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En lisant Hiraeth, de Michael Lee Rattigan, par Michel Gerbal

dimanche 23 avril 2017, par Sabine Huynh

Michel Gerbal nous a confiés cette note de lecture poétique sur Hiraeth, le recueil bilingue de Michael Lee Rattigan, un poète britannique publié aux éditions Rufus et traducteur des poèmes de Fernando Pessoa/Alberto Caeiro (Rufus Books, 2007).
Hiraeth a été traduit de l’anglais par Blandine Longre et publié aux éditions Black Herald Press, en septembre 2016.

Le « de », « du » français a deux sens :
en anglais : un, le « ‘s » ; l’autre : « from », « of », etc.
« trémulation inséparable du chant » : « tremoring not separate from song ».
« vers le doigt pointé de la faim inextinguible » : « to quenchless hunger’s pointed finger ».
Nombreux exemples dans le texte.
____________

La quatrième de couv’ mentionne Paz.
Je pense à lui aussi, réminiscence
dans la bibliothèque de mes mémoires
du poème « Pierre de Soleil » mais
qu’est-ce qui m’y fait penser ?
Le cadencé rythmique, la découpe
lexicale.
Ici c’est une pudeur d’intellect,
est-ce découpe paléolithique dans le
silex-langage d’éclats
dont chacun est une image
un doigt pointé, flèche et borne,
cette pudeur donc – je veux tenir un peu l’idée –
une pudeur qui est connaissance et reconnaissance
autant de la puissance que des limites des accès de la raison.
Une rationalité d’un genre oraculaire –
les mécanismes d’un yi-jing
un yi-jing subjectif.

Dans le poème « Point » : « burin _____ dont émergent des chevaux » :
L’auteur – se suspend – dessus les blancs
du poème et de là il observe, interroge –
cette trémulation qui est dans le chant
(qu’il mentionne ailleurs ) –
contiguïtés étranges,
vibrations de sens,
autant d’enregistrements d’un champs quantique que
le surgissement de ses propres images font
mystérieusement, fugacement,
presque perceptibles. Et

voilà, je suis avec lui,
ces mots là dans ce mouvement
de consultation des craquelures.
D’abord il a fallu que je m’en rende compte,
que ce texte peut fonctionner
en marteleur de ce que je tente
de cerner par cette analogie de « craquelures » –
Ce n’est pas d’emblée évident,
ma résistance à moi m’y mène, au marteau,
car un bon poème, ça commence souvent par résister,
c’est difficile et toujours c’est sur le lecteur acquiesçant qu’il s’écrit,
par les terres grasses de son existence parsemées d’impromptus passionnés,
les occurrences bouleversent les Achérons
le silex-langage qu’il frappe, c’est moi
qui le veut bien – sans cela il n’y a tout simplement pas lecture :
il peut y avoir hypnose, distraction,
mais ça ne suffit pas à faire lecture.
Or de toute évidence, ce petit livre,
Hiraeth exige une lecture.

J’en étais à la frappe oraculaire,
les vers comme des éclats tout frais
bourgeonnés des craquelures sur les écailles des tortues,
mais ces bourgeons-ci étant tout-à-fait subjectifs,
tout à fait personnels,
et parce qu’ils résistent à la tentation de cloturer l’énoncé
en une sagesse sentencieuse –
ils sont aux antipodes de proverbes.

Maintenant me voici, moi lecteur
comme un entomologue qui entendrait
l’insecte qu’il observe dans sa coupelle
soudainement s’adresser à lui, hop ! un geste cordial,
lui dire :
- « Eh toi ! ça le fait ? Tu m’as regardé ?
Tu me dissèques ? – à l’Univers !
Foule de grenouille – matrone,
mais côté feuille, c’ – c’ – c’ est ah Dame non !
et marche ou crève – »
C’est émouvant un texte qui te parle.
Quelques ajustements de focale plus loin,
et plus étonnant encore :
cet organisme de phrases, ces articulations d’images,
mais… ça a mon visage, ça !
c’est moi, ça !

C’est moi, ça… c’est moi !
pas par identification,
par anamorphose en gaie fuite
vers un autre côté
en passant par les blancs –

De personne à personne, entre-nous, il me dit, ce Hiraeth/Rattigan :
« O.K, il y a les affabulations, les costards, comment faire autrement. Il y a les rituels sociaux, le partage des constructions spéculaires, les ritournelles, le lait des opiums et des mandragores, les douanes. Il y a le style, ses figures, les figures de style. Mais en fait, là-dedans même, ni avant ni ailleurs, est-ce que je/tu ne suis pas dénudé – dénué, tu l’entends comme tu veux –,
rencontrant au-delà des nudités dicibles ?
Des signes, oui, mais qui exigent un désir de signe pointant un désir de signe pointant un désir de signe pointant un désir de signe – et ainsi de suite.
Écoute ! Tu entends, il y a de l’espace, l’espace dis-je, l’espace et pas le vide – ah ça : le vide, le rien, c’est drôle ! on n’y arrive pas. »
Je lui réponds aussi sec, sur le même ton :
- « Oui, oui, Mickaël, c’est très drôle – voire « tubéreux », « pellucide » (j’aime beaucoup tes titres), et très très British aussi, ni figue ni raisin, car enfin
la poussée civilisatrice, tu y crois, toi, ou tu la rêves ? »

Je ne sais pas ce que croit ou ne croit pas Rattigan, il n’en parle pas –
Un matin, un rivage, une compassion, des veines, une division,
saisis-plaqués sur le plan unique de l’énoncé imagé,
sont en train de naître, ceux-là et tous,
choses, opérateurs de langue, émotions, adjectifs –
paroles prises sur le fait du franchissement de la barrière des os
dans la poussée de leur naissance,

car la parole naît chaque fois que je/tu parle.
Ici, « lumière chrysalide-brisée »,
elle s’adresse aussitôt à toi,
il y a bien de l’outrage là-dedans,
pour te dire qu’elle parle mieux, l’inhumaine nature,
que nous autres frères humains
comme si une condition pour restituer une parole
dialogale humaine,
recoudre la parole à l’appareil phonique humain
(qui ressemble à un sexe féminin),
ça passe par une désappropriation de
la parole-propre-de-l’homme –
alors parler/entendre, pour l’humain,
ça exige une vigoureuse excentration –

or l’excentration –
cela se dit, en société : expropriation,
car la politique, les forces de répression,
elles ne sont jamais bien loin,
jamais aussi actives que lorsqu’elles
ne sont pas repérées, dénoncées,
elles sont aussi bien présentes dans le texte de Rattigan
(qui n’y fait pourtant qu’une ou deux allusions)
et voilà alors le nœud de la question :
il faut, pour accéder à la sainte fraîcheur du parler, s’exproprier de soi-même,

or s’exproprier,
se décentrer,
cela est interdit, sous surveillance,
sous menace et violence de répression –
car le Moi est propriété d’État –
qui ne peut tolérer rien de ce qui le met
radicalement en mouvement, qui ne peut accepter
de Moi, de Toi (ni drogue, ni amour, ni miracle, ni parler)
qu’une pâle étoile d’os au centre de l’univers vide –
car le Moi, vu de l’État, est fasciste – ,
comme l’identité nationale,
le Moi ne doit connaître de la parole
que la grammaire, le bien poli, les discours universitaires,
l’étoile d’os,
le miroir immobile qui ne reflète plus rien
que la froide abstraction où je me desespère à me garder inaltéré
et qui tout à la fois tremble et désire
être fracassé – désire avec honte, bien entendu.
N’empêche ! parler est frais !

Une copine indianiste m’a raconté un après-midi que les anciens sutras relevaient de la foi, magique, que les objets de langage, phonèmes, mots, éléments syntaxiques, articulations discursives, pouvaient recouvrir exactement les objets de réalité (et peuvent éventuellement par le fait même agir sur eux par énonciation), d’où cette littérature, qu’elle jugeait pour sa part emmerdante, qui se résume à des listes sans fin, avec l’ambition de lister… tout, ainsi les fameux sutras du désir – les kama-sutras.
Maintenant Hiraeth me fait penser parfois à ces sutras : des images s’y succèdent, et parce qu’elles récusent entre-elles des jonctions narratives ou causales, elles ressemblent parfois (surtout dans les poèmes longs) aux visions qui se succèdent de paysages vus à travers la vitre d’un train.
Mais… que listent ces listes-ci ? Que bornent-elles ?
Un monde, quelque peu sismique,
dans lequel les stratigraphies pleines d’espérance
des méthodologies expérimentales sont d’emblées
révoquées ? Listes d’affects ? De faits ?
Inconscient, conscient, ça, moi,
imaginaire, discrets, ondulatoires, flagrants ?

Etats-lmites, je dirais –
les lieux où ça frange, observant/observé,
où ça se déploie à la hâte,
brièvement, – suscitant sa propre temporalité
(il a à ce propos une belle formule assez explicite, interprétée en français par sa traductrice éditrice Blandine Longre : « l’heure si brève d’une minute aussi longue qu’une année » )
et presque simultanément se reconcentre
en direction de son anéantissement

et ce qu’il en reste, c’est la trace d’un phénomène
qui n’existe peut-être que le temps d’être dit –
et ce que le titre du recueil, Hiraeth, signifie,
tel qu’expliqué en page liminaire sous l’addresse à une femme :
la nostalgie poignante pour un lieu qui peut-être jamais ne fut,
signalant ainsi le seul lieu authentique
de résidence au monde de l’homme,
ces espaces bien heureusement défrichés de la broussaille des causalités,
les « parce que », les « donc », les « ainsi », les « par conséquent », les modalités verbales,

ces espaces visibles dans le texte, audibles
comme des orées où je –
par-là, mais à la condition non seulement
de parler le texte mais surtout entendre,
entendre,
se taire non comme au bâillon –
comme un suspens, attentif retrait
– risquons le mot : – éthique,
orée où je vais-autre,
oui ?


(page réalisée avec la complicité de Sabine Huynh)


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