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« À l’équilibre » de Judith Chavanne par Geneviève Liautard

vendredi 1er novembre 2019, par Roselyne Sibille

À l’équilibre – Judith Chavanne – Éditions Le Bois d’Orion - 2018

Le sol et l’envol

Peut-être que l’enfant apprenant à marcher se laisse guider par une voix qui lui parle et lui donne le sol, un sol d’herbe ou de tourbe.

« Peut-être » nous dit Judith car rien n’est asséné dans cette lente avancée, tout reste à découvrir par soi-même. Tout est à sentir puissamment dans l’univers du poète habité d’enfance, peuplé d’oiseaux, traversé de jardins.

La poète, si elle guide le regard de l’enfant, nous invite aussi à nous ouvrir à la beauté des choses :

Vois, l’oiseau s’est posé
pour une halte sur la branche
comme un fruit mûr, rebondi et nouveau

Va-et-vient entre notre vie d’humains, celle des plantes et des arbres à côté desquels on mesure la taille relative de l’enfant.

Plus difficile à l’homme de grandir,
à la jeune femme, sidérée par la vie,
qui erre, ignorant quel est son amour ;

nous dit l’auteur, car tout n’est pas idyllique dans le jardin de la vie. Il y a une tristesse humaine qui peut être adoucie par ce Pressentiment de fruit, visions de feuilles :/tout ce que nous avons à opposer à la peine.
Mais l’inquiétude est bavarde, elle parle haut
et craille comme la corneille.

…alors que les oiseaux, eux, sont bientôt enlevés par le vol.

Ce qui nous appelle

Il y a trois fois rien dans l’univers de Judith Chavanne, un arbre, un vent, un enfant, et pourtant il nous appelle au plus profond. Peut-être justement car il vise l’essentiel, nous fait faire un pas en arrière ou de côté, c’est selon.
Passage de l’individuel à l’universel dans la lente remontée des mémoires.

Ce quelqu’un qui parle… à un autre, doucement, c’est elle et cet enfant à qui il arrive d’entendre ne serait-ce pas nous ?

Judith Chavanne utilise abondamment la ponctuation. Elle scande ses vers ; sa scansion est douce. Les points virgules annoncent de petits tableaux brefs comme on le dit des poèmes mais qui renferment tout un monde qui révèle, qui nous appelle. Tout ce qui permet de sortir soi-même de l’ombre en cet instant car

Pourtant, il y a de la douceur ;

la façon comme un sourire en avril
que le prunus et le cerisier ont d’éclore ;

à des carrefours, la marche suspendue
le temps qu’on hésite, et le corps
qui prend avec grâce une pause inconnue ;

le rythme plus lent sur lequel se prononce
une amie, comme pour nous laisser le temps
de nous installer dans une parole partagée ;

et cette place qu’on s’accorde aussi
en aimant en secret, destinant des pensées
que l’on sait pouvoir être reçues.

Il ne suffit pas que l’âme soit effleurée ;
mais on peut sans doute aller sans frémir,
avec l’air, la voix, les corps, l’absence même
et la nature inventive pour alliés.

Dans l’évidence

Quand la vie est aussi dure est-il suffisant de faire les gestes inhabituels, de prendre soin de l’existence pour que le monde soit en équilibre ?

Et dans les cœurs nous dit Judith Chavanne, que se passe-t-il dans les cœurs ?

Va-et-vient entre le corps et le végétal.
Cette fleur vers laquelle la poète revient comme à une énigme, elle est consolatrice, elle nous ramène à l’essentiel, l’amour.

Taisons nous, il suffit
si devant elle le cœur sourit, s’il se fond
à la couleur — nous aimons.

Et de la fleur à l’enfant il n’y a qu’une page à tourner et la paix à retrouver dans l’appel de celui qui a désiré qu’on le regarde/tracer son étoile sur le papier.

Et cette joie à prendre ! Les oiseaux nous donnent l’exemple de la légèreté.

Entre nous l’espace

Et puis, il y a l’amour, plutôt le désamour, cet espace qui s’ouvre parfois et nos maigres tentatives de rapprochement quand Celui vers lequel on va, on va plus qu’on ne vole/même si on l’a aimé aussi de cette façon là.
Les doutes s’insinuent : (que sont devenues les grandes ardeurs ?) Et pourtant, il suffit parfois d’une main qui échappe pour que l’on soit à nouveau sous les doigts/ vivants comme un envol frémissant d’oiseaux.

Il suffit pourtant de peu
pour franchir entre nous l’espace,
le vide plus résistant que le béton ; d’un rien fragile
qui avance même en plein jour à tâtons.

Et comme de l’amour à la beauté il n’y a qu’un pas, c’est encore une fois devant la nature dans ce qu’elle a de vrai et de fugitif que Judith Chavanne avoue :

Alors oui, nous nous sommes aimés
en cet instant où nous nous offrions la beauté.

pas ténu porté l’un vers l’autre quand, nous dit la poète

Notre lieu désormais est,
comme les oiseaux juchés, à l’équilibre ;
eux sur la branche, nous sur l’arête
d’un partage aléatoire et fragile.

L’exclamation et le suspens

Il neige et c’est chaque fois un retour à l’enfance. Il neige, il a neigé…

Ces deux mots seul pour le dire
ouvrent dehors, dedans
l’espace d’un avènement.

Judith Chavanne dit magnifiquement —en passant du poème à la prose et à nouveau au poème comme si elle avait besoin de tout cela pour se tenir au plus près de ce qu’elle a à nous dire —cet état dans lequel la blancheur nous plonge, cette attention à laquelle elle nous oblige par le seul fait qu’elle masque, dessine un nouvel espace dans une toute autre dimension temporelle.

Et moi, que suis-je eu égard à cet événement ? J’en suis le lieu
nous dit Judith et ce lieu est situé tout bas, à portée d’enfance et d’oiseau.

Geneviève Liautard
(1er juillet 2019)

Page réalisée grâce à la complicité de Roselyne Sibille


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