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Contre le désert, Alain Freixe, par Sylvie Fabre G.

dimanche 8 avril 2018, par Cécile Guivarch

Dans son dernier livre, Contre le désert, publié il y a déjà quelques mois aux éditions L’Amourier, Alain Freixe poursuit la quête qu’il avait engagée dans Vers les riveraines mais en chaussant d’autres Lunettes d’approche comme il nous en avertit lui-même par le titre de l’exergue. Car si, pour le poète comme pour tous, le monde demeure une énigme et la vie insaisissable, son esprit persiste à vouloir les comprendre, son regard à tenter de traverser les miroirs et sa langue à prendre son envol dans le jour malgré la montée inexorable des ombres et l’infrangible inconnaissance. Un feu plus ancien que lui ne l’habite-t-il pas, comme nous tous ? Et celui-ci ne porte-t-il pas à lever le visage vers le ciel, à chercher sur cette terre et dans « le vertige des étoiles » ce que voit « l’œil au-delà de l’œil » et à trouver, par-delà sa brûlure, un sens à l’être-là ?

La tâche qu’il s’assigne alors est d’explorer les marges, les intervalles et surtout les trouées d’un réel qui nous échappe pour faire voler en éclats les murs et ouvrir quelques portes. Contre le désert est l’œuvre d’un homme qui arpente le présent et sa mémoire à l’automne de la vie, en s’interrogeant sur sa condition de mortel, en se confrontant à « l’abîme du temps », aux malheurs du monde, à la vanité de toutes choses, vent et poussière au vent. Il s’adosse pour ce faire à la « grande nuit » du poème, propre peut-être à laisser passer une lumière sauvage, à faire jaillir une libre rivière dans la coulée aveugle.

La première partie du recueil commence ainsi par une remontée que le poète intitule Reprise. Le voilà de retour sur les lieux perdus de l’enfance, et ce retour est sans pitié. Ne lui restent désormais que souffle court, tour en flammes, solitude d’arbre et d’homme. Alain Freixe en un jeu de miroir linguistique semble chercher à ranimer des images et une parole que son catalan natal lui-même ne parvient pas totalement à enraciner dans le poème. La fuite inéluctable des choses, des êtres et des mots est depuis longtemps au cœur de la poésie d’Alain Freixe. Elle apparaît ici comme une fatalité. Elle fait naître sa révolte, bouillonner son sang et l’amène à grimper les pentes en montagnard têtu ou à se pencher sur les eaux pour découvrir le secret caché derrière les cols ou derrière les étangs, titres des parties suivantes. Sa quête d’un sens se décrit comme une avancée, physique, métaphysique et langagière, où alternent la prose narrative ou descriptive, onde ample, lyrique, avec des poèmes en vers libres sans ponctuation qui agissent comme éclats de présent ou de passé. Mais malgré les registres différents, un même « je » appelle le « on » car le poète n’oublie jamais que son propre parcours est aussi le reflet d’un destin collectif.

Rien n’est jamais acquis à l’homme, chantait Aragon, poète aimé d’Alain Freixe, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur mais sa tâche est de lutter « pour rester vivant » jusqu’à sa fin. Face au néant qui l’attend, à la noirceur immémoriale de ce monde que « les vainqueurs du jour/tiennent entre leurs mains/misérables » le poète voudrait ne pas laisser le désespoir gagner. Certes son long poème, en sa marche de « sentinelle désarmée », fraye une route où se déroule toute la noirceur de ce monde (douleur des démunis, ensevelissement, impuissances et défaites occupent la plupart des parties), mais si l’espérance est timide, Alain Freixe l’écrit au conditionnel, elle est aussi violente. Peut-être parce qu’elle fond le dehors et le dedans, le vécu et le rêvé et appelle quelque chose qu’on ne sait pas nommer mais qui résonne avec « la lumière et ses noms », « le vent et la soie des mains », le poème derrière les jours.

Toute la fin du livre file la métaphore d’une « danse » qui se voudrait « nouvelle » et se révèle éternelle. En pays catalan elle se joue dans l’arène de la vie et de la mort où torero et taureau la mènent ensemble. Il arrive, scande l’anaphore du poème, que l’un ou l’autre des partenaires perde la vie mais c’est toujours la mort qui gagne. Dans l’émeute ou la foule, dans le silence solitaire, peu importe, la mort clignote et son phare ne sert qu’à nous avertir de l’inéluctabilité du passage. La montagne pyrénéenne avec ses pics, ses crêtes et ses précipices délivre aussi au poète randonneur la même connaissance. Alors comment continuer, semble-t-il nous demander, quel geste pour aider, fraterniser avec le monde et surtout son semblable qui partage l’injustice et l’exil, le vide et la perte ? Au terme de ce livre, Alain Freixe nous donne réponse modeste, à la mesure de l’homme et du poète. Les mots le sourire, un chemin vers le sens à trouver dans l’humaine fraternité et le refus toujours de se courber autrement que « pour passer sous les branches » et déboucher ensemble sur « quelque chose comme un matin ».

Sachant qu’ici-bas nul ne répondra à la question que la vie nous pose, le poète, comme on tombe amoureux, choisit de garder espoir dans la parole pauvre et souveraine de la poésie. Car si, pareille à l’aimé, elle ne nous sauve pas de la mort, elle nous aide à consentir en nous donnant la part de la présence jusqu’au cœur de l’absence. Et c’est si beau, dirait son ami Jacques Ancet, même si c’est déchirant.

Sylvie Fabre G.


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