hier et aujourd’hui, dans le but de comprendre… Non sans appréhension : il craint de retrouver ces états qu’il a peu ou prou oubliés. Cet effacement étant la condition de sa rémission, dit-il. Du passé reste son « épave sanglante », ce cahier de brouillon rouge dont certaines pages illustrent le livre, dont la couverture porte les mentions PASSIONS / SABBATIQUE / LE VERBE / PSAUMES / LUNATIK / ABSOLU, signé « E. David »… Pour Éric Dubois comme pour nous sa sortie de route restera énigmatique… Il lui arrive encore de penser qu’à cette époque il a rencontré Dieu… Depuis il a acquis une épaisseur existentielle… et trente kilos, dit-il ! Chez lui, l’humour est toujours proche. Comme la simplicité dans l’écrit, sans emphase ni pathos. Malgré les manques, les vicissitudes, le risque permanent de la rechute, il a construit un certain goût de vivre.
Désormais, écrit-il, il s’agit « de m’exprimer au lieu de déprimer, quand prime la Maladie, l’Angoisse qu’on chasse par un Xanax, la voix entendue brièvement et qui vient de nulle part, qui vous dit Pédé ou Puceau, et parfois des Hallus qu’on éloigne par du Solian avec une sous-couche de Deroxat ». Écrire, dit-il, le fait exister.
Première impression de lecture : Ah, si une femme m’avait parlé avec cette fièvre, me disant :
lorsque je vous écoute,
je me sens
dépouillée de mon écorce
nue et blessée
telle une éternité consumée
La plupart de celles que j’ai connues se livraient avec quelque retenue, pas Nadège Cheref !
Dès les premières pages, j’ai parcouru ces poèmes comme s’ils m’étaient adressés. C’est que la lecture est un vice impuni, comme on sait… Maintenant que les femmes se sont (un peu) libérées, certaines parlent de leur désir, sans fard. C’est un bonheur ! Voilà que le « continent noir » s’éclaire, finie la continence !
Bien sûr, il est aussi question des malheurs de l’amour, de son manque :
il est encore en moi,
il a creusé mon cœur d’un vide insoluble
et ses baisers de pacotille dansent sur ma peau,
comme la caresse d’un paradis funeste.
On pense, un peu, à la poésie baroque, alors que Malherbe n’était pas encore venu, ni l’Académie. Alors la poésie ne portait pas encore de corset, elle était libre, chacun y allait de son couplet subjectif. On y parlait de soi, sans vergogne, car on n’avait pas honte de la vigueur des sentiments qu’on exprimait avec une candeur qui a disparu. Il y avait du pire comme du meilleur, mais la fraîcheur du poème nous faisait pardonner les simplicités. Il y avait même cette joie enfantine de « faire poésie », voilà qu’on parlait autrement, bellement, c’était un jeu…
On retrouve chez Nadège Cheref ce plaisir natif, elle qui n’hésite pas à qualifier un cœur de larmoyant, ni une langue de doucereuse… On lui pardonne car
Je ne m’imagine pas
plus docile que je ne le suis,
dans ce cœur qui fond et se dissout.
Je veux être à la place de l’arbre
qui offre son angoisse à la lumière
Est-ce mon vieux fond viriliste qui se trouve réveillé par cette promesse de passivité, laquelle parcourt plus d’un poème ? Voilà que, moi aussi, je reviens à des sentiments premiers… heureusement, l’arbre est là pour s’élever à la lumière…
Racontant mes impressions de lecture, j’ai le sentiment d’une double postulation : d’une part je rends compte des émois qu’a suscité en moi le poème, d’autre part je le réinvente à ma façon – puisque toute lecture est une recréation.
Ainsi va la vie de tout texte : passant de lecteur en lecteur il dérive lentement de variation en variation. Le talent de l’auteur étant de rendre possible ce voyage loin de lui…
Ce livre est un premier recueil. Jusqu’à maintenant, Nadège Cheref a publié dans des anthologies et en revues. Elle dirige la revue numérique Lichen.
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