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Martine Morillon-Carreau, Et puis quoi d’à venir, par Michèle Duclos

jeudi 1er juillet 2021, par Cécile Guivarch

illustrations de Marc Bergère et traduction en anglais de Patrick Williamson. Éditions Transignum, 2021.

Si l’on en croit Proust, « chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même »…
J’écoutais ce matin une émission de France-Culture où l’on rappelait , Héraclite [1], les mots, le langage verbal sont incapables de rendre compte du véritable réel, que l’on ne parvient au mieux qu’à suggérer par des équivalents imagés, des métaphores… une approche philosophique défendue aussi par le grand poète et penseur Yves Bonnefoy pour qui le langage détruit la belle unité d’un Tout que peut seulement suggérer la musique ; imperfection du langage pourtant indispensable pour ouvrir une brèche dans ce cosmos ‒ l’Être ? ‒ qui nous baigne, qu’arrive à dire l’élégante suggestion minimale du haiku, une forme poétique ailleurs souvent pratiquée par Martine Morillon-Carreau.

C’est ce que je tente ici d’apprivoiser en me heurtant à l‘expérience – ontologique ? – présentée par la poète, d’entrée, brutalement comme une expérience foudroyante (« foudre / qui aveugle et dessille / signe et désigne ») dont les premiers mots aux sons rudes rendent la violence pourtant « désirable » et comme « un songe étranger ». Une « Apparition / disparition », « Instant d’un saisissement / dans l’ellipse ». Plus loin repris comme une « épiphanie de lumière » de « petits halos qui s’allument / s’effacent » magnifiquement
illustrés avec des couleurs claires et vives par Marc Bergère qui sait traduire aussi, par quelques simples traits, un élan vertical.

Un adepte bouddhiste évoquera la pensée ishiryo au-delà de tout rationnel et individuel qui « résiste » au « mystère des mots » et à laquelle on accédera parfois brutalement, à l’issue de longues pratiques apparemment absurdes.

Ici, cette expérience est rendue visuellement ‒ métaphoriquement ? par un « arbre mort » vision à laquelle va se substituer près du « basalte [à l’]évidence sombre », cet autre arbre aux « feuilles neuves à palpiter », dans « leur fragilité translucide » au « scintillement d’étoiles ». Est-il permis d’y lire l’Unité retrouvée, l’Un présenté par Bonnefoy ‒ dans la rencontre heureuse des contraires des retrouvailles des mystiques avec le Tout au-delà de la Raison ?

Encore étourdie (?) par cette expérience, la poète conclut : « quoi d’à venir ? », comme Baudelaire à qui elle confie de non-conclure : « la toile était levée et j’attendais encore ». La toile de notre pseudo-réel quotidien ?
En ouverture elle invitait le lecteur à la suivre, avec André du Bouchet, sur une « route (…) qu’on ne connaît pas », mais la poésie ne reste-t-elle pas, comme le rappelait Kenneth White « un espace où chacun ne peut plus pénétrer que seul et sans bruit… » ?

Michèle Duclos, 10 juin 2021.


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Notes

[1Notons à ce propos, empruntée justement à Héraclite, l’épigraphe d’un livre de Martine Morillon-Carreau, Pierres d’attente, Petit Pavé, 2013 : « τὰ δὲ πάντα οἰακίζει κεραυνός » (« la foudre gouverne toutes choses »).



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