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Isabelle Alentour : Louise, par Avril Caumes

mercredi 15 juillet 2020, par Roselyne Sibille

“(...)
         Bientôt on aura refermé le caveau

   Le ciel bouge si peu.”

C’est l’incipit d’Isabelle Alentour pour Louise, livre fort et subtil qui en 69 poèmes trace, traque, fouille au scalpel le combat de Louise pour mettre des mots sur un traumatisme ancien, pour enfin crier sa colère, pour comprendre, faire des liens, trouver la paix. C’est un conte féroce. C’est un livre bouleversant et contenu à la fois, qu’on lit d’un bout à l’autre, car on est pris par le récit poétique. On veut, non seulement, connaître la fin, comme quand on était gosse et que le héros était en fâcheuse posture. Mais aussi, mais surtout, l’auteure nous fait entrer dans la zone trouble du psychisme, là où le corps, le sexe, la souffrance, l’indicible ne produisent plus de pensées, là où la mort psychique se produit, hors les mots. Les débuts infimes de la reconstruction de Louise sont minutieusement observés, sa quête, d’abord balbutiante du langage écrit, la remontée progressive des souvenirs, des perceptions angoissantes jusqu’à la révélation du secret et son élaboration, tout est dit , avec âpreté, avec une attention qui porte Louise vers la lumière. Et faire de la poésie avec ça, c’est courageux et talentueux. C’est avoir un goût pour la recherche de la vérité, c’est aimer la vie en nous, son élan tout à la fois brutal et insaisissable. C’est certainement aussi une nécessité pour Isabelle Alentour. Et pourtant, ce recueil est aussi empli de douceur, puisque la narratrice, quelle qu’elle soit, Louise ou une autre femme, avec beaucoup d’amour, évoque sa mère adorée qu’elle vient d’enterrer.

         “On me dit qu’il faut que je quitte ta robe de blé (trop grande pour moi)
         pour une robe de réalité.
         Que je laisse ton visage de brioche chaude pour une boue maigre dans
         laquelle -je le sais- mes initiales ne tiendront pas.

         Les mots aussi aimeraient se débarrasser de leur histoire.”

Les textes de Louise semblent collés au haut de la page. Il y a beaucoup de blanc, de vide. Graphiquement, la perte, le manque sont suggérés. Les phrases sont courtes et ponctuées, fortement délimitées, enserrées. On étouffe parfois. Les silences sont figurés par des sauts à la ligne, des parenthèses. Ces textes sont des fragments qui ont chacun une vie, une force propre. Mais une lecture continue permet à un récit haché, haletant, douloureux de trouver un fil qui tisse et enveloppe. C’est une histoire terrible. C’est un combat pour la vie.

Je propose une lecture analytique, une sorte d’essorage du texte qui lui-même suit au plus près, à l’os, les moindres sensations, vibrations de Louise.

Le secret à dévoiler

La narratrice dans le grenier, avec tendresse, regarde des photos anciennes de sa mère. D’autres souvenirs remontent, discordants. Tous les sens sont convoqués pour aider à la remémoration.

         “Un doigt passés dans la poussière
         (picotements de laine)
         découvre cette chose : les souvenirs cabossés s’engramment dans la
         peau pour rappeler qu’ils existent.

         Si seulement l’oracle se donnait en une seule fois.”

Nous sommes prévenus, dès le début, de l’existence d’un secret. Un secret concernant la mère ou la fille ? C’est énigmatique.

         “Je ne sais quelle douleur exacte t’a emportée.
         Ni de quelle transparence était ton dernier trousseau.
         Il est des secrets
         plus impalpables
         que d’autres secrets.

         Quelque chose gémit, je ne sais encore quoi.
         Quelque chose échappe, je ne sais encore quoi.
         Quelque chose se détache.”

Le secret broie. Le secret ne peut être révélé en une seule fois. Le secret concerne plusieurs mémoires. Le secret est un secret de mort.

         “L’air circule entre les mémoires
         Accroché à un filet d’air le grelot d’un rire d’enfant qui crie Maman !
         Tressaillement.
         Ce qui ravit les autres me pulvérise.

         Lentement je tire le rideau.

         Efface le monde d’un trait de sommeil et te rejoins dans ton soleil noir.”

Les araignées

Les araignées sont un des thèmes des poèmes. Elles se nichent partout, elles se confondent avec Louise. Elles sont le fil (c’est tout tracé) conducteur du récit, tour à tour fragiles, grêles sur leur pattes, puis tissant, ravaudant avec un” fil perlé”, arpentant les vides, vérifiant les nœuds, occupant les mêmes coins de mère en fille, ou bébés araignées à protéger. Mais aussi, objets de terreur, de dépression, cachées dans des serviettes, dans des cauchemars, dans la tête. A la fin du recueil, Louise peut écraser distraitement une petite araignée, elle n’en a plus peur.

         “Dans un angle du plafond une faucheuse, prise à sa propre toile.
         De toutes ses forces elle tire la malheureuse, elle tire !

         Il faut beaucoup de force d’âme-ou peut-être de lassitude- pour se
         séparer.

         J/e n’ai pas voulu voir la suite.”

De j/e à je, de la folie aux mots

Le jeu sur le langage, la graphie particulière de ce j/e coupé est le reflet de l’anéantissement de Louise dont nous faisons la connaissance. Nous sommes projetés dans un autre temps, un autre lieu que celui de l’enterrement. Louise n’est pas encore un je autonome. L’HP, l’hôpital psychiatrique, ses couloirs, ses chambres deviennent le théâtre de son effondrement. J/e est en quête de mots. De mots pour penser (panser), reconnaître. Puis parler.

         “Alors je cours, tête et pieds nus,
         Je cours, de mes rêves dévêtue.
         Je cours, cadran solaire, je cours, lune solitaire.
         Je cours sillon d’hiver sous les neiges brûlées.
         je cours comme on oublie, en regardant ailleurs.
            Je cours avec mon corps qui pèse sur mes pieds, les plantes de mes pieds
         pressées sur les cailloux, les cailloux retournés ouvrant la terre en deux,
         et la terre fendue m’accueille à l’envers.

         J/e bascule.(...)”

Elle va mal. Elle a besoin de régresser, devient comme un nouveau-né sans langage. Quelque chose veut se dire, c’est ténu, c’est un fil qu’il faut suivre, d’abord des lettres, puis des lettres reliées, pas encore des mots. Elle sait qu’elle doit parler “Il était temps peut-être de cracher le noyau. Il était temps que finisse la route.”

         “Aux glottes entrechoquées j/e déclare : être folle c’est féérique et j/e
         n’ai aucune intention d’y remédier.
         D’ailleurs tout le monde le sait tout le monde le dit : Louise est folle,
         folle comme un feu follet, folle de cette salive sauvage qui bouillonne et
         gicle à tout moment.

         Avec pour seul guide la géométrie qui arpente les vides j/e ravaude, un
         fil perlé ici, plonge là.
         Peu à peu mes lettres se relient.
         Certaines, j/e les partage avec certains.
         Avec d’autres aucune.
         Toutes avec aucun.
         Et avec certaines, pas toutes je vous prie.”

Ses pensées bouillonnent, elle arrive à remonter le temps. “Une à une j’arrache les aiguilles du temps. Tranchées net au niveau du sternum.”J/e va naître à la parole dans cette chambre d’hôpital, discrètement accompagnée par un/une thérapeute qui accouche les mots. Thérapeute quasiment invisible, qui se cache dans les blancs de la phrase, qui offre un contenant, un réceptacle à ces paroles qui jaillissent. La délicate mise en scène de la présence/absence du thérapeute et l’assomption de la parole rend ce poème particulièrement beau :

         “J’avais cru pouvoir me taire, moi aussi.
         Ce ne doit pas être très loin, de n’être rien.

         De naître tout, aussi.
         Chambre 22, bien au chaud, j/e peux être parlée.
                 (Comme ça vient, laissez )

         Mots crachés en caillots, parlent de moi sans me noircir.
         Parlent de moi à travers moi.
                 ( dire, laissez donc)

         Bouche bée j/e m’écoute.”

L’enfance idéalisée

Les poèmes sur le traumatisme de Louise sont rythmés par des textes sur l’enfance qui s’intercalent entre les poèmes intenses et cruels. Ils sont comme des battements de cœur, une pause musicale, une oasis pour reprendre notre souffle. Ils ont une graphie différente, les textes sont en italiques et occupent une mince bande au milieu de la page. L’écriture aussi est différente, lyrique, nostalgique. Ils évoquent l’enfance avec la mère adorée. Il y a presque une unité de temps et de lieu, la mère et l’enfant sont dans le jardin et tout est vécu à hauteur d’enfant. Les tilleuls, la sieste, le ramassage des framboises, les confitures, les draps qui sèchent au soleil, un nid abandonné, la taille des oliviers et le vol des hirondelles, la flaque d’eau, les bébés araignées. Dans cet après-midi d’été, l’enfant se nourrit de la tendresse de sa mère, et partage avec elle des moments propres à irradier une vie entière. Mais des détails, de petites dissonances troublent cette image idyllique. “Dans un coin sa poupée, une jambe déboîtée. A peine une ombre jetée au soleil.” Le thème du corps désarticulé est esquissé. La menace plane. La mère est décrite somnolente, endormie dans le premier et l’avant-dernier texte. Est-ce un indice ? Une mère absente à elle-même, une enfant seule…

         “Entre les branches du seringat un nid
         abandonné.
         Tu racontes la couvaison, l’œuf éclos,
         la becquée, l’appel d’air.
         Et mimes encore l’appréhension,
         l’hésitation, la bascule, l’envol.

         Ajustée au volume moelleux de tes
         bras je frémis.
         L’été coule. Nous rions.”

Parfois, la juxtaposition des textes légers avec les textes liés au traumatisme produit un son grinçant, discordant et même insupportable. Comme si deux réalités parallèles coexistaient et s’ignoraient. Comme si une Louise excluait l’autre. Louise écartelée entre deux récits.

Le viol

C’est le cœur du recueil. “Tout ventre de fille ébréché est un pays envahi”. On entend la voix morcelée, hachée de j/e qui va mettre des mots sur ce qui a rendu Louise “SI p a r f a i t e m e n t s e g m e n t é e”.
Le corps est évoqué comme une chose dont on ne sait que faire, que l’on cache, que l’on ignore. Un assemblage d’objets hétéroclites, une poupée désarticulée. Il porte des noms de choses : pierre, fibre, trou, bosses, reliefs, bois, armure, viande. Le corps se transforme, on ne reconnaît son visage devant un miroir. Le corps se déshumanise, il devient un corps-araignée. Plus tard, après les agressions du beau-père, le corps sera desexualisé, il ne sera plus nommé. Le corps est déconnecté des émotions, pas de nom pour nommer le milieu du ventre, le sexe, la matrice. Le corps se fera inerte, mort lors des agressions.

         “Petit à petit est devenu quelque chose de plus visible.
         Deux bosses ici, un relief supplémentaire là.

         Et puis, quelque part au centre
         de plus en plus présent
         de plus en plus grand
         de plus en plus (en plus) (en plus) (en plus)
         trou

         Est le calque de mes tourments. (...)”

Le lecteur est saisi à la gorge, les mots sont simples et précis, le traumatisme va se déployer et résonner dans ses multiples dimensions. Et écrire sur cet insupportable reste, dans ce récit, beau et fort, comme une vérité, un courage qui lave et permet d’avancer.
J/e est entamée, sa parole entrechoquée, syncopée. L’écriture est nette, presque sèche, l’émotion est contenue, ce qui la rend d’autant plus aiguë. On fouille dans les chairs. J/e raconte peu à peu le rapprochement implacable du beau-père prédateur. D’abord les visites dans sa chambre quand elle se déshabille le soir. Et l’absence de la mère.

         “Chaque soir étouffée, chaque soir pétrifiée.
         Chaque soir la même gymnastique pour soustraire au regard la poitrine
         naissante, la pilosité naissante, la féminité naissante, gestes précipités,
         dos courbés, bras crispés, cuisses soudées.
         Chaque soir un peu plus bois sec.
         Chaque soir livrée au voyeurisme du beau-père.
         C’est ce mot là paraît-il.

         Et la douceur maternelle
         assommée de cachets et d’ignorance
         à l’étage en dessous.”

A ce moment précis du recueil, à peu-près au tiers, dans le texte, j/e s’efface et cède sa place à Louise qui prend en charge la suite du récit. La prise de parole a permis à Louise de prendre sa place de sujet.
Louise panique, ne dort plus, invente des cachettes à l’intérieur de son propre corps :

         “(...)
         Revient l’envie d’attraper tes pieds pour les manger,
         De porter ton pouce à ta bouche.
         Tu inventes des cachettes et serrées dedans encore d’autres cachettes.
         Les yeux de ton doudou y sont si doux.

         Inventer un berceau qui contiendrait le ciel.”

Louise oublie les agressions, Louise est dans le déni. Mais Louise a des peurs récurrentes, violentes.
Elle a peur d’une araignée grouillante cachée dans sa serviette de toilette. Louise occulte son corps. Louise dompte son corps (sauf sa bouche), Louise s’endurcit, Louise se transforme en araignée venimeuse, Louise n’aime pas, Louise n’est plus une fille, son identité est menacée :
         “(...)
         Ne plus se ressembler.
         Couper ses rêves.
         Couper ses cheveux.
         (Eux ne ressentent pas la douleur)
         (...)
         A partir de quel seuil n’est-on plus une fille ?”

Louise ne nomme pas encore ce que son corps a subi, l’amnésie la protège encore. Pas encore de mots pour dire.

         “(Ici j’écarte les mots dérangeants, ça déchire et brûle un peu entre les cuisses.

         Plein de viande mon corps
         appuie sur mes cris

         Ainsi se taisent.)”

Enfin quelque chose lâche et les images se précisent, se heurtent, nous heurtent. Les images sont terribles. Les mots sont nécessaires pour circonscrire. La syntaxe est désarticulée.
La solitude immense :

“Aucun mot pour dire que homme, que sexe ni, malgrè que, aussi, parce que brouillage durable des images et de toutes les manières que faire des images, pour faire sortir ce que tu veux c’est des mots, et des mots tu n’en as pas pour dire cette chose, ce hors enfant, ce hors humain plaquant sa carapace contre toi, son souffle sur tes seins précoces, mêlant de force sa semence à ton sang furtif.
Et ton corps partout qui suppliait pour devenir inerte.

Inerte comme qui ne disait rien, n’en savait rien.
Personne qui.”

Tout est dit de cette implosion, de cette mort psychique, ce détachement, cette coupure avec soi-même, avec ses ressentis au moment de l’agression. Économie de moyens, accumulation d’images, rythme rapide, phrases courtes terminées par un point comme un coup de poing. Nous sommes Louise et nous sommes seuls face à un ogre. Vraiment seule/seuls au monde.
Louise n’est plus cette enfant. Elle est devenue une adulte. A l’hôpital c’est comme si elle apprenait à lire et à écrire, elle apprend la mesure et la démesure des mots :

         “(...)
         La langue,
         hésite encore.

         Ne connaît toujours pas les mots.
         Puis, les voyant écrits, les admet.
         Ose les arracher aux flaques et les mâche, comme un         pharmakon amer.
         Ou inespéré.
         (Pas si clair)

         Bestial
         fut le premier mot
         inscrit sur la page."

Alors, le texte se durcit, se soulève, devient une lame d’acier, dit cru et dur, dit tout :

         “Les bras, cloués, les cuisses bien écartées surtout.
         La pesée du corps, la verge dans le vagin, l’odeur de sueur et de parfum,
         l’ignorance, la honte, le mutisme.
         Taches fangeuses plein le lit, refait le matin.

         Ne plus savoir où c’est allumé.
         Où c’est permis.
         Où ça vit / v.i.o.l

         Incruster chaque lettre sur chaque épine de chaque lèvre, au creux de
         chaque striure de chaque méninge”

Ce mot de viol, à la ponctuation interne et sans point final, est un électrochoc. Il répond au mot “bestial”, premier mot qu’a pu écrire Louise lors de sa thérapie. La colère de Louise fuse, Louise n’est plus inerte. Cette Louise là n’est plus. Les poèmes vont s’écrire au je dans le recueil à partir de ce moment là.

         “Creuse ta honte Louise, gratte-là jusqu’au bout de son os, dégage sa
         forme de gorge, ses croutes de sang le long des cuisses, rends-les à la
         nuit, à celui qui venait, politesse et bonnes manières, allure impeccable.
         Tes heures de guet.”

Le rapport mère-fille-narratrice

En fin de recueil, la narratrice du début revient et dit à nouveau son amour pour sa mère qui vient de disparaître. Elle évoque sa mère malade, errant dans les couloirs javellisés de ce qui semble être un hôpital. Étrange télescopage entre cet hôpital, celui de la mère, et l’évocation de l’HP quand j/e-Louise perd pieds et se retrouve chambre 22 avec sa thérapeute. Dans quel espace temps s’agit-il ? Y a-t-il répétition de trauma, de souffrance entre les deux femmes, la mère et la fille ?
On se souvient de quelques phrases énigmatiques, ça et là tout au long des poèmes, des petits cailloux blancs déposés comme de très légers indices d’un drame à deux temps, à deux mémoires :
“J’avais cru pouvoir me taire, moi aussi.” Le “moi aussi” interroge immédiatement. Qui se tait aussi ? Est-ce la mère de la petite fille ? “Je ne saurais jamais quelle douleur exacte t’a emportée.”dit la narratrice au tout début du recueil. La mère est souffrante et Louise encore enfant, s’en occupe, elle prend sur elle la douleur maternelle, elle devient la mère de la mère :

         “(...)
         Moi j’apprenais à remettre en place ton oreiller.
         Ma tête pleine à craquer, mes bras à peine plus libres.
         Je ne buvais qu’à tes soifs.

         Pour te rejoindre à l’intérieur de ton visage, j’aurais donné ma vie.
         Sauver tes épaules basses, les éclaboussures de ton rire."

Une injonction va lui faire occuper une place sacrificielle : “Sois bien sage Louise. Ne l’épuise pas plus !”. S’est-elle scarifiée ? Est-ce une entaille symbolique liée au viol ?

         “(...)
         Alors j’étais devenue ce que l’on me demandait.
         Docile, discrète.
         (Si je m’efface on m’aimera, si je ne dérange pas elle guérira)

         Une enfance se perdait, une plaie se ciselait.

         Une entaille rappelle.”

La boucle est bouclée, une mère absente et souffrante, un beau-père incestueux, Louise sidérée.
Une terrible question revient, la question que pose l’enfant à sa mère, la question de Louise à sa mère :“Qu’as-tu fais de ton enfant, dis, qu’en as-tu fait ?” ”Maman, vois l’erreur sur ce nom qui me cloue !” . Ce cri inarticulé, énigmatique bouleverse. Est-ce que la mère ne voulait pas voir ? Pourquoi n’a-t-elle pas protégé sa fille ?
Et la voix adulte de la narratrice proclame sa vérité :

         “J’en appelle à la légèreté, ne supporte plus les livres pour enfants.

         Pas assez heureux, pas assez lumineux.

         Je voudrais lire dans l’autre livre un conte qui sauve les filles et les mères.

         Ne nourrit-on pas ses enfants à sa propre douleur ?”

La narratrice replace au centre de son interrogation le poids de la transmission des non-dits, des souffrances non élaborées. Elle réclame un conte. Si les mères sont sauvées, les filles pourront l’être, c’est plein d’espoir.

Qui est la narratrice ? Est-ce Louise qui nous parle ? Est-ce la thérapeute qui a enfin écrit ce conte ? Est-ce une autre personne ? La construction en abyme du recueil, les deux thèmes traités, le deuil et le traumatisme, ouvre toutes les possibilités, les combinaisons et en font un livre universel et courageux qui parle de notre vulnérabilité et de notre résilience. Un livre à lire d’une traite, sauvage et maîtrisé tout à la fois.

Apaisement

Après l’enterrement, nous nous trouvons dans la maison de la mère, encore pleine de ses objets, pleine de sa présence. Nous regardons le jardin évoqué dans les poèmes dédiés à l’enfance. Le jardin est délaissé. La séparation d’avec la mère, le manque peuvent être évoqués sans effondrement et sans colère

         “La maison peu à peu se replie, bruits du jour entre tes doigts.
         Elle me laisse partir.

         On dit que les framboises viennent par paniers entiers cette année.

         Peut-être au cœur de chaque fruit
         est-il un autre fruit
         qui grandit.
         D’une croissance prudente.
         D’une résolution intime.

         Jusqu’à être à lui-même
         ce qu’il n’a pu pleurer.

         Ce qui,
         à jamais
         manque.”

Tout est désormais tranquille, le souvenir n’est plus paralysant. L’enfant en soi peut grandir. Les liens sont intériorisés et perdurent. L’oubli est supportable :

         “(...)
         Mais tenir le souvenir de toi contre ma joue c’est comme être avec toi.
         Lui parler quand je marche en forêt c’est comme être avec toi.
         L’écouter rire, pleurer, se taire, c’est comme être avec toi.

         Et l’oublier
         c’est encore être avec toi.

         Alors la belle clarté, alors la belle sérénité du matin.”

Le livre peut se clore, si doucement.

Avril CAUMES


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