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Anteparadis de Raúl Zurita (Editions Classiques Garnier - 2018) par Calou Semin

vendredi 1er novembre 2019, par Roselyne Sibille

Ecrire la résistance de l’intérieur. La souffrance. Mais la voiler pour réussir à publier. Publier. Tout en restant juste.
Ceci, tout en développant une poésie ample et singulière, centrée autour de thèmes et d’éléments géographiques et symboliques puissamment métaphoriques, auxquels s’entremêlent indissociablement l’histoire personnelle d’un homme et l’histoire collective d’un pays profondément meurtri : le Chili, juste après le coup d’état d’Augusto Pinochet. Chili dont le nom revient, de manière quasi obsessionnelle parfois, et qui apparaît comme une ligne directrice dont on ne s’écarte jamais vraiment :

Car brûlé tout le Chili fut le dernier cri que ces vallées répétèrent
calcinées _____ mortelles
dans les airs en pleurs devenus cendres s’envolant

La folie sera ainsi une douleur crépitant face au Chili

C’est un livre qui déconcerte et fait voyage. A de nombreux égards. Tout d’abord par l’importance donnée aux éléments géographiques et telluriques comme les glaciers et les cordillères, allégories de la distance et de la mort, de la puissance des forces hostiles, mais qui témoigne aussi de la géographie réelle et concrète d’un pays tout à fait hors normes :

Parcourant les prairies gelées de la haine et les flocons
haineuses sont les plaines qui traversent les Andes dans leur marche
neigeux sont les immenses cieux que dessinent ces insensées
.

Peut déconcerter aussi, pour le lecteur européen d’aujourd’hui (il s’agit là de la première traduction française d’un ouvrage paru en 1982), la profonde imprégnation d’une culture chrétienne traditionnelle, aussi bien dans les images, la langue, que dans des références explicites.

Eh bien voilà : je sais que j’écouterai la terre
et qu’elle répondra au ciel
aux pâtis et aux déserts
Et ce jour là ils se verront dire :
De la couleur du visage humain est le ciel
et inondé de larmes je leur répondrai :
De la couleur du ciel est mon Dieu

Le nom de Dieu est central, tout particulièrement dans le poème-performance céleste qui se déploya dans le ciel de New-York en lettres de fumée blanche en juin 1982. Celui-ci ouvre le recueil et le ponctue par la reproduction des photographies qui furent prises lors de l’évènement. Il prend vraiment sens quand on connaît la seconde tentative d’automutilation de l’auteur, acte qui peut sembler dément mais qui répond sans nul doute à une douleur psychique très intense qui ne pouvait pas s’exprimer autrement. Cependant ce poème est très loin d’un poème d’inspiration religieuse : Mon Dieu est désillusion / mon Dieu est charogne , même s’il se termine par Mon Dieu est / mon amour de Dieu, ce qui peut ouvrir de nombreuses perspectives, y compris métaphysiques. Le titre même de nombre de ses œuvres en témoigne depuis la première : Purgatoire ou : Le paradis est vide qui paraît en 1984 (titre qui permet de préciser la démarche). Pourtant il est annoncé ici que Les pauvres peuplent le paradis. Les préoccupations sociales, si elles apparaissent assez discrètement pour échapper à la censure, restent omniprésentes et premières ainsi que l’indiquent ces quelques lignes qui closent pratiquement le recueil :

Mais écoute si toi tu ne viens pas d’un quartier pauvre de Santiago c’est difficile que tu me comprennes toi tu ne sais probablement rien de la vie qu’on mène regarde c’est étouffant c’est de la folie c’est être réduit en morceaux
pour à peine une minute de bonheur
.

La section Pastorale qui suit Les cordillères et Les sommets des Andes, à l’inverse de ce que son nom pourrait suggérer, semble un voyage à travers la souffrance et les étendues glacées. Il s’achève cependant dans une seconde Pastorale, sur le thème de la renaissance et de la fécondité des pâturages, image où s’ancre la Vision d’un Chili qui renaîtrait après des années de deuils et de blessures.

La Vision, qui caractérise toute la fin du livre, peut paraître certes un peu (ou passablement, selon la sensibilité du lecteur) hallucinée ; le poète le reconnaît lui-même dans une citation que les traducteurs, dont il faut saluer le travail remarquable de précision et d’exigence, ont pris le soin de reproduire. Mais pouvait-il en être autrement, à l’époque, si l’on ne voulait pas sombrer dans un désespoir plus profond ?

La Vision prend enfin une dimension plus charnelle et personnelle dans cette partie où le poète s’adresse à la femme aimée, alternativement fille, mère et amante de ce pays-patrie si profondément blessé.

Dans de longs vers souvent sans ponctuation qui alternent avec de fréquentes énumérations, Raúl Zurita laisse libre cours à un élan verbal ample qu’il laisse se déployer pour qu’y surgisse une vérité. Il utilise souvent les temps de l’irréel, emploie fréquemment le lexique amoureux du folklore latino-américain. Mais la richesse de cette écriture procède surtout, à mon sens, des différents niveaux qui s’entremêlent sans cesse.

Je sais que tu vis
je sais désormais que tu vis et que touchée par la lumière
n’entrera plus en toi l’assassin ni le tyran

Ainsi la douleur extrême côtoie la joie hallucinée, l’obsession de la mort (et des morts, nombreux et jamais oubliés), l’amour charnel brutal alterne avec l’amour universel le plus éthéré. Il ose certaines expérimentations langagières assez déroutantes (par exemple l’enciélée), emprunte parfois un langage populaire et familier, et ponctue son texte de très belles images :
Alors je dissimulai simplement mon visage
je me recouvris tout entier : je devins neige

Le recueil se clôt par une affirmation peut-être trop catégorique d’une résurrection dans un futur d’amour universel idyllique. Mais, encore une fois, pouvait-il vraiment en être autrement pour maintenir l’espoir et ne pas sombrer dans la folie ?

Cet ouvrage reste le témoin de déchirements extrêmement profonds ; il révèle une volonté farouche de maintenir l’espoir :
Le Chili est lointain et n’est que mensonge / (…) / Mais bien que presque tout ne soit que mensonge / je sais qu’un jour le pays tout entier / se lèvera juste pour te voir / et même si rien n’existe, mes yeux te verront .
Il me semble que cette écriture dépasse les contingences historiques, notamment parce que l’espoir naît du pardon futur, si difficile soit-il, et cela à une époque où la violence était encore en marche et où il était même impossible pour beaucoup de victimes de l’envisager.
Car même la poussière pardonna à la poussière sur les vallons du Chili /(…) Alors devenu gage pardonné sur le Chili s’éploya pour toujours le verdoiement de ces vallons j’te l’dis vidita oui pour toujours florissants .

Et :
L’amour qui tache telle la teigne
dans tous les interstices pénètre et s’illumine
dans les bidonvilles pauvres et les cholerias
telle une plaine resplendissante
où jamais ni lui ni personne ne s’éteint

De fait, les traducteurs ont raison de souligner que la lecture de la poésie de Raul Zurita ne laissera personne indifférent. Elle déconcerte. Et fait voyage.

Calou Semin


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