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Poésie d’aujourd’hui

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Lecture de « La gare levantine » de Philippe Veyrunes, par Eric Chassefière

lundi 12 avril 2021, par Cécile Guivarch

Il nous faut nous imaginer nous embarquer dans quelque nacelle suspendue entre hier et demain, oublieux de notre origine comme de notre destination, train de l’aube glissant à travers forêts et nuits, aéronef survolant paysages de lumière ou de glace, vaisseau navigant ou échoué sur une plage lointaine, nacelle depuis laquelle, à travers le hublot, nous observons le monde, dans l’extrême picturalité de ses paysages et de ses cités, à la façon d’un tableau de Breughel ; dans son silence aussi, car au firmament de ces scènes du quotidien, montrant l’homme dans son humanité comme dans sa noirceur, est toujours un lointain pour éveiller le rêve, horizon de la mer ou des blés, arc-en-ciel enjambant le monde, feu d’artifice, ciel d’été, ou d’étoiles. Philippe Veyrunes a choisi de placer ce monde que nous voyons défiler, celui de ses « paysages intérieurs », dans un passé de contes de fées, rois et reines, châteaux, banquets, bals masqués, décors se prêtant autant au foisonnement pictural, formes et couleurs, qu’à l’évocation du merveilleux, partout à l’affleurement. Nous voici, nous lecteurs, comme ces passagers du paquebot que le poète fait voguer vers le pôle, peintre, amoureux, géographe, meurtrier en fuite, détective, peut-être à la fois tous ceux-là, facettes multiples de notre être profond, quêtant la rive lointaine qui nous permettra de nous échapper, cette banquise qu’une fois atteinte nous célèbrerons, avant de nous y accomplir en pleine liberté : « Lecture de poèmes à la gloire du soleil bas, recueillement et murmures. Le peintre ébloui affûte ses pinceaux, les amoureux leurs baisers. Chaussant des patins, les meurtriers prennent le large ». Et c’est bien cela que nous embarquant dans les trains de « la gare levantine » nous faisons, prendre le large, s’élancer en quête d’horizons lointains qui nous révèleront à nous-même.

L’intrusion du rêve au fil de ces textes est toujours fulgurance, émerveillement et nuit, instant retenu qui, peut-être, n’est jamais aussi intense que dans sa perte, la magie de la nostalgie que celle-ci éveille. Ainsi cette fête avec soubrettes, loups masquant les visages, danseurs en bicornes, pendant laquelle un vieux général fait par jeu retentir un canon dans le parc : « enfin, grande rumeur de joie, quand le soleil explose et que la nuit descend d’un coup », instant donc, dans le même mouvement, d’illumination et de nuit. Ou, de façon plus intérieure, dans le poème qui ouvre le cycle, cette nuit dans une mansarde, tout près du ciel, cette autre, l’aimée, la poésie (?), réchauffant le poète de « mots inconnus », l’habillant de « phrases nouvelles », parole s’inscrivant dans un silence, celui de lointains noyés d’une brume effaçant le vacarme du monde. Et la voix toujours : « Nous aimerons l’hiver, comme un oiseau perdu sous les arceaux noirs des forêts ». Comme si cette solitude où l’oiseau s’égare avait le pouvoir de réchauffer, faire espérer, échappée peut-être vers le rêve, le plein de soi-même. Et ces étoiles que, dans la même nuit, l’allumeur de réverbère ranime dans le ciel… Les étoiles, chez Philippe Veyrunes, sont partout présentes, comme dans cet autre poème qui décrit une fête de village et un feu d’artifice « éclaboussant le ciel de larmes brûlantes ». Il faudra, pour que la rumeur des spectateurs enfle et que jaillissent les cris, que « les fusées retombées mêl[èr]ent leur cendre à l’ombre des étoiles », comme si la joie ne pouvait naître que dans l’instant de nuit, quand les étoiles s’éteignent à terre, unissant terre et ciel dans le temps suspendu de la mémoire. Mariage intime, au fil de ces poèmes, des étoiles, du vent et de la terre, comme en certaines nuits quand, le temps tournoyant prêt à s’abattre, nous tenant « muets, le visage aux carreaux, pour notre veille de minuit entre hier et demain », le vent affile des étoiles neuves, comme, peut-être, si la mort qui menace promettait de nouvelles naissances. Ou dans ces autres, annonciatrices de solitude, ces vents intenses, « criblés d’étoiles », qui poussent de « grands vols d’oiseaux », charriant sur la lande buissons et feuilles, avec de vieux chevaux « au pas lourd, à la crinière jaune : les vieilles montures de l’ennui, que tu chevauchera[i]s bientôt ». Les étoiles, non seulement ont chair, mais aussi âme, elles se fanent comme les fleurs, comme cette « rose des matins noirs » enfouie dans la nuit de l’être, à laquelle une lumière neuve vient donner regard, habillant le poète, au temps de leur fanaison, de l’âme des étoiles.

La mer, miroir terrestre de l’étoile, la mer survolée, fendue par l’étrave ; celle aussi des lointains, promesse d’échappée, effacement ou éveil. La gare levantine, où « sous des verrières bleues se rangent les trains de l’aube », est déjà rivage. Les passagers descendant des trains, vieillards, garçonnets en pleurs, jeunes filles en uniforme de pensionnat, marins, ont voyagé à travers temps et espace, connu tourments et joies de la vie. Non loin de la gare, au-delà de l’immense prairie où courent les chevaux, la mer, avec « leurs grands frères d’écume », qui « ont laissé leur crinière sur la plage rosée », lieu de toutes les espérances. La mer à qui, dans un autre poème, on fait offrande : « sur la mer, longuement, des bouquets de fleurs blanches ont dérivé à contre-vague. Méduses parfumées. Couronnes d’amour, se défaisant lame après lame ». La mer vivante, dont « les officiants guettent dans l’ombre le signe tutélaire : ce long mugissement de lamantin, lorsque les dieux s’éveilleront avec leurs cheveux d’algues et leurs jambes de vent ». Ailleurs, plus loin vers l’horizon, la mer qui vient au secours du prisonnier qui, sans souci des geôliers arpentant la forteresse dont, « nuit et jour, frôlés par les méduses, caressés par les vagues, les murs se sont chargés des parfums du large », grave au couteau sur les murs ses messages d’amour, caressant le temps. « Venus du grand large à son appel charmeur, des dauphins complices ébranlent de leur bec la muraille tendre ». La mer sanctuaire de la mémoire heureuse, menaçant de reprendre le navire échoué là, aux portes de la ville, qu’on ne peut approcher sans périr dans les sables mouvants, et où l’on aperçoit le soir de la lumière aux hublots, et de longues silhouettes. « Pour tous, le bel ange de proue aux yeux phosphorescents protégeait la ville. Et quel bonheur d’admirer de loin les cheminées sculptées, les boiseries fines de la coque et le pavillon mauve ! ». À l’ultime de la mer, l’île boréale, les flots sans parfum, les montagnes râpeuses dans la brume, « le port extrême, aux pavés luisant d’algues, aux maisons de bois rouge », rues étincelant sous les réverbères, et au terme de la route sinueuse, la falaise, d’où ils verront « se confondre nuages et rochers, mer et ciel, aujourd’hui et demain ».

Partout la fête de la vie, fête joyeuse ou sombre. Fête avec arlequins, pierrots et diables, roues à eau, paradeurs contant leurs histoires enchanteresses aux clients des vieux cafés qui « lézardent la fleur aux dents », car « le temps déroule ses paresses. Comme les vieilles roues des moulins, pesamment, le soleil tourne dans le ciel ». Les estivants s’égaient le soir dans caves et greniers en quête de merveilles. « Bientôt : larmes filantes, rires en gorges et beaux frissons, devant les scènes en mie de pain qu’illuminent des torches ». La rue, comme une scène, offre au voyageur, à l’heure nocturne où « échoppes et façades pivotent sur elles-mêmes, repoussant dans l’ombre les acteurs du jour », le vrai spectacle du monde : dresseurs d’iguanes, faux-monnayeurs, liseurs de romans interdits ; nuit, envers du jour, tout au long de laquelle « des orphelins vont lâcher à l’envi des cerceaux en flammes », éveillant, peut-être, la lumière de l’amour dont ils ont été privés. Mais le monde des contes de fées, comme on le sait depuis Perrault et Grimm, n’est pas tendre. Il arrive que l’orage gronde et se déchaine, que les enfants deviennent violents, blasphèment, martyrisent les oiseaux, et pour finir partent en guerre, et qu’il faille « achever les volatiles blessés, dont les cris troubl[ai]ent le sommeil d’une harpiste invisible ». L’harmonie est fracassée, comme dans cet été de miracle, parfumé d’un vent marin « poussant des bruits d’abeilles et des vols d’alouettes », sur une route encombrée d’automobiles, malles sur galerie, tandems, ribambelles d’enfants. « C’était l’heure fragile, la divine éphémère, la trop parfaite et trop belle ». Car derrière cette apparente quiétude, couvent colère et sang : « Déjà, colombe aux yeux sombres, deviniez-vous ce ciel bourdonnant d’aigles, cette brise maligne fouillant les blés, ces voitures agglutinées au capot fumant, ces promeneurs étranges, sac au dos et front bas, et cette bruine rouge sur nos mots d’amour ? ». La guerre, dans ces textes, n’est jamais loin, elle gronde au lointain, toujours menaçante. Comme dans le train transcaucasien, où « le front appuyé sur les vitres chaudes, vous n’étiez que rêves de lune, douceur et fuite », au milieu des « chasseurs fébriles, couteau à la ceinture ».

Ce voyageur émerveillé, perdu dans la contemplation du monde depuis le hublot de sa fragile nacelle, n’est-il pas « l’étranger » du poème qui clôt le cycle, que ses familiers ne reconnaissent pas, et que ceux qui le saluent prennent pour un autre, celui-là qui va jusqu’à feuilleter les albums photos à sa propre recherche, « mais le visage omniprésent ne lui évoquait personne, pas même celui croisé dans les miroirs » ? Peut-être, à tant regarder le monde, en a-t-il pris le visage. Peut-être, pour se glisser dans la fête bruyante du monde, autant que pour pouvoir s’y retirer dans ses rêveries, a-t-il revêtu, sans même s’en douter, son visage du loup qui le fait se confondre avec la nuit, l’immensité de mer et d’étoiles où, au fil du voyage, il est venu renaître.

Eric Chassefière


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