Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Notes de Bruno Normand

samedi 28 mars 2020, par Bnormand, Cécile Guivarch

Et je suis sur la terre. / Sabine Dewulf. Éditions l’herbe qui tremble. Paris. 2020.

Dans le précédent numéro de Terre à ciel, en présentant le dernier ouvrage de Sabine Dewulf j’annonçais également celui à paraître Et je suis sur la terre livre important pour son auteure car ici il s’agit de son propre travail d’écriture, il est dédié à la mémoire d’un enfant qui n’aura vécu que quelques mois. Sans souhaiter entrer dans une intimité, indiquer quand même que cet événement semble bien borner ce qui fut un avant et ce qui fut un après. De même nous ne ferons qu’effleurer un rêve récurent qui semble lui aussi avoir jalonné un chemin de nuit, Plus d’une nuit ce rêve te fait signe[…] /        Une blessure initiale écrit-elle encore, offrant là peut-être un point zéro à une innocence abandonnée trop tôt.

Le chapitre 1 / Sous la langue le récit / entendez une langue jusqu’alors endormie, en silence, interrogez ce que salive, sucs, souffle et sang / ce qu’ énergie sait d’elle, a retenu de cela en elle. Le récit / l’aller vers Soi parfois demande de se retourner un peu,
[...] soudain la maison hurle / une pleureuse aux bras vides / arpente l’espace orphelin : lune seule / une lune pour elle seule        fruit là-haut d’un chagrin ici-bas, présence là vide telle une bogue ouverte au ciel, aux nuits, aux jours désormais… Et puis pourtant le temps continue, la marche sans le sens, les pas sans direction / tes pas se sont vidés / marcher à rebours c’est possible, rien n’indique où aller,        le / On a dénudé l’arbre. Un On / validant un désordre, à / cela, une vie enlevée (en-levée) / amenant une presque folie, une fresque nuit à nuit. Pensées liguées contre ton sang / souffle inversé […]        /        le Prana ne dessinant plus la forme des choses, ne nourrissant plus ni le corps ni le souffle qui le traverse, le Prana, le Ciel n’entrant plus / Glisse tout ton propre corps / dans la marge […] / Sabine Dewulf, elle, l’illustrant ainsi le corps désaxé à ce moment du corps / d’une vie, sa vie. Bien évidemment à un autre moment d’elle, le Souffle retrouve corps, nature en elle reprend force / phrases nouvelles s’aventurent / [...] tu risques quelques pas affranchis des archives / la fleur entrelacée aux orties veut jaillir […]         le désir lui invente un cela, à défaut d’être, d’être encore quelques phrases du paraître /        quelques phrases. s’étonnent / de ne plus sentir le verbe /        oui mais quelques phrases quand même veillant sur elle, comme celle-ci venue, magnifique / la pluie te ramasse parfois /        De même cette enfance gardienne avec des mots, des terreurs / lui revenant à la figure / les donjons et la gueule d’une louve entrelaçant le / tu t’emplis de nuages[…] et puis tu t’ en vas lire / dans le parfum des pommes [...] fantômes        ainsi entrelacés.

Dans ces instants revécus c’est aussi la vie qui revient, qui lui revient. D’un invisible insuffisamment nourri, sûrement beaucoup de ces frayeurs enfouies aussitôt qu’apparues / se sont offertes danse / danse des revenants, d’un échange confisqué / se sont invitées longtemps jusqu’à ce que... un signe venu, un Matthieu Ricard peut-être à qui elle offre poème d’elle page 38, enfin les lignes d’un retour à une marche vers / tes sensations reprennent gouvernail [...] J’avoue avoir été surpris tant par la forme que par le fond car connaissant un peu les écrivains dont Sabine Dewulf loue d’habitude les écritures blanches, là nous en sommes loin. Ce qui au passage est tout à son crédit, tant le ton et le style lui sont propres / héritage peut-être de ces années de psychanalyste en rêve éveillé dont elle souligne l’importance un temps dans sa formation de femme, dans sa vie. L’imaginaire semble en effet tiré de cette marche en elle, de ses penchements… c’est ce qui m’apparaît dans un premier temps / l’image d’une femme penchée, ramassant là et là dans son quotidien les bois morts de quelques souvenirs douloureux. Les rassemblant / les assemblant là / les quelques mots qui s’aimantent autour d’une même vibration, d’une présence au monde alors souffrante. A quelques moments par trouées les signes timides d’une transformation possible. L’auteure on le sait parallèlement toutes ces années découvre des écritures, travaille sur elles… Est-ce d’instinct des voies à accompagner jusqu’à ce qu’elle trouve porte et force en elle. Des phrases s’assemblent, édifient échafaudage, certes fictif l’échafaudage autour d’un feu à venir, d’un feu de tout cela / la Perte, les pertes qui prennent corps. Sabine Dewulf semble bien / l’avoir relevée cette partie d’elle qui regardait le sol, les lignes s’éclairent dans la suite de ce récit /

[…] de l’infini ta paume fait l’épreuve[…] Ayin / œil et source fondus / implose toute chose : ni dedans ni autour / le nulle part déborde […] / descendre en soi valse profonde / ventre et tête accordés / Danse à nouveau mais cette fois Danse des souffles nourrie des souffles, des fluides revenus. Énergie sur blessure initiale. S’offrir encore et encore à s’effacer, à effacer toutes traces inutiles, s’offrir entière à une nudité à venir / peu de mots pour l’essentiel illisible / s’offrir désormais lisible à l’essentiel, au ciel en elle.

On me le témoigne / d’aucuns encore ont beaucoup de mal à approcher l’Art contemporain et à travers lui, l’écriture d’aujourd’hui / les multiples écritures disponibles… les mille entrées possibles pour rendre compte des mille et une nuits, des mille et un jours / des mille et un vécus / d’une multitude de corps, de présence en marche. D’une matière en marche, en transformation, de ce mystère en nous qui nous l’offre ce geste d’aller, ce geste d’écrire. C’est pour ma part, ce qui peut le rendre intéressant parfois car il nous montre les sueurs, suées nécessaires jusqu’à ce qu’une vie nous apparaisse évidée,
/
[…] tes larmes murmurantes /         peu à peu ont raison des armures / une œuvre dans l’œuf nous apparaît là devant nous, nue / évidente. Sons d’elle déjà dans mur de murmurantes, d’armure se répondant, l’évidant d’un son / mur / d’un Mur. Bien sûr il en reste beaucoup de choses comme elles sont, à découvrir en elle et autour…

Apprendre[...] seuil, déjà elle le suggère cela /        Un jour c’est l’abîme qui brûle et encore /        tu te tiens […]        où la mer avoisine la source. Là où l’ Océan aboie en sa chair d’eau et d’air, en sa chair de ciel se tenir au plus près d’une source en lui, en nous / pareille. Marcher jusqu’à ce qu’ advienne ce chapitre :
Et je suis sur la terre au mitan d’un parcours donnant titre à ce livre. Tel un postulat, énoncer ainsi naissance et renaissance dans / par l’Ainsi. Et cette fois, l’invisible trouve voix, l’invisible est nourri, Sabine Dewulf trouve mots à cet enfant enlevé trop tôt
/
Tout-petit papillon qui vibra sans avoir / eu le temps de te faire mon frère / je te regarde / pour la deuxième fois […] je t’ai choisi une hirondelle [….] où es-tu qu’es-tu devenu en cet autre coté […]        trouve réponse, le rencontre le Vide ainsi en tenue d’être là / en elle, avec elle. / Petit frère je te parle / pour la première fois[…] un sentier d’air nous relie[…] à la matière […] / Tu ne dors plus tes yeux sont ouverts

Au-delà des apparences trompeuses, d’une première partie douloureuse, le livre de Sabine Dewulf est un livre de santé, d’une santé recouvrée ou en voie de l’être, d’une énergie en elle qui ne demande qu’à se dresser. Probablement l’incendie n’a pas encore eu lieu dans cet ouvrage et le feu entrevu reste un feu à venir. Puisse-t‘il l’être dans ses textes prochains / advenir et aller à la rencontre jusqu’à s’y confondre, des écritures dont elle aime tant célébrer la Lumière. Le désir est là, présent / vibrant […] / confiance à l’arbre / le saint axe gardien
/ […] le silence notre fil / les paroles viendront […] patient le pouls solaire / D’ailleurs dans son dernier chapitre / Guidée par la blancheur / elle le souligne cela, en présentant Caroline Francois-Rubino l’auteure des aquarelles, ondes bienveillantes qui jalonnent ce livre.
Et je suis sur la terre ou les premiers repérages, balisages d’une Parole en elle, longtemps impossible, d’un Souffle jusqu’alors retenu. Avec ce titre revendiquer présence / Acte de Présence, c’est aussi s’autoriser vivre / Exister ainsi, augmentée d’invisible et c’est avec beaucoup d’intérêt que je suivrai ce parcours, cette sensible présence.

N’en doutons pas Sabine Dewulf nous donne rendez-vous / le Pourquoi n’est pas sans Rose. En l’écrivant cela / seul cœur le sait / la Rose du cœur, elle y croit. Pas à pas, elle le devient cela / Conscience.

La petite qu’ils disaient. Cécile Guivarch. Contre-Allées (collection Lampe de poche). 2011 et / Sans Abuelo Petite. Éditions Les Carnets du Dessert de Lune. Bruxelles 2017.

Autre présence au monde et pas des moindres puisque c’est celle de notre hôte Cécile Guivarch. J’avais depuis un moment fort envie de lui rendre hommage et l’occasion là m’en est donnée grâce à un petit livre paru il y a quelques années maintenant et que je découvre seulement ces jours. La petite qu’ils disaient / ce présent bienvenu tant j’attendais signe et le voilà / alors dans le Geste, lui rendre la reconnaissance qu’elle mérite. Je revendique ici bien évidemment que c’est avec un à priori favorable que j’ai accueilli la venue de ces pages comme si cela avait été la chaleur d’un petit corps de mésange, un petit corps de passage venu se blottir en ce début janvier dans la chaleur de mes mains. Aussi c’est en toute subjectivité que j’avoue m’être laissé prendre à ce petit miracle là, avoir eu conscience pendant toute sa lecture d’accompagner quelque chose, du vivant (cela m’avait fait ça avec le Polder de Valérie Rouzeau, A cause de l’automne à sa sortie dans les années 90).

Avec La petite qu’ils disaient / je me suis surpris à ponctuer à voix haute toutes les deux ou trois pages d’un / c’est extraordinaire / tant ce petit-grand livre contient en lui tout ce qu’on cherche sans jamais vraiment le trouver. Si, on la trouve parfois cette fraîcheur bien sûr mais dans quelques haïkus, dans les quelques haïkus de quelques grands maîtres du passé qui me sont chers… et là, cela nous vient / de la petite Cécile, de cette gosse les yeux grands ouverts, le cœur grand ouvert et l’intelligence qui va avec. Elle était enfant, aussi ces souvenirs précis lui auront été probablement remémorés (d’ailleurs elle le souligne et les remercie chacune et chacun des protagonistes de cet ouvrage, n’oubliant aucun des prénoms)

En deux lignes il s’agit de quoi…

d’une enfant élevée (le mot élevée est le mot qui convient) entourée des résidents d’une sorte de pensions accueillant les tombés de l’arbre, les abîmés de la vie, les meurtris, les cabossées, les éloignés du feu, les personnes bien âgées … la cloche rythme les heures / n’ont pas idée de vie de mort si rides au / coin des yeux si rictus éclats de rire contents / d’être là ou pas[…] / sont là comme arrêtés […]        chaque jour à regarder qui[…] jusqu’à la cloche qui sonne les repas

c’est dans cet environnent qu’elle l’apprend, l’approche la vie. Une éducation ainsi avec des parents employés à cela / vivre avec eux tous les moments de la vie / la vie dans ce qu’elle est au quotidien. C’est avec des mots crus qu’elle nous la raconte, qu‘elle ne le la trahit pas cette vie à leur contact, et également avec humour qu’elle nous la traduit cette petite enfance riche en amour, en tendres échanges / par exemple avec celui-là le gros Bernard lui promettant / quand tu te marieras je / t’offrirai une rose

La petite qu’ils disaient / les mots sont pesés… c’est un véritable petit chef d’œuvre, et maintenant je comprends mieux la chaleur et la générosité reçues lors de mon premier contact avec elle. Car c’est un tout, je crois chez Cécile Guivarch / son travail de revuiste, d’auteure, de femme, de mère, de fille, de femme active et de et de… trouvant pour chacun le temps / d’être là. Une énergie nourrie, partagée et cela, je crois résolument constitutif de son travail d’écriture, d’une œuvre en cours.
Cela est force d’un livre tel le sien, de nous donner à réfléchir sur ce qui nous entoure et ce que nous apporte l’autre. Il le dit ce texte à travers tous ces personnages, ces personnes, ce que sont les présences, ce qu’est une présence. Au mieux l’actualisation de tout ce qui fut, ce qui est et ce qui va / en nous. En témoignent page après page ces portraits / cette femme-enfant / derviche tourneur à ses heures et qui s’offre transe, danse [...] ses gros mollets ses poils ses varices son gros derrière / sa grosse bouche avec du gros rouge bourgeois qui brille et déborde / elle rit tant elle s’amuse d’être là à danser en rond sur elle-même presque une boite à / musique un culbuto qui tombe nez contre terre et qui rit encore /
celui là fait sa crise il ne bouge plus / sauf ses mains qui serrent de plus en plus / fort [...] mon père ne sait comment le dégager lui enlever les mains du grillage / il continue de serrer il ne bouge plus il ne / parle plus il serre toujours / puis / il pisse dans son froc desserre tout s’effondre

et cette femme-là, la Paulette une châtelaine, elle l’aurait été avant que quoi / une méningite la conduise ici maintenant        elle tricote des écharpes de dix-huit mètres / et écrit aux gendarmes elle le marmonne cela / les gendarmes si gentils si mignons elle les aime.        Dans cette petite communauté, il y a encore le Jean-Claude qui étincelle si on lui offre main chaleur à l’intérieur de lui cela le redresse, lui donne une colonne vertébrale juste le temps de la chaleur, l’énergie reçue /

Au-delà d’une atmosphère fellinienne de ces scènes de vie, il y a une réalité beaucoup moins drôle / les jours où c’est la merde, pour reprendre et résumer cette page 18 / fait divers du jeudi 20 mai 1982 / un deux trois ont la courante / […] Juliette lance la merde[...]tapisse les murs / Carmen la prend la balance à la tête du / docteur et que dire de Blanche qui d’un coup ne l’est plus et de Georgette qui pisse dans les seaux de javel et d’ André...
et lui / érigé [...] il y en a un qui bande devant sa fenêtre / il bande il en voit des femmes à sa fenêtre / coté place de la mairie / toutes des mariées lui que personne ne / veut lui qui n’est pas fréquentable[...]mais qui bande de là-haut à les voir toutes se marier il se les prend toutes les mariées là coincé dans le radiateur

de même cette jeunette qui / accourt quand le bon pépé qui / la nique l’appelle du haut de l’escalier […] elle a sa main dans sa braguette il lui / caresse les nichons […] ainsi va la vie, dans un remake de Roméo et Juliette / là pépé recevant pluie d’elle, pluie d’or d’Irène, de sa pépée au balcon

sont ainsi ces gens, sont comme ils sont / à défaut de la vivre, ils se la racontent parfois, ils survivent ainsi / celui- là même se la rêve, se la revit / il grimpe sur un tracteur invisible et laboure (d’invisibles champs) l’invisible devant, derrière, par coté, devant l’invisible là partout déjanté il s’élance pipe à la bouche[...]freine / fait crisser il dit / vas-tu la faire la marche arrière / saloperie de machine saleté de tracteur sale / bête

sont ainsi ces gens, sont comme ils sont / lui peut-être ancien médecin, bouche ouverte il crie il crie il crie après qui quoi         il aboie le monsieur sa chair emprisonnée aboie
et que dire de celui là, peut-être le plus touchant / lui il lui manque l’odeur de la mère [...]la mère est partie l’a laissé là se débrouiller seul / dans ces pages ils défilent.

La force de cette écriture en est troublante, comme s’il suffisait à Cécile Guivarch pour écrire, de se laisser aller juste à se souvenir et nous y sommes avec chacun d’entre eux / touchés par ce qu’ils sont. Ce n’est certes pas la chair, la matière de nous qui s’impose dans ce livre bien qu’à plusieurs reprises j’ai pensé aux toiles de Bacon mais non, ce n’est pas cela /        là ce serait plutôt un livre sur l’énergie qui traverse les êtres, l’énergie garrottée chez eux à certains endroits du corps, de la psyché, (de l’âme), l’énergie bloquée les fixant là pour l’un à un grillage, les épinglant là pour d’autres tels des papillons figés dans leurs vols, leurs devenirs et pour d’autres encore de l’énergie à n’en savoir qu’en faire… la distribuant, la giclant / leurs brusques et incontrôlables comportements alternant ici et là / élans, fulgurances, ratures, dans une sorte de dripping à l’intérieur d’eux-mêmes n’obéissant qu’à une nature dévoilant par éclairs toute sa complexité.

Aussi je comprends très bien ce que la petite trouvait les dimanches à l’église à regarder le Georges ou la Jacqueline, ce qu’elle y captait /

elle n’en peut plus de chanter la bouche grande ouverte [...] elle chante Alleluia […] à regarder / le curé donne l’hostie enfin la fourre dans la bouche de Paulette la langue sortie elle dit merci merci merci monsieur le curé / à découvrir l’étrangeté, ces étranges présences

vous l’aurez compris, les commentaires ici sont de trop tant ces pages sont sans fard, tant elles imposent scènes de vie, en quelques lignes tout est dit / ce qui se voit, ce qui ne se voit pas, l’amour lien, l’amour des siens, des autres, le mal à l’autre,        / lui, là        on l’appelle le muet sauf qu’il n’est pas tout à fait muet il émet des sons il a le regard intelligent [...] j’aime parler avec le muet […] le muet aime me parler aussi il ne me lâche pas la grappe

Dans sa petite enfance Cécile Guivarch à sa façon a vécu quelque chose d’assez précieux, ce témoignage chie la force et l’empathie, pour tout dire il m’enchante et me scotche. Il n’est pas utile je crois de décortiquer à quoi tient le mystère d’un livre réussi / car c’est à l’évidence à peu de chose je crois / à une respiration, un souffle traversant une belle présence au monde si l’on en regarde celui-là.
Dans ce monde flottant, avec une actualité du monde pas forcement évidente à contenir pour certains d’entre-nous, il n’est pas inutile loin de là, d’avancer parfois les yeux fermés et de tendre ses mains vides. C’est une possibilité d’en être remercié en recevant en retour ce que nous n’attendions pas, un balancier parfois à nos présences en gite, les heures de fortes houles… Osez lire / La petite qu’ils disaient

Il serait incomplet l’univers de Cécile Guivarch si je me contentais de ne présenter que ce qui était à l’époque qu’une partie de sa vie, de son monde et paysage mental. Car des paysages autres, à chaque été, avec ses parents / une partie d’elle retrouvait pays et payses, plein de cousins, un pays en elle, La Galice. Et à travers cette région, c’est l’éloge chantée par moment d’une celtitude (d’une terre-d’une attitude qui court dans ses veines, son sang). Et de ce que pour elle est une frontière
/ Un mélange de vent d’océan dans les branches [...]’est une montagne qui nous monte sur la langue. Elle se fait lourde et puis légère. Coule dans les rivières se déverse dans l’Atlantique sans faire de vagues /
C’est ainsi avec Cécile Guivarch, elle dit (la) une frontière avec ce qui la constitue, caractérise, avec ce qu’elle est / le naturel qui la borde, la fonde. Des séquences qu’elle dévoile dans Sans Abuelo Petite avec la même agilité qu’on lui reconnaît entremêlant les Temps et les absences et les présences, abolissant les frontières.

De même ce livre paru en 2017 ne reflète sans doute pas son actualité certes mais là n’est pas mon propos, ne souhaitant en fait qu’en rappelant ce titre / donner une petite idée du mobile, de l’entité en équilibre que ses deux parutions m’offrent à entrevoir. A noter que les notes de lectures diverses parfois remarquables, (je pense à celle de Pierre Levis, à celle d’Isabelle Levesque, à celle de Patricia Cottron-Daubigné...) qui ont salué ce titre à sa sortie ont dit l’essentiel de ce qui s’y trouve / aussi y ajouter une note supplémentaire je crois n’apportera rien à ce qui a déjà été dit et magnifiquement redit.

La belle préface de Luce Guilbaud rassemble à elle seule ce que chacun j’en suis sûr nous éprouvons à la lire. La citer / « Cécile fait revivre les absents, pleine de tendresse par ces vies labourées par l’ Histoire. Elle témoigne avec des mots simples comme une visionnaire capable de redonner des battements de cœur à ceux qui n’en n’ont plus[…] » pour ma part j’écrirais / en médium. Cécile Guivarch nous est passerelle, ce corps-passerelle, c’est ainsi que je la vois, que je le sens. Elle assemble, rassemble et si partie manquante il y a, elle l’invente / l’habite avec ce qu’elle en devine, par elle / en elle (de) d’une (l’) empreinte laissée...

C’est à mon avis ce qui est poignant dans cette vie arquée à ne rien laisser sans voix, sans lien avec un Tout, un grand Tout, constamment à la recherche du chaînon manquant, comme pour cet homme, ce grand-père contraint à se séparer des siens. A ce moment d’elle, elle a 9 ans lorsqu’elle le découvre cela « La rage du silence » / je me demande comment on peut vivre avec une branche en moins dans son arbre / Quelques années plus tard la branche manquante est restituée, (les lecteurs pourront s’en donner une idée en écoutant en écho Atahualpa Yupanqui La rabia del silencio). Probablement aussi porte-elle les traces de divers abandons, déracinements, une mémoire ainsi déchirée par endroit appelant réparation, remaillage par l’écriture, c’est je crois ainsi qu’elle va, qu’elle avance...
Nature hébergeante, elle les accueille les vies présentes et passées, elle écrit une Ligne de Vie. En quête d’origine certainement, même d’une Origine qui l’attendrait devant, la renseignerait sur ce quelle est /        cela l’apaise autant que cela la questionne.

Lui laisser les dernières lignes / je me suis peut-être tout inventé / m’as-tu imaginée ?
Et cette phrase superbe sur l’exil / à défaut d’une terre natale, offrant parfum d’un lieu où :
Tu viens de l’abandon / et de la distance / à l’ombre de ton pays / tu reviens parfois.

Cécile Guivarch bien que puisant dans sa vie intime, (d’un par le corps, d’un hors le corps) écrit d’un / plus loin, plus grand qu’elle-même / à l’ombre du Soi / elle va libre, elle devient, elle le devient.

Bruno Normand


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