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Lectures de Bruno Normand

vendredi 10 janvier 2020, par Cécile Guivarch

Un oiseleur, Charles Morice . Lionel Bourg. Le Réalgar-Editions. 2018. / Et des chansons pour les sirènes. Lionel Bourg. Le Réalgar-Editions. 2019.

Après avoir très récemment salué la mémoire d’« un écrivain oublié, compagnon de route des deux Paul (Gauguin et Verlaine) » Un Oiseleur, Charles Morice / cette fois Lionel Bourg s’offre Apollinaire pour inviter le lecteur à le suivre dans les couloirs de son nouveau livre.

« Moi qui sais des lais pour les reines / Les complaintes de mes années / Des hymnes d’esclave aux murènes /
La romance du mal aimé /
Et des chansons pour les sirènes  »
Vers aimantés peut-être lui inspirant texte, c’est à une autre mémoire dressée, la sienne que nous convie là l’auteur. Sans la pudeur qui le caractérise, probablement il lui aurait été difficile d’évoquer certaines scènes, certains tableaux de (son) cette enfance passée au beau milieu de tous ces travailleurs venus vendre à vil prix, les forces de travail dans les aciéries ou les mines de sa région stéphanoise. Travailleurs et leurs progénitures lui enseignent la vie sans fioritures. Les noms d’oiseaux ne sont pas ceux des cieux, qu’importe cela, l’enfant récolte, engrange les mots du milieu, de son territoire de jeu / demain ils seront l’humus de ses humeurs, et du mâchefer du sol il en puisera mémoire et force.
Plus tard, dans de nouveaux sérails tristes à pleurer, des lettrés, des vandales sans souffle, à la condescendance facile et à la vulgarité masquée l’amènent très justement à pleurer, oui chialer stupidement écrit-il.

Heureusement Maman chantait. Des cantiques, du Gaston Couté (vous savez « Le gars qui a mal tourné »), aussi du Marc Orlan, du Brassens. Elle bravait les heures ainsi, alternant les paroles de leurs chansons aux vers des sieurs Hugo, Lamartine ou de Vigny, héritage de ses maigres années d’école.
Heureusement une langue maternelle vraie contrebalançait celle de faussaires de toutes sortes. L’imposture était réelle et elle se révélait à lui. Bilingue, j’étais bilingue. Fort de cela /

enjamber les barrières et les chevaux de frise isolant le bon grain de l’ivraie cataloguée par les esthètes, bondir d’une diatribe vaguement obscène à un paragraphe qui n’eût peut-être pas rebuté Bossuet, clamer du René Char, brailler à brûle-pourpoint du Luis Mariano […].

L’homme apprend à lier des moments, des expériences, à les partager, devient / ce qu’il est au plus profond de son être, il apprend à traduire ce qui le sépare de ses ennemis de classe. L’homme aura été habile à ce jeu, croyons-le.
Pour preuve, la facilité à nous la transmettre cette période, cette mue. Dans une époque / où le frottement des plus modestes avec les plus aisés n’était pas la norme, nul doute que s’affranchir, arracher sa liberté lui demanda du discernement, de la lucidité, il le confie. Peut-être déshonoré par moments d’avoir eu à paraître, il l’avoue : les pauvres ne sont pas des Anges
Bien évidemment il trichera, il se masquera, et jouera lui aussi avec le M/monde, l’Autre, les autres, et c’est dans une langue à lui, métissée que Lionel Bourg nous le raconte ce cheminement :
va et vient, marches forcées, labeur de Sisyphe boutonneux ou de bousier poussant devant lui son astre excrémentiel équilibrant ça et là les désordres de passage à une conscience élargie – par une grande facilité à se jouer des vents contraires la conviction ne me quitta plus d’avoir vendu mon âme à la duplicité d’apparences captieuses.

S’élever sans se trahir / s’élever vers quoi d’ailleurs et comment. La réponse s’invite.
L’accepter à un moment d’être la proie consentante des mots […] / j’éprouvais la certitude presque violente, irréductible, d’avoir dorénavant une raison de vivre : j’userai mes jours à écrire.
Il ne le dit pas cela, je l’entends (à écrire... pour les miens, à convertir, traduire en chant, un grand nombre de leurs silences, d’une parole empêchée...)
Le voilà paré, l’homme debout. Paré d’un vrai, du / d’un seul désir – écrire, le Tout. Miser Feu, viser le Soi / quitte à tout brûler, jusqu’à s’atteindre, s’apaiser de l’obsédante beauté des choses. La chevaucher et arracher crinière aux jours.
L’écrire : être dans cela / l’enchantement / avant de disparaître, la crier dans le violent présent, parfois la grâce.

le chant, la poésie – l’accord harmonieux des jeunes vierges et de leurs soupirants réunis autour d’un puits, d’une fontaine (le bruit de l’eau, son ruissellement, sa fraîcheur…) -, avaient à l’aube décidé des échanges et d’un monde où la tendresse ne se distinguerait guère de la désobéissance, la ferveur, joyeuse, exubérante, de la révolte propre à l’âge des brusques déraisons. J’en tremblais.

L’expérience poétique selon Denis de Rougemont, « le poète ne sait et ne saura jamais s’il ne fait qu’épouser un rythme errant, ou s’il le crée tout en croyant le suivre. »
Ici je crois, nous pouvons à l’évidence, sentir l’appel, la vocation /
Par le corps, le souffle.
Un Souffle, une Parole possible, l’or à portée de mots, l’invraisemblable outil, que sa singularité puisse ainsi tendre vers l’universel,
pour une ligne vraie, combien faut-il fondre d’heures, de jours. Lionel Bourg le sait / suer savoir, user l’avoir / parfois il se pagne de citations, la voile ainsi sa présence au monde, la dévoile sa quête.
A un moment, être témoin, ne serait-ce que d’une infime partie de la vérité, à la place qui est la sienne, la surprendre et la nécessité de la conter :

[…] cet été, visitant Castellane. Plus austère, plus maussade que je ne me l’étais peinte – plus italienne en fait, […]         De brusques orages avaient rincé les venelles / [...]et sous un ciel d’hématomes 

/ [...]j’étais parvenu face au « Grand Hôtel du Levant », où Breton composa la principale partie des Vases communicants.
/[...]Marie, ma compagne[...]regrettant que l’auteur de Nadja, si attentif aux coïncidences comme aux malices du hasard, n’ait eu vent du site limitrophe qui, au sommet du col des Lèques, montre des fossiles [...]dont les plus bouleversants sont ceux d’une troupe de siréniens, ancêtres de nos lamantins et dugongs actuels

La connaissance est marche, la marche est connaissance. Les grands auteurs le rencontrent, l’invitent à poursuivre, des signes le conduisent. L’homme crapahute :

L’accès au flanc de la montagne s’avère rude [...]les pieds heurtant ou se prenant au pièges de maigres arbustes[…]. Me suis abandonné, le souffle court, à la senteur du thym, du romarin, du buis et de la sauge avant de pouvoir admirer […] l’assise jurassique et les dépôts tertiaires, plus blonds, où se chevauchent crânes et cages thoraciques /

Aux bustes de quelques sirènes, à quelques reines de Nuit, / à quelles tentations résiste-t-il lui, entré en maquis, en chair, en écriture. Lionel Bourg est secret. De ses pactes, des remous d’une vie, des larmes qui enseignent, des pertes et des trahisons qui abîment et transforment / sûrement il les aura connus mais nous n’apprendrons rien.
Quand même il le déplore et le partage : la lente, l’invincible peut-être détérioration du langage, d’un chant, d’un sens où aller / aussi c’est à cela qu’il s’attelle lui, l’entretenir le sens, La Geste, la Musique d’où
Mais la langue ? « Elles étaient de Sicile, à ce que l’on dit »,
précise Claude Nicaise dans son Discours sur la forme et figure des sirènes, de 1690.
Qu’entre les mots jamais ne disparaisse le Vide, la Vie, les blancs, les poissons volants, que toujours pour les marins dans la lumière, elles renaissent, à contre-courant de la houle côtière, les invisibles vagues inspirant voix.
Ce qui l’en retient lui, d’elles les femmes, La Femme flamme(s), de leur place, leur rôle, du désir (de la pulsion de mort) / « Ce qu’elles sont belles ! » à crever, succomber, rendre aux éléments les quelques grammes de son âme [...] / il le transformera en pages / (de la page 36 à 45), ce texte raconte d’un homme en crue, « L’Amour fou », la plurielle vie.
Et puisqu’à un moment il le faut bien, arriver à ce seuil-là / parvenir à cela, danser, accepter la diversité.
Danser sur ça – le monde, – et s’en écarter / donner place au Dehors, en soi.
Déjà une grande voile l’emmène ailleurs. L’ailleurs, lorsque les autres l’écrivent, l’ailleurs, l’intime des lieux, lorsqu’ils lui rendent visite, l’éprouvent avec le corps. Et c’est d’un coup Giono, Saint-John Perse ou Châteaubriand (et d’autres…) qui apparaissent, ouvrent les paysages / le corps alors devient lieu et contour de lui.
Aussi c’est héritier d’eux et las d’un verbiage, on le dirait / qu’il nous transporte à la fin du livre par un grand saut, au cœur d’un pays. Un retour à ses Alpes de (Haute-Provence), le qualificatif ici bienvenu pour cet endroit si proche du ciel et si proche du sol qui lui révèle par moment sa part (d’) intime, de Haute-Présence,

De Castellane au Moustiers-Sainte-Marie. les gorges du Verdon balafrent les Préalpes, sabrant le calcaire corallien du Trias et les strates laiteuses qui s’empilèrent plusieurs milliers de millénaires durant ou encore

la beauté tétanise. Celle des gorges, abrupte, verticale, désarme qui voudrait en rendre compte, la ruée des eaux vertes, marbrées d’émeraude ou, jade, céladon, striées de lanières opalines

Pour clef(s), des libellules, des guêpes, un réel là – sol rencontré et ciel autre
Tout semble se réconcilier, coïncider / l’écriture, la (les) femme(s), la (les) sirène(s) dans toute sa (leurs) largeur(s).
Dans le souffle / cela être proie consentante, par elle(s), dans une marche vibrante. Écrivain jusqu’à la percer la Trame, jusqu’à se présenter nu au lecteur. Énergie dans. Fils de.
Cela, une sirène-mère, une maman chantée.
Cela, des sols pour mémoire,
C’est un livre fier sur la fidélité, sur ce qu’on doit chacun aux siens, à l’autre pour ce qu’il est.
Des Upanishads : « La vie n’a servi à rien à celui qui quitte ce monde sans avoir réalisé son propre monde intérieur[...] »
Matière de Soi, en soi. Lionel Bourg chemine, matière de lui nous est offerte. Matière de nous je crois.

Raymond Farina. L’Oiseleur des signes, par Sabine Dewulf. Éditions des Vanneaux (collection. Présence de la Poésie). 2019

Lors j’écoute cette fin de terre / ce cap planté dans une plaie d’écume

Les sourates de l’océan / [...]j’apprends le bleu [...] / [...]un texte indestructible

Ces vers de Raymond Farina juste pour une mise en oreille de ce qui vous attend dans L’oiseleur des signes , le livre qui lui est consacré et paru récemment aux Éditions des Vanneaux. Ouvrage en deux parties, la première, plus qu’une présentation de l’auteur, c’est à une véritable et sensible biographie à laquelle Sabine Dewulf nous invite. La seconde en forme d’anthologie reprend un large choix de poèmes tirés de ses ouvrages publiés chez divers éditeurs, (Rougerie / Dumerchez / l’Arbre à Paroles / Folle Avoine / Temps Actuels…).
Sabine Dewulf raconte avoir découvert cet homme dont elle ignorait tout il y a plus de trente ans en tombant par hasard dans une bibliothèque sur l’un de ses recueils Archives du sable. Elle y trouve trembler de ne sauver / l’insignifiant / arracher à la mort[...]hommes et dieux[...] des phrases qui lui parlent dans sa quête naissante et qui la confortent d’aller elle aussi (par / dans la langue), chercher parole, un apaisement. Lettres vers, traces dans le passé, d’un héritage toujours actif...
Est-ce la sonorité qui se dégage entre les mots cendres et sables au delta / du temps alasia samara / intimes à déliter là[…] « dans l’éclair blanc de l’indéchiffrable » écrit-elle. Par les mots enfin, la morsure de vivre lui apparaît comme une marche possible. Et c’est accompagnée de Raymond Farina qu’elle poursuit sa route, en témoigne sa résonance généreuse qu’elle nous fait partager.
C’est également un silence que lui transmettent ces archives du sol, d’un sol, d’un lieu. ce silence / de quatre millénaires / dans le sable, le sable chargé de ciel, le sable soulevé… La matière habitée, traversée par le ciel semble être une constante chez lui. Raymond Farina la chantera cette part de nous dans tout ce qui est vivant, l’être commencé.
Et c’est d’ailleurs à un récit des commencements que pourrait s’apparenter cette présentation documentée de Sabine Dewulf. Car c’est très bien raconté, depuis sa naissance le petit Raymond aura à pérégriner et à s’adapter à des situations et des reliefs différents. Riche de cela, de ses multiples expériences avec la sensibilité qui est la sienne, il n’est pas étrange que cet homme toute sa vie n’aura de cesse de trouver là où il est / (personnes, lieux), matière(s) à aimer, à embrasser et à se laisser à son tour embrasser par elle, embraser.

D’amour, il en est beaucoup question dans ce portrait. Avec élégance Sabine Dewulf relève rapidement ce qui fit que Raymond Farina se retrouva à vivre ses huit premières années dans une petite ferme sur les Hauts d’Alger : « une intime fêlure se forme autour de sa naissance, au début de la guerre, lorsque après avoir quitté sa Bretagne natale, sa mère le dépose chez Catherine et Nicolas », ces derniers furent pour lui, à ce moment sa vraie famille.
Heureusement il y a la tendresse de cette nourrice, o mère vraie d’un fils de songe écrira t-il plus tard. Et en mémoire, les silhouettes brèves / pour les corps et images entrevus de parents devenus étoiles dans tout ce qu’il rencontre.
C’est probablement par manque de ses parents biologiques, l’absence ressentie que l’enfant entre lentement sans s’en rendre bien compte dans un échange avec l’invisible, par la contemplation déjà, à laquelle tout petit il s’adonne. Elle correspond à sa nature qui capte l’environnement comme s’il s’agissait d’une nourriture.
Heureusement cet endroit quelque part (La maison au-dessus des nuages) / ce qu’il y a là-haut au ciel, les nuages comme ils sont, surtout comme ils ne sont pas. Regarder le manque.
Le manque aimé ainsi / transformé, transmué, confondu dans tout ce qui lui apparaît, le divers.
Ce qu’il y a au sol, les animaux qui l’entourent donnant à la matière un souffle, une chaleur dont il se nourrit également. On le sent, c‘est un petit garçon qui prend vite conscience du fait de vivre ainsi, mêlé à la fois à cette vie rurale et cette lumière, cet espace qui croît en lui, dans sa solitude entière.

Page 22, Sabine Dewulf le décrit « apte à ciseler sa propre langue [...]en abandonnant la silhouette d’un moi incertain, en citoyen de l’univers, essentiellement nomade, à l’instar des peuples premiers », elle le cite :
le je ne sais quoi / de je ne sais qui / sans forme et sans résidence / à la fois ici et là-bas et là je continue / pareils aux nuages, lui découvrant dans l’impermanence peut-être déjà signe, les signes répétés d’un corps certain au-delà de la forme(s). Pour Henri Corbin (in IBN’Arabi) tendre « toujours à faire exister quelque chose qui n’est pas encore existant ».

C’est avec un véritable don d’elle-même que Sabine Dewulf déroule lentement le fil d’une vie, nous restitue les passages empruntés, les lieux qui offriront un socle (même si cela peut sembler paradoxal) à une pensée nomade à venir. D’elle encore, on apprend qu’à un moment il quittera sa famille d’adoption, « le silence de la montagne » pour retrouver sa mère dans un quartier grouillant d’Alger proche du port où /Dockers d’ébène ruisselants / tapant la carte sur l’asphalte / voyous vendant des cigarettes / et des choses de contrebande / voleurs d’enfants / marchands d’amour / circés mauresques polyglottes /[...]les marins à peine arrivés[…] blanche, éblouissante[...]et le natal qui se disperse / en mouettes extravagantes décrira t-il plus tard, la ville lorsqu’il « aura relu Homère avec le cœur ». Je retiens le / « avec le cœur ». Sabine Dewulf n’occulte rien des années d’apprentissage du jeune Farina, en rapprochant tel ou tel vers de tel ou tel événement. Elle le rend limpide, nous le traduit ce quotidien enfoui, revisité dans des poèmes qui ne chantent que le merveilleux.
Autre étape dans sa vie, Raymond autour de ses dix ans (cette fois accompagné de sa famille) quitte l’Algérie et se retrouve au Maroc. C’est à nouveau un autre pays qu’il lui faut approcher désormais. Une grand-mère adoptive, bienveillante, comtesse délaissée par un mari cavaleur, « devenue couturière par nécessité » lui donne les clés pour apprivoiser l’endroit, la campagne proche de Bouskoura. Elle l’emmène à la Médina de Casablanca et c’est tout un monde qu’il découvre. Du medecine-man au Maitre Soufi, de la superstition au spirituel, la marche est haute, pourtant elle se passera là, naturellement, par la fréquentation des uns et des autres.
/ comme est pure / o soufi / ta parole // une fourmi / révèle / la force de l’amour ou d’un vivre bref[…]
d’un coup le sacré s’entend, s’habite. Le ciel n’est pas loin, il n’y a qu’à lever les yeux. Les signes sont là,
aux fascicules de sable / soir après soir ces graffitis / que laissent les goélands[…]
il le voit cela / La connaissance n’est pas uniquement celle qu’on trouve dans les livres, elle est disséminée dans de multiples lieux et corps. Sabine Dewulf : « il apprend le latin, le grec [...] / assimile également les noms arabes de tous les oiseaux » ramlia / boudil / boumkisset / gobara / steila / msissi[...] « auprès de jeunes bergers marocains », leur vol et chant. Il apprend la ruse, la Nature comme elle est, comme elle n’est pas encore. Il apprend la Nature comment elle peut se rêver, s’écrire, se révéler magique même. Il apprend la Marche en Elle.

« La poésie qui enserre en ses fils la furtive beauté du monde » commente Sabine Dewulf / parallèlement, l’adolescent découvre Verlaine, Baudelaire puis Supervielle, René Char, Pasternak, Follain… et les américains Whitman, Cumming...
Nous ne saluerons jamais assez le dévouement de certains professeurs, hommage rendu là, à Henri Morette, 81ans qui « accroît sa passion [...]en lui apprenant l’anglais littéraire / [...]Dans les yeux bleus fatigués » du vieil homme, « le jeune garçon[...]observe fasciné[...]admire [...]jusqu’à ce calme qui se crée autour de sa personne »
Dans le même temps des atrocités sont commises en Algérie.
A la fois il en est proche et il en est loin, sur le sable de Sidi Rahal et dans les criques de Cap Blanc ou dans les champs de céréales. De nuit il reçoit pluies d’étoiles filantes, la beauté venue par le ciel, de jour il reçoit pluie d’avoine, de blé, de mots. La poésie s’offre, l’infini se montre figues bleues, c’est corps et âme qu’il se donne en retour à ces signes venus d’où.
Aussi c’est avec cette sensible présence au monde qu’il se fraiera plus tard un chemin dans ses études de philosophie jusqu’à rencontrer en lui sa langue profonde. Celle qui offre au(x) marcheur(s), un possible corps, un corps par l’écriture. Par l’écriture un corps de silence les épousant tous les contours, les aimant tous les vivants, les absents.
Cette conscience nouvelle qui le traverse parfois, il la doit probablement à un professeur féru d’Hindouisme qui lui fera entrevoir l’Atman et son pouvoir de transformation L’Atman était en nous / [...]était partout[…] mais cela ne suffira pas à supprimer en lui et dans l’écriture également le trouble qui l’habite. Sabine Dewulf l’évoque « c’est en fantôme errant » désormais « que le poète déplore le fait de » n’être pas même trace / de sa pensée, le non sens ce désespoir d’avoir / dépensé son dernier nuage. Est-ce un imaginaire en panne, le chemin à cet endroit semble obstrué, la direction incertaine. Trop de traînées cicatricielles encore sur sa mémoire d’enfant l’empêchent de voir clair, un quotidien peut-être trop étriqué pour la part d’invisible et la verticalité qu’il devine en lui. Il entre alors dans une période de solitude, une période sans doute nécessaire à une nouvelle mue.
Plus d’espace en lui / que le souffle le traverse, c’est ce qu’il souhaite au plus profond.
Ce qui dans l’enfance vous émerveille, pourquoi faudrait-il que cela cesse lorsque s’accumule le savoir, l’avoir...
Dans le geste, contribuer à la faire entendre, à la faire voir, cette énergie qui circule partout dans l’univers. Contribuer à Cela, le chant de l’univers, pas plus, pas moins que ne font les oiseaux.
Pour Sabine Dewulf « […] / s’agit-il de se relier à une dimension divine, sorte de Jérusalem céleste qui vit en lui en attendant d’être nommée ». L’endroit idéal pour se retrouver, se reprendre ce sera Imsouame, au Maroc.
Aussi c’est un lien indéfinissable qui semble désormais l’unir à chacune de ses actions, de ses choix. Le monde lui dévoile lentement les outils qu’il a en main afin de consentir plus encore à la Vie telle qu’elle se présente, à cette quête en lui.
Une renaissance, un lieu où s’écriront / Les Lettres de l’origine, Raymond Farina y passera sept étés, l’endroit lui offre silence et clarté, des lignes encore : rien se mit à fleurir[...]

lettre après lettre / le soleil / efface /me reste la lumière / minimale d’écrire
L’homme a trouvé sa voie, un silence où s’asseoir, un silence pour pérégriner, des mots pour le dire sommes-nous / cette fable / que notre corps / raconte […] entre dieu et poussière / [...]et tu n’aimes qu’en t’ essaimant / […] Du papillon à l’ange, des signes berbères au pétrel esseulé, à la chèvre entravée et dont le cri précède l’égorgement / aux mouettes qu’on prendrait pour l’âme / à l’oiseau dans le ciel qui lui enseigne le ciel dans l’oiseau, l’art d’effleurer […] Mais votre nom de vous s’envole /
le TOUT se dit, ce manège virtuel / qu’on appelle réalité ce qui se situe nulle part, constamment pourtant, en éprouver l’existence, la présence dans ce qui est. L’énergie, l’infini se rencontrent / traces de Lui, traces d’Elle jusqu’à ce que mille fois le redire […] ce qui s’accorde en un lieu donné avec son propre rythme intime devienne onde et corps pour chacun.

Sabine Dewulf réussit à nous restituer au jour le jour cette écriture traversée de ses recherches et enthousiasmes multiples, les entremêlements d’une quête avec un quotidien vécu au plus près, étape par étape, la construction d’un enfant jusqu’à l’âge d’homme : « Aucun tempo individuel ne saurait être juste s’il se dissocie de l’élan universel […] / Tout peut ainsi trouver sa place dans cette œuvre multiforme, [...]une constellation de regards et d‘écoute, relié à la totalité et l’infime[...] »
Et c’est dans un même souffle qu’elle révèle en filigrane dans ces pages, outre les apprentissages d’écrire et d’être en vie en légèreté / une belle manière d’être au monde. Un Raymond Farina salué par Norge et Michel Manoll nous le rappelle-t-elle.

Ajouter quelques lignes sur Sabine Dewulf [1] : Enseignante, écrivain, psychanalyste en rêve éveillé. Après s’être intéressée de très près à Supervielle (elle en est d’ailleurs une spécialiste reconnue, ses livres aux Éditions l’Harmattan. 2001, Bertrand-Lacoste. 2008, Presses universitaire. 2009), c’est de Pierre Dhainaut, d’un pays qu’elle s’est rapprochée (Éditions des Vanneaux. 2008).

Ici elle nous livre son Farina. Si dans ce parcours mouvementé, force et fragilité nous sont rendues, c’est à sa propre nature d’artiste que nous le devons, nous sentir ainsi orientés, touchés par cette œuvre.

Bruno Normand


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Notes

[1A paraître Et je suis sur la terre (Éditions L’Herbe qui tremble).



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