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Itinéraires non-balisés N°18 - Georges Cathalo

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Marie-Josée CHRISTIEN : Alambic (Al Manar éd., 2025), 90 pages, 19 euros –
96, boulevard Maurice Barrès, 92200 Neuilly ou editmanar@free.fr

Encadré par une citation de René Daumal et par une autre de Guillaume Apollinaire, cet
alambic se savoure dans l’obscur à partir d’un germe étonnant qui va produire « des fruits
de lumière ». C’est une étincelle qui amorce le processus avec l’alternance fructueuse des mots
et des silences, savamment orchestrée par les encres de Laurent Noël. Marie-Josée Christien ne donne pas de recette mais elle reconnaît qu’elle fournit des pistes car « les mots de passe / ensemencent le futur » et qu’il faut convoquer la patience des sèves. Et puis survient la neige dans la deuxième partie du livre alors que « la saison hésite », cette même neige qui est comme « un élixir de mots / goutte à goutte ». Plus en avant, l’artiste multicartes qu’est Marie-Josée Christien convoque quelques artistes, célèbres ou non, pour un partage, « noyau d’énergie / plein et délié ». C’est cette énergie, cet alcool, qui lui sert de carburant pour écrire, « écrire comme on marche / comme on respire / comme on vit ». La parole, parfois aphoristique, est parsemée de ruptures de vers, de relances et de mises en valeur ce qui permet d’avancer dans cette œuvre exigeante : « j’attends / que la matière des mots / prenne forme / dans le silence », toujours lui, toujours présent et sans cesse à l’affût comme ce beau livre à déguster calmement, sagement et sans modération.

 

Charlotte MINAUD : Murs / Fragments de chantier (Polder éd., 2025) 60 pages, 7 euros – La Frégate, 25 bis rue du Maréchal de Lattre – 71100 Chalon-sur-Saône ou vercey.claude@neuf.fr

À la lecture de ce livre, comment ne pas évoquer l’immense poète que fut et que demeure Thierry Metz. Le Journal d’un manœuvre témoignait d’une démarche, rude et réaliste certes, mais d’une terrible authenticité dans l’expression poétique. Cet « art pauvre » dont parle Virginie Gautier dans sa préface, c’est celle de toutes celles et de tous ceux qui doivent « tisser une toile de souffrance, de douleur et de labeur » dans leur vie quotidienne. Malgré la fatigue, Charlotte Minaud voudrait pouvoir jouer avec les mots pour alléger les jours d’un travail intensif : « alors que si je pionce en ponçant peut-être que je panse ». S’en suit un court poème qui va dérouler cette déclinaison sémantique. Et puis, elle fait preuve de compassion envers ses collègues de chantier, personnes aux corps rongés par le travail, « moches, usés, fatigués ». Et l’ « on se retrouve seul face à des murs muets » avec la radio allumée pour rendre le temps moins long et le travail moins pénible. Savoir enfin « qu’il en faut du courage pour retourner au chantier », reprendre pied, reprendre souffle, reprendre courage : « Allez faut y aller. Tant pis. Faut espérer ». Lisons et relisons ce petit livre émouvant et si authentique dans l’univers souvent artificiel qui nous environne.

 

Jean-Christophe RIBEYRE : Poèmes de l’entre-émerveillement (L’Ail des Ours éd., 2025), 46 pages, 8 euros – 24, rue Marcel Gavelle – 02200 Mercin-et-Vaux ou aildesours02@orange.fr

Cette belle collection « Grand ours » en est à son 29° titre en quelques années avec des recueils remarquables tant par le contenu textuel que par l’impeccable présentation et la mise en pages avec ici cinq interventions graphiques de la grande Anne Slacik, familière accompagnatrice des poètes. Avec ce nouveau livre, Jean-Christophe Ribeyre poursuit sa route dans une voie discrète pour bâtir une œuvre avec laquelle il faudra compter. Les langues du monde interpellent le poète dans sa démarche volontariste d’ouverture : « À l’autre bout du monde / quelqu’un parle / du même arrachement que moi » et le poète poursuit un peu plus loin en amplifiant son altruisme : « J’ai besoin de la voix des autres / pour me sentir au plus près / des arrachements », ces petites morts que sont les départs imposés ou consentis et le peut-être des retours. « Le moment venu / on voudrait dire adieu / sans répandre d’ombre » : telle est la volonté d’effacement qui atteste de la discrétion et de la modestie de ce jeune poète qui reconnaît que « nous n’avons qu’un poème / pour guérir / des paroles qui mutilent ». Pourtant, même avec peu de moyens, le pouvoir du poète semble infini puisqu’on « ne laisse à la fin que des sources » et les sources de Jean-Christophe Ribeyre sont bien là : à nous de les découvrir et de les donner en partage.

 

Catherine ANDRIEU : Incendies ailés (Encres Vives éd., 2025), 32 pages, 6,60 euros – 232, avenue du Maréchal Juin – 34110 Frontignan ou encres.vives34@gmail.com

De page en page, de poème en poème, nous suivons ici l’itinéraire singulier de Catherine Andrieu. Elle dévoile sans exhibitionnisme des fragments d’un parcours qui l’a conduite sous divers cieux depuis l’origine en pays catalan à Collioure sous l’ombre tutélaire de Machado puis à l’école de Port-Vendres avec « la mer / toujours la mer ». On suit l’adolescente à Taormina, « quatorze ans / une robe trop grande » avant de se retrouver en Amérique. De retour en France, c’est la Provence qui l’accueille, « là-bas sous l’échine brûlante de la Sainte-Victoire ». Après ce fut la Corse, « Porto-Vecchio en éclats d’ocre et de sel » avec à 24 ans la région parisienne, « quand Paris m’a frappé ». La suite, et la fin (?) se situe du côté de la côte charentaise. Désormais, écrit-elle, « j’habite une ville enroulée dans l’embrun ». La boucle est bouclée : « j’écoute la mer mordre la nuit ». Le parcours existentiel de Catherine Andrieu est parsemé d’images originales qui attestent de la forte détermination de cette autrice que l’on devra suivre attentivement.

 

Olivier BENOIT-GONIN : Marche lynx (Le clos jouve éd., 2025), 88 pages, 17 euros – 4, rue Perrod, 69004 Lyon ou leclosjouveeditions@gmail.com

Voici le premier livre d’un ornithologue qui a trouvé dans l’écriture poétique une forme d’expression adaptée à la fois à sa démarche scientifique et à sa démarche humaniste. Dans son originale préface, Luc Jacquet, le célèbre réalisateur, entre autres films, de La Marche de l’empereur, situe bien ce poète atypique, « orpailleur des petites choses / alchimiste du bonheur sensible ». Cet aventurier de l’ordinaire sait se faire discret afin d’aller au plus près de l’univers fascinant de la faune et de la flore. Faite de patience et d’un sens aigu de l’observation, cette démarche est celle d’un poète attentif au presque-rien qui nous entoure et que son œil de lynx parvient à déceler. Plus on avance dans la lecture de ce recueil et plus l’écriture se fait réaliste et directe en dénonçant « l’hypocrisie ou la naïveté / De vouloir changer le monde / En un développement durable ». Face à la réalité, le poète n’est pas dupe car il sait que « c’est une fable que nous nous racontons / Pour soulager notre conscience ». Il se révolte ensuite contre les engins destructeurs en rappelant que « nous nous retirons du monde en détruisant ». On trouve aussi dans ce livre original une piqûre de rappel destinée aux partisans intégristes de ce qu’il nomme « l’égologie ».

Georges Cathalo


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