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Lettre à Sandra Lillo par Serge Prioul

dimanche 15 octobre 2017, par Cécile Guivarch

Les bancs des parcs sont vides en mars - Sandra Lillo - Editions La Centaurée

Premier réveil à Negrões
Viennent aussitôt les poèmes

Des taches de café sur ton recueil
Sandra
Les bancs des parcs sont vides en mars

J’écris sous mes chandelles
Volets fermés
En mars l’aube très tôt sort de l’ombre

Dire mon grand Lac retrouvé
Le rivage au plus bas
Mais ce ciel ce ciel qu’il porte
Nuages promesses de poème
Grand miroir comme domaine et comme rituel

Tu réalises une autre fois tes absences
combien de gestes de retour as-tu raté
avant de revenir à la surface

Tu écris sans même un point d’interrogation
Souvent je fais ainsi
Voilà quoi nous ressemble

J’ai tout
Pour t’entendre
Depuis toujours
Les pierres veillent
Me répondent
Savent
La suite ou pas

Tes mots
Sont comme les pierres de la Terre
Toujours pour saluer

Tu regardes à travers le champ
des rues uniformes

Je relis
C’est très long de relire un poème
Toujours ce devrait être

Mes trois chandelles luttent avec le soleil
quand le jour est aussi loin qu’un autre pays

Tes mots comme s’ils lisaient par-dessus mon épaule
Le gagnant toujours est le poème

La lumière arrive sur le Portugal

Presque nu
Je suis sorti respirer le Lac
Mes yeux au bleu
Pleurent comme le bleu de tes gyrophares

Se lèvent au chant des oiseaux
Aux larmes dénouées des matins

Attendre avec le Lac
Chacun notre côté du monde

Lire une poète
A sa façon
Comme on regarde sans s’asservir
Chanter avec

Ecrire
Tu le dis
Il n’y a rien à prévoir autre chose
arrive

J’écris en te lisant
Prolonge
L’ombre des chandelles
Gagnée sur le soleil

Hier
Une femme répétait
Le temps va changer

Ton vers continue
Les miens s’y enlacent
Qui donc savait que j’allais lire ton poème

Les rêves qui couvent sous ton front
sont-ils autre chose que les lieux de mémoire

Il y a ce ciel au-dessus du miroir
Mes rêves
Mes pierres
A pleurer
Se perdent dans l’image
Comme entrent dans l’eau
Des paysans les voies anciennes

Là cette femme endormie
Tourne tout contre
Mon poème s’écrit seul
Retient ma vie
Comme le pointillé du langage

Le Lac est si bas
Vide en mars
C’est encore chose d’écho

Elle va se réveiller
Je lui lirai mes vers
Puis nous taisant
Ouvrirons les volets rouges

Une amie m’a offert un marque-page
De perles plastiques qu’on soude au fer
Je le pose entre deux pages
à lire

Tu as découvert il y a peu mon grand Lac
Sur les pavés de granit gris
Il pleut depuis longtemps
le temps manque pour tout
la nuit coule le long des quais
des gouttières

Les étoiles ne tombent pas
Une s’est posée sur Negrões
Brûle derrière mes mots
J’ai toujours trouvé qu’écrire à deux
Essoufflait moins

Derrière la fenêtre
Mes nuits coulent leur silence
Les contrevents les contrevues
A n’ouvrir
Qu’avec le journal du lendemain
Et comme la nuit les feux
Confondre au matin
Fumées d’écobuages
Et brumes du Lac

Avec toi écrire
… comme si elle t’était destinée
La caresse des anges

Le premier vers du matin vient d’un autre poème
Il arrive avec la douceur du café
Du lait du miel du Barroso
Hier j’ai laissé ton recueil
Entr’ouvert sur
Un dessin qui ressemble
A l’œil

Quelqu’un reste derrière
Me regarde

Je corne la page

Toujours des livres
Se plie à mon numéro
Quand on les retrouve
Ces jalons
Signent un poème
Au-delà du poème

Puis je tapote à l’éponge
- il faut vivre -
L’eau de l’air de mes nuits
Sur les volets clos des fenêtres

Le vent souffle contre les pierres du Lac
Le jour approche
Trop clair pour continuer l’écriture

faire l’amour avec la terreur d’être vivant
…des rêves se répondent entre eux

Tant vécu ces moments
Me soutenaient les poèmes
Les pensées de midi
Les quatre heures des enfants

- il faut vivre -

Le matin lire les poètes
Ils t’infligent d’être vivant
Comme l’eau comme les nuages

D’être vivant
Rien d’autre

Par séries de trois l’horloge de Negrões
Sonne neuf coups
Sans que je sache à quoi cela correspond

Il est dix-neuf heures les rêves se répondent

tu forces le langage

Je savoure la fortune de l’abeille
Combien de fleurs combien d’étés
Combien de mots de bourgeons verts
Pour le miel du poète

Dès le réveil j’ai imaginé la mer
Les oiseaux clairs que pas encore
On ne voyait sur le Lac

Trop froid trop habité par les étoiles

Ton poème disait
Il y aura la mer derrière les rideaux
les murs
les messages du vent dans le bec
des oiseaux

Et soudain j’ai eu envie de t’écrire
dans le silence maternel de l’aube

Le monde tourne en rond et je ne veux plus
de ses nouvelles

Juste pour suivre aux lèvres
le goût amer du café
l’oubli le baiser
la lenteur du peut-être

Ecrire à deux comme un baiser qu’on souffle

Dans l’indicible de nos marches
Ne pas se perdre
Rien ne marque
Que le fil où des pages
Tu te raccroches au ciel

Cette amie rencontrée hier
Loin de fuir
Caresse et révèle

Finir par commencer

Chemin de la lune
qui patientera
Toute une nuit d’été
Pour te connaître
Ah si j’étais
bris de verre

moindre bris de verre dans ta voix

Accueillir comme on effleure
La seule façon du poème

Le ciel se cueille

Toujours tes mots
L’écho

Sandra
Je te connais si peu
J’allais écrire
Connais à peine

Connaître sa peine
Voilà
Pas plus
digne d’un poète

Savoir ce qui va au-delà du savoir

Premier degré d’aimer

on essaie comme un mort noue
sa cravate devant le vide

Tout
Est à aimer
Dès son début
Le poème à écrire

Dire du monde son désordre
Des voix de loin en loin s’efforcent de donner
le change

Ranger ses vers

Ma lampe est au silence
Celui qu’il faut
Sur les passerelles
Que tu me tends

Silence des nuits

Rien n’échappe
Que les soirs sans chandelle

Pour te lire
Sans ouvrir mes volets
Bordés de lumière
J’ai tenu allumé
vivants…
notre côté du monde

N’aie pas peur
Même si
Triomphe de quelque chose

Les bancs des parcs sont vides en mars

Negrões - Barroso - Portugal - 2 mars 2017

Serge Prioul,
Remerciements à Denise le Dantec pour sa relecture


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