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Deux bonnes feuilles, par Mathias Lair

dimanche 11 avril 2021, par Cécile Guivarch

Jacques Morin, Père. Le roman du
éditions Henry, coll. La main aux poètes, 2020 – 75 p., 8 €

La couverture de la collection « La main aux poètes », en blanc sur fond noir, sied parfaitement au poème de Jacques Morin : ce livre est un testament, un bilan de fin de vie, avant que l’indifférence s’installe dans un cri muet.

C’est un peu la célébration de l’ultime
On a conscience de la terminaison
on tend à ralentir le cours
pour fixer les images les instants
et savoir fort que c’est fini

La fin se profilant, voilà qu’apparaît la figure du père. Plutôt que : réapparaît. Elle n’avait jamais existé ainsi. Il a fallu être père soi-même, et la mort en vue, pour qu’elle prenne sens ; que s’esquisse la place qu’il n’a pas connue dans mon cœur.
Ainsi le roman dû au père… n’est pas si perdu que cela.

il y avait un grand manque
continental auquel on s’était habitué
tant bien que mal

un manque physique tactile total
et tout se remet en place d’un coup

Dira-t-on qu’une fois le bonheur revenu, ne serait-ce que le temps d’une éclaircie, on peut partir en paix ? Il semblerait surtout que le retour du père fait une ouverture où penser et respirer la totalité d’une vie. Voilà que défilent, par chapitres, le sens du dernier, du dernier bal, du dernier verre ; l’éternelle énigme, quand l’envie s’émousse/ il reste la tendresse/ pour sauver les apparences ; Vénus Paon, ou l’amorce du déclin ; pour toi si tu me lis, ou la fragilité de l’amour enfin avoué, toute pudeur bue, tout au bord du divorce des cœurs.

Je ne connais guère d’écrit de poètes finissants, sinon des récits de maladie – alors qu’il s’agit chez Jacques Morin d’une mort commune ; partagée par tous, un jour ou l’autre. Donc à lire par tous ! Il est vrai qu’en poésie on préfère l’exaltation de la vie, la beauté des sentiments, la grandeur morale. On « positive », comme on dit dans les magasins Carrefour (ses « communicants » ont inventé le mot). D’ailleurs, c’est ce qui se vend – par exemple chez Doucet.

On remerciera donc l’auteur pour son courage allié à la simplicité. Jacques Morin est un petit taureau qui prend la réalité de front. Il en a d’ailleurs le physique ! Il ne se paie pas de mots, d’où une écriture dépouillée, directe, évitant autant que possible le mièvre et l’indiscret – entre prose et poésie, on ne sait plus mais qu’importe.

Oiseaux et Vider les lieux d’Albertine Benedetto. Revue Décharge n°183, et éditions Al Manar.

UNE PAROLE JUSTE / JUSTE UNE PAROLE

Pourquoi tombe-t-on en arrêt devant certains poèmes (certains poètes) – comme un chien flaire une chair vivante, immobile soudain, dans l’attente d’un surgissement ?
C’est ainsi : les poèmes d’Albertine Benedetto me plaisent. Je ne connaissais pas A. B. avant de tomber sur ses poèmes intitulés OISEAUX parus dans la revue Décharge – d’une fraîcheur, d’une simplicité : j’y ai vu les signes d’une véracité. Je ne sais pourquoi le nom de Ronsard m’est venu à l’esprit, peut-être à cause du sentiment d’entendre la parole d’un sujet proche, exempte de tout jeu littéraire (pas mal, pour une professeure de lettres !)… C’est Paul Celan, je crois, qui tenait le poème pour une main tendue vers son alter ego.
Mais pourquoi donc cette impression d’une rencontre ?
Tout d’abord à cause d’un effet de découverte. Lisant ces poèmes, j’y reconnaissais ce que pourtant je ne connaissais pas.
Je dirai ensuite, et surtout : ces poèmes sont au bord d’une extase que les oiseaux connaissent :

J’envie l’entêtement des oiseaux
À percer la toile grise du ciel
dit-elle. Et encore :
Terre ébouriffée d’oiseaux où nous planons
Enfin légers

Est-ce la raison de son attention pour le rossignol, le rouge gorge, le moineau ? De simples passereaux qui peuplent nos jardins, légers, qui passent et trépassent… puisqu’A.B. en revient souvent à la mort.
Son dernier recueil titré VIDER LES LIEUX se présente comme une méditation sur la fin : il faut un jour vider de ses meubles la maison abandonnée : l’histoire finit là / devant la pierre qui défend d’aller plus loin.
L’image de la maison court à travers le livre, A. B. tient sa métaphore jusqu’au bout (toujours au bord de l’allégorie, à la manière des grecs anciens qu’elle connaît bien), la maison étant à la fois le corps qu’on habite, les meubles notre chair ; aussi et surtout la maison que des proches, des parents, ont abandonné, et qu’il faut vider ; sans oublier les maisons où ils dorment (ou pourraient vivre ?) maintenant, en terre.

La fin est irrémédiable :
Mais toujours il faut s’en aller
Sans rien prendre
Quitter la maison
S’allonger sur l’étroite couchette
S’enfoncer dans l’obscurité

D’autres pourraient se révolter, ce constat semble provoquer chez A.B. un doux acquiescement. Elle voudrait croire que coucher ses aimés disparus dans son herbier de poèmes les fera continuer. Bien maigre espoir ! On ne conserve dans un herbier que des plantes desséchées. Elle mélange le rêve au réel, elle les imagine « serrés / contre le froid » alors qu’elle ne croit pas aux « retrouvailles »… Ils sont partis, emportant une intimité qu’elle n’a jamais sue, laissant sur le trottoir de la vie quelques meubles dérisoires,

désossés
plus que
morceaux de bois.
pas même
branches ou sarments
bons à brûler
à cause du vernis

Ils sont tombés en désuétude, étymologiquement ils ne font plus partie de nos habitudes (n’étaient-ils que cela ?), ils ne sont plus nôtres. La mort se résume à cela :

une déchirure dans le temps
et rien à recoudre

J’aurais pu ne pas aimer les poèmes d’A.B., tout m’y poussait : mon goût de modernité, un besoin d’autre chose qui me fait rejeter les vieilles lunes de la poésie, d’où une méfiance extrême vis-à-vis du jeu des images et des métaphores, avec lesquelles on enfile si facilement les perles poétiques. Pourtant chez A.B. je les goûte avec bonheur.
Le côté narratif également, qui conduit trop souvent le poème à une prose découpée en lignes brisées. Je l’accepte chez A.B., et pas seulement à cause du tremblé qu’elle introduit dans sa syntaxe. Chacun des mots qu’elle pose semble dire une autre chose, l’autre chose… voilà ce que j’appelle : être au bord de l’extase. Est-ce pourquoi ses vers dansent – leurs rythmes finement variés donnés dans une mise en page que j’ai lue comme une partition ?
Je remercie Albertine Benedetto de me réconcilier avec une poésie que je ne dirai pas classique, mais continue – comme si depuis toujours se déroulait le fil d’une parole poétique que chaque génération reprend… Aurait-elle raison lorsqu’elle soutient que « les mots tombés du tricot de la vie », elle « les retrouve vivants » ?

Mathias Lair


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