Max ALHAU : Au jour le jour (L’herbe qui tremble éd., 2025), 134 pages, 18 euros – 6, place Normandy – 64140 Billère ou editions@lherbequitremble.fr
Le vocatif sert de fil rouge aux poèmes de ce recueil. Présent dans tous les textes, c’est une
manière élégante et douce qu’utilise Max Alhau pour s’adresser à lui-même. Crépusculaires
certes, ces écrits le sont, mais ils contiennent surtout de grandes plages d’espoir et
d’espérance. Fidèle à l’impulsion initiale des années 70, Max Alhau a su conserver un lyrisme généreux qui s’articule autour d’un solide lexique : mémoire et oubli, absence et présence, espoir et désespoir,… Reviennent toujours, par-delà l’horizon, des images fortes qui résistent à l’oubli : « Les souvenirs nous hantent / même quand la mémoire défaille ». Oui, certaines personnes, proches ou amis, ont disparu ; on les aura « perdus de vue mais pas de cœur ni de mémoire ». Ainsi, tout en pudeur et discrétion, ce délicat poème dédié à Gérard Bayo. Comment donc, selon son rythme, ne pas poursuivre une marche de résistance adaptée aux avatars du monde actuel puisqu’un simple arbre, « un cerisier en fleurs peut gommer le désespoir ». Les dessins de Christian Gardair qui accompagnent les poèmes de Max Alhau accentuent la gravité du registre lyrique qui court tout au long de ce livre. Par la grâce d’une poésie vivante et vibrante, Max Alhau se conforte et se réconforte dans une résilience poétique : « Tu pourrais enfin écrire au présent / ce qui s’appelle l’espoir ».
Josette SÉGURA : Les ruisseaux suivi de Petite suite (Illador éd., 2025), 90 pages, 16 euros – 14, rue des Saints-Pères – 75007 Paris ou contact@editions-illador.com
En composant ce recueil, Josette Segura a revu et corrigé des poèmes parus naguère dans trois plaquettes, ensemble auquel elle a ajouté des inédits publiés en revues. Ces deux suites sont d’une belle ordonnance et d’une cohérence qui facilite la lecture. Josette Ségura nous entraîne dans une déambulation apaisante à travers une campagne paisible où l’on croise des personnes humbles comme un jeune forestier ou une vieille serveuse par exemple.
Apprécions, semble nous dire l’auteur, savourons « cette joie de ne pas être en ville » ce qui est un rare privilège permettant de se placer « à l’écoute, toujours à l’écoute, / tout à la joie des commencements ». Ici, les lieux sont nommés et bien identifiés à partir de monuments et d’abbayes, d’orangeraies et de placettes au fil des « villages surannés » que l’on est invité à traverser. Les évocations religieuses sont nombreuses et variées mais elles se placent au bon endroit dans les poèmes avec des références légères à Charles Péguy, Paul Claudel ou Jean Grosjean ainsi qu’aux textes sacrés.
Juste un mot enfin pour évoquer la beauté des deux accompagnements artistiques de Catherine Sourdillon pour magnifier les poèmes, leur offrir une ouverture supplémentaire car « Avec les mots / on ne sait pas vraiment ce qui se passe » et il en sera toujours ainsi aussi longtemps que l’on empruntera cette « montée / vers on ne sait quoi » qui fera que « l’on aura du mal à redescendre ».
Éric CHASSEFIÈRE : Peindre de son corps (Pourquoi viens-tu si tard ? éd., 2025), 78 pages, 13 euros – Ass. LAC , 31 rue E. Scaffia, 06300 Nice ou pvst@orange.fr
Éric CHASSEFIÈRE : Dans la nuit du jour (Rafael de Surtis éd., 2025), 122 pages, 25 euros – 7, rue Saint-Michel – 81170 Cordes ou contact@rafaeldesurtis.com
Éric CHASSEFIÈRE : L’amour sans fin (Sémaphore éd., 2025), 72 pages, 14 euros – 2, quai Surcouf -29300 Quimperlé ou brunogeneste98@gmail.com
Eric Chassefière n’est pas du genre à faire les choses à moitié. Lorsqu’il se lance dans un projet ou une entreprise éditoriale, il va jusqu’au bout. C’est ainsi qu’avec la complicité de Laurent Grison, poète et artiste aux talents multiples, il vient de faire paraître trois livres solides et bien structurés sans que les textes y soient corsetés. Ces suites de poèmes donnent libre cours à un lyrisme débordant et chargé d’humanité comme dans une vaste célébration de la nature et de ses miracles quotidiens.
Pas question ici de présenter une analyse poussée ; on se contentera d’une approche synthétique de ces trois livres.
Présente dans le premier recueil, la musique permet au mélomane pianiste qu’est Eric Chassefière d’accorder « corps et esprit en parfaite symbiose ». Et « c’est alors tout le corps qui chante / toute la vie qui s’exprime ». Le poète, « peintre de l’instant », rappelle que le monde de l’enfance n’est jamais bien loin et que l’on pourra y retourner ou s’en éloigner « quand le poème suffira à éclairer la nuit / le silence alors cessera d’être la page ».
Dans le deuxième ouvrage, ombres et lumières jouent de leurs mystères le long du canal que l’auteur a choisi pour se retrouver. Il s’adresse à lui-même des consignes souples qui ramènent encore au monde de l’enfance et de la poésie car il faut « savoir que le poème c’est la vie ». Il retourne ainsi à la source, « celle du petit canal d’esau grise / qui fait le tour de ton enfance ».
La poésie d’Eric Chassefière est une poésie du mouvement mais pas celle de la vaine agitation courante telle que chacun de nous la subit parfois dans son quotidien. Le troisième livre atteste de cette adaptation qu’il faut mettre en place sachant qu’il est nécessaire « d’écrire dans l’urgence / tracer à gestes rapides / ces mots nés du corps ». On retrouve ici la permanence sensorielle avec l’ouïe en priorité : « écouter pour prendre voix / chanter l’écoute / pour que parle le silence ».
Jean-Claude MARTIN : Les Yeux du ciel (la rumeur libre éd., 2025), 214 pages, 18 euros – 40, allée Saint-Julien – 42540 Sainte-Colombe-sur-Gand ou andrea.iacovella@larumeurlibre.fr
Ce nouveau recueil de Jean-Claude Martin s’inscrit dans le droit fil de cette œuvre solide qui compte plus d’une trentaine d’ouvrages depuis les débuts de l’auteur en 1981. On y retrouve avec bonheur ces poèmes en prose nimbés de mélancolie et de désabusion qui sont en quelque sorte la marque de fabrique du poète. « Je n’attends rien du ciel bleu » reconnaît-il et pourtant il n’est question que de cela d’un bout à l’autre du livre avec des poèmes en prose où le ciel est le principal personnage. Omniprésent, variable et troublant, inquiétant et rassurant, il est toujours là et nous, « nous resterons derrière nos vitres, à l’abri des destins » tout en sachant qu’à chaque seconde, « le ciel nous pèse sur la tête comme un vieux châtiment ». Tout l’art subtil de Jean-Claude Martin consiste à décliner toutes sortes d’impressions à partir d’un sens aigu de l’observation mais aussi d’une grande capacité à traduire des sensations et des émotions. Avant de « perdre le peu de lumière qui restait en soi », le poète boucle la boucle par une ultime pirouette verbale : « Douce heure de vivre. Et de se satisfaire de cela ». Douceur de vivre et… d’écrire également.
Jean-Loup MARTIN : J’ai ouvert des fenêtres sur la nuit des mots (L’Harmattan éd., 2025), 88 pages, 13 euros – 5-7, rue de l’École Polytechnique – 75005 Paris ou contact.servicepresse@harmattan.fr
« Il ne me reste que les mots / Et les mots eux-mêmes tremblent et se noient ». Voilà comment Jean-Loup Martin tente de résumer sa démarche. Et pourtant, au fil des années, le poète a ouvert toutes sortes de possibles : livres, fenêtres, courriers,… Ce signal d’ouverture est aussi le signe révélateur d’une grande générosité. Citoyen du monde, Jean-Loup Martin est taraudé par une interrogation tenace : « Pourquoi j’écris ? », question qui n’appelle pas forcément de réponse. Un signe qui ne trompe pas c’est que presque tous les poèmes de ce livre sont dédiés à des proches ou à des amis avec, en point d’orgue affectif et affectueux, de nombreux textes offerts à son épouse Nicole. La mise en pages de ce livre est parfois surprenante et pourrait servir de guide à un acteur pour une mise en bouche. La forme est priée de se plier au propos et au fond émotionnel marqué par un profond sentiment de finitude, « parce que cette planète / est un enfer qui finira bien / par nous péter à la gueule ». et, soyons-en sûrs, « dans mille ans, nul ne saura rien de nous. Nous serons définitivement étrangers ». Raison de plus pour profiter de chaque seconde que nous offrent le destin et la poésie.
Pour trouver des entrées dans le subtil labyrinthe des poèmes de Stéphane Amiot, rien de mieux que d’emprunter la passerelle de la longue préface écrite par son ami Pierre-Jean Brassac. Presque tous les textes de ce recueil sont situés géographiquement sauf quelques-uns signalés par l’avertissement « Absence d’indications ». Pour qui est familier de la Petite Toscane, j’ai nommé le Lauragais, les lieux sont ici des repères où le poète se perd avant de retourner au cœur de la grande métropole toulousaine, « tu es né de cette ville », retrouver les « tours achélèmes » ou « les vomitoires périphériques ». En passant, il réserve quelques coups de griffes aux édiles plus soucieux de leur réélection que du bien-être de leurs administrés.
Avec Stéphane Amiot, les mots et les images se bousculent et se cristallisent, s’accouplent et se jouent des conventions. Son lexique est précis sans être précieux tandis que sa syntaxe est savamment ouvragée. Comme le poète cite ses sources en page 11, il est facile de situer son cheminement entre les fulgurances à la Lautréamont, les errances urbaines à la Borgès, les chroniques savoureuses de Vialatte ou de Chevillard sans oublier les joutes verbales de Devos ou de Desproges.
Amiot dénonce une loi qui demanderait aux oiseaux de « respecter les couloirs aériens qui leur ont été alloués ». Il évoque la Méditerranée qui s’obstruerait « à force d’entasser les estivants, de jeter les vacanciers à la mer », Oui, les poètes sont bien ces « escaladeurs de rêves » déjouant « les oracles du web sauvage » en s’accordant avec d’autres artistes comme ici avec Emmanuel Tecles qui lui a fourni de troublantes et belles photos en accompagnement de ses poèmes.