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Lectures de Véronique Elfakir

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Yves Bonnefoy ou l’été du langage

La recherche du « vrai lieu » chez Yves Bonnefoy semble sans cesse renvoyer dans l’œuvre poétique à cette terre et cette maison natale de l’enfance dans le Lot, Toirac, où il passait ses vacances. C’est là, en « ce pays de l’intemporel  » qu’il fait ces premières expériences fondatrices qui deviendront ensuite des «  images de plénitude ». Chaque été, le temps semble suspendu à Toirac, dans un pur présent aux multiples saveurs sensorielles à chaque fois retrouvées qui ignorent encore la finitude. C’est pourquoi, il écrit dans l’Improbable et autres essais : «  Le vrai lieu, est un fragment de durée consumé par l’éternel, au vrai lieu le temps se défait en nous.  » Ce qui se manifeste ainsi c’est également ce qu’il nommera la présence c’est-à-dire, comme dans l’enfance, la pleine adhésion à ce qui est. Cet « ailleurs » riche en couleurs, cette terre de lumière d’un « invincible été » ressurgit sans cesse dans ses poèmes : « Dès l’enfance une certaine idée que j’avais du lieu, par exemple, ici ingrat et décoloré, ailleurs – ou plutôt « là-bas » - riche de substance, eut tout à fait, me semble-t-il aujourd’hui, le caractère de l’intuition d’une transcendance » [1]

La recherche du « vrai lieu » qui est « le serment » de la poésie est toutefois un leurre, une illusion. Cet espace atemporel qui semble encore ignorer la mort ne peut perdurer. C’est d’ailleurs à Toirac, qu’Yves Bonnefoy vivra ses premiers deuils. C’est pourquoi l’évocation de la maison natale s’accompagne souvent de quelques ombres évocatrices, ainsi que l’image d’une barque et d’un passage comme dans le poème « Souvenir » :

Je vais
Le long de la maison vers le ravin, je vois
Vaguement miroiter les choses du simple
Comme un chemin qui ouvre, sous l’étoile
Qui prépare le jour. Terre, est-il vrai
Que tant de sève dans l’amandier a mis des fleurs,
Tant de feu dans le ciel, tant de rayons
Dès l’aube dans les vitres, dans le miroir,
Tant d’ignorance dans nos vies mais tant d’espoirs,
Tant de désir de toi, terre parfaite,
N’étaient pas faits pour mûrir comme un fruit
En son instant d’extase se détache
De la branche, de la matière, saveur pure ?

Je vais,
Et il me semble que quelqu’un marche près de moi,
Ombre, qui sourirait bien que silencieuse
Comme une jeune fille, pieds nus dans l’herbe,
Accompagne un instant celui qui part.
Et celui-ci s’arrête, il la regarde,
Il prendrait volontiers dans ses mains ce visage
Qui est la terre même. Adieu, dit-il,
Présence qui ne fut que pressentie
Bien que mystérieusement tant d’années si proche,
Adieu, image impénétrable qui nous leurra
D’être la vérité enfin presque dite
 » Yves Bonnefoy, [2]

Il semble n’avoir de cesse que de ressusciter l’incandescence de ces étés radieux jusqu’à tenter de faire coïncider la parole poétique avec cette saison lumineuse : « Et je comprenais que l’été est le langage. Que les mots naissent de l’été comme laisse un serpent derrière soi, à la mue, sa fragile enveloppe transparente. Que ce n’avait pu être qu’au sud, dans les miroitements du sel sur le roc – et ces buissons ardents ! et ces grands orages, qui errent… - qu’on avait inventé les mots, et par eux l’absence ; qu’on avait rêvé la parole » [3] Ayant fait l’expérience de la séparation et du déchirement, le poète va tenter comme jadis de faire coïncider le langage avec l’être : « Le signe est devenu le lieu. » Il sait toutefois qu’il ne s’agit que d’un leurre ou un seuil pour tenter de s’ouvrir à l’éclatante apparition de la présence. Ses recueils semblent alterner entre temps perdu et temps retrouvé, entre la douleur et la joie. L’écriture poétique étant ce qui permet de renouer avec ce surcroît de perceptions propres à l’enfance : « La poésie veut briser de son écriture plurielle les significations qui se coordonnent, afin de ranimer, dans chacun de ses grands vocables, ce surcroît de la perception qui serait, pourrait-on s’y maintenir, sa parole. » [4] Elle est également ce qui permet de dépasser les oppositions au sein d’un espace où tout semble se résoudre ou se résorber :

Est-il vrai, mon amie,
Qu’il n’y a qu’un seul mot pour désigner
Dans la langue qu’on nomme la poésie
Le soleil du matin et celui du soir,

Un seul cri de joie et le cri d’angoisse,
Un seul l’amont désert et les coups de haches,
Un seul le lit défait et le ciel d’orage,
Un seul l’enfant qui naît et le dieu mort ?

L’herbe et dans l’herbe l’eau qui brille, comme un fleuve.
Tout est toujours à remailler du monde.
Le paradis est épars, je le sais,
C’est la tâche terrestre d’en reconnaître
Les fleurs disséminées dans l’herbe pauvre,
Mais l’ange a disparu, une lumière
Qui ne fut plus soudain que le soleil couchant
. [5]

Cependant l’écriture ne possède rien, si ce n’est quelques bribes de lumière qu’elle tente de sauver…

Mais écrire n’est pas avoir, ce n’est pas être,
Car le tressaillement de la joie n’y est
Qu’une ombre, serait-elle la plus claire,
Dans des mots qui encore se souviennent

De tant et tant de choses que le temps
A durement labourées de ses griffes,
-Et je ne puis donc faire que te dire
Ce que je ne suis pas, sauf en désir.

Une façon de prendre, qui serait
De cesser d’être soi dans l’acte de prendre,
Une façon de dire, qui ferait
Qu’on ne serait plus seul dans le langage.

Te soit la grand neige le tout, le rien,
Enfant des premiers pas titubants dans l’herbe,
Les yeux encore pleins de l’origine,
Les mains ne s’agrippant qu’à la lumière.

Te soient ces branches qui scintillent la parole
Que tu dois écouter mais sans comprendre
Le sens de leur découpe sur le ciel,
Sinon tu ne dénommerais qu’au prix de perdre.

Te suffisent les deux valeurs, l’une brillante,
De la colline, dans l’échancrure des arbres,
Abeille de la vie, quand se tarira
Dans ton rêve du monde ce monde même.

Et que l’eau qui ruisselle dans le pré
Te montre que la joie peut survivre au rêve
Quand la brise d’on ne sait où venue déjà disperse
Les fleurs de l’amandier, pourtant l’autre neige.

Dans Ce qui fut sans lumière, à la concentration flamboyante des sens décuplés par le souvenir de l’été s’oppose cette dispersion hivernale d’un mot devenu flocon de neige, disséminant quelques fragments d’images ou de sensations « ce cristal d’une réalité parfaitement pure » où la beauté se fait énigme :

« Ardue est la beauté, presque une énigme
Et toujours à recommencer l’apprentissage
De son vrai sens au flanc du pré en fleurs
Que couvrent par endroits des plaques de neige."

Ainsi en poésie, les mots ne cessent d’évoquer un réel rendu désirable par la projection de nos rêves et de nos espoirs. Cependant la présence ne se dévoile qu’à travers une dichotomie : d’un côté la mort et de l’autre la plénitude où le temps s’évapore ou se dissout dans un présent que l’on voudrait éterniser même s’il ne se laisse jamais totalement saisir ou fixer : « Un évènement a eu lieu, le plus profond, le plus grave, un oiseau a chanté dans le ravin de l’existence, nous avons touché l’eau qui eût calmé notre soif, mais déjà le voile du temps nous a roulés dans ses plis, l’approche de l’instant est redevenu notre exil. Il y a eu un don (…) mais nous n’avons pas pu le saisir. » [6]

La présence est plus pressentie que véritablement accomplie car elle est en réalité ce qui se passe de mots et l’image nous en sépare en ne nous en communiquant qu’un simple reflet ou miroitement à l’image du flocon éparpillé. Le vrai lieu n’est peut-être en définitive que notre rapport à ce langage désirant qui tente de s’unir à la vie avec « l’ardeur d’une aile qui vibre  ». Il semble qu’à travers ce cheminement poétique, l’acceptation de la finitude ouvre progressivement à une sorte d’acquiescement de l’être qui libère un nouvel espace où les choses se suffisent enfin à elle-même :

Nous n’avons plus besoin
D’images éclairantes pour aimer.
Cet arbre nous suffit là-bas, qui, par lumière,
Se délie de soi-même et ne sait plus
Que le nom presque dit d’un dieu presque incarné

On retrouve ici cette adhésion propre à l’enfance que resuscite le poème dans le pur bonheur parfois d’exister et de célébrer l’éclat de chaque apparition :

Je crie. Regarde,
L’amandier
Se couvre brusquement de milliers de fleurs.
Ici
Le noueux, l’à jamais terrestre, le déchiré
Entre au port. Moi la nuit
Je consens. Moi l’amandier
J’entre paré dans la chambre nuptiale
Et, vois, des mains
De plus haut dans le ciel
Prennent
Comme passe une ondée, dans chaque fleur,
La part impérissable de la vie.
Elles divisent l’amande
Avec paix. Elles touchent, elles prélèvent le germe

Elles l’emportent, grainées déjà
D’autres mondes
Dans l’à jamais de la fleur éphémère
 [7]

Si les mots sont pour Bonnefoy «  l’âme des choses », ils tentent de « recueillir un peu de la lumière qui a été le miracle d’ici  » et deviennent ainsi aussi transparents qu’une eau claire où s’écoule le temps dont l’éphémère durée est désormais transcendée à travers ces poèmes d’un éternel été :

Regarde,
Ici fleurit le rien ; et ses corolles,
Ses couleurs d’aube et de crépuscule, ses apports
De beauté mystérieuse au lieu terrestre
Et son vert sombre aussi, et le vent dans ses branches,
C’est l’or qui est en nous : or sans matière,
Or de ne pas durer, de ne pas avoir,
Or d’avoir consenti, unique flamme
Au flanc transfiguré de l’alambic

 
Kebir Ammi : Chants pour l’Afrique et chants de mémoire

Ce recueil de Kebir Ammi, Chants pour l’Afrique et les continents qui n’ont pas peur, paru aux éditions Points, entremêle les éléments autobiographiques à la géographie intime en un voyage à la lisière du souvenir, de l’enfance, du rêve et du désir. L’Afrique parcourue et aimée devient alors aussi une traversée intérieure. On pense ici à cette parole de Paul Eluard : « Le vrai voyage est en moi ». Peu à peu en parallèle à ces terres parcourues comme un livre ouvert, se dessine une autre odyssée, celle d’une sorte de devoir de mémoire. Car pour Kebir Ammi, la mémoire est en fait ce qui fonde notre rapport au monde ou la façon dont le monde s’inscrit en nous en y laissant son empreinte. Ici la mémoire personnelle rejoint la mémoire collective de ce territoire africain où s’inscrit parfois les mêmes blessures que celle de l’enfance : la perte, l’injustice, la révolte. Il semble alors redonner voix à tous les plus humbles, souvent sacrifiés, opprimés, infimes silhouettes dissoutes dans le temps : « L’Afrique rêvée, vécue, désirée, renouvelée, bâtie, /révoltée, l’Afrique dans le sang, bouillonnant/dans les veines, solitaire et profuse, traversée/mille fois, inlassablement, terre de colères/et de joies, terre de feux et de silences contraint.  »

Dans un premier temps l’Afrique fut d’abord dessinée et rêvée : « J’ai souvenir d’avoir peint des sentiments. / J’ai souvenir d’un parfum, l’œil d’un colibri, / une feuille qui se jette sur la terre humide/et morte, un son éperdu, un brin de lumière… » Le recueil s’ouvre sur quelques évocations ou invocations personnelles, où l’on devine la courageuse obstination d’une mère, «  ouvrière malhabile et consciencieuse  » sans qui aucune traversée n’aurait pu avoir lieu, dans ce pays de « l’insigne lumière/ Et des parfums tressés comme d’insolents/arcs-en-ciel qui courent dans des champs de blé/ainsi que de joie par-delà les calculs/et les partis pris de l’horizon/Le pays de l’innocence et des déchirements/Le pays des songes et de l’obsidienne pour tailler/la pierre inaugurale du plus bel Eden/Le pays de l’absence indélébile/ Et des voix jamais éteintes/Le pays ou une mère continuera de marcher/ et d’attendre, assise en silence, face à un mur/ blanc où s’enchevêtrent des récits anciens  ». L’Afrique est d’abord et avant tout cette terre maternelle de l’enfance d’abord insouciante et rieuse. Ce pays où la mère attend en silence, le retour de l’enfant prodigue. Il convient alors désormais de «  bâtir un seuil avec la terre/meurtrie de son souffle  » pour franchir l’horizon.

L’Afrique, c’est aussi l’Algérie, territoire du père, « nuit étincelante  », pays d’un homme mort trop tôt dans l’incompréhension de son ultime parole. Ainsi l’Afrique devient peu à peu l’horizon du futur pour «  défaire l’horizon précaire de nos déchirements  ». De sorte que l’on ne sait plus si elle est rêve et désir ou malentendus et blessures et sans doute n’est-elle que la somme de tout cela… Surgit alors l’empreinte d’un maître bienfaiteur en cette parole délivrante et programmatique : « Je me souviens de notre maître qui ne se souvenait/plus de nous et qui parlait seul dans la rue. /Il disait :/ Les poètes désignent le vrai chemin. » L’écriture sera alors promesse d’ouverture et de pérégrinations à travers soi et l’autre pour mieux se trouver et se découvrir et promesse d’amour et de désir… Ainsi à Carthage surgit alors la révélation du jasmin où les sens se démêlent et retrouvent leur sens au-delà de tout théorème ou de tout savoir souvent mortifère dans sa prétention de tout comprendre en une sorte d’équipée tout à la fois réelle et imaginaire. Parfois aussi la ville devient poème où se lit comme telle à travers les syllabes de ses rues à l’instar de Tombouctou.

Au fur et à mesure du voyage et de l’avancée, surgit le sentiment qu’il ne faut surtout rien oublier de tous les visages rencontrés ni même de la douleur et de la peine. Il ne s’agit pas d’ensevelir ou de nier ce qui fut, mais de l’accepter pour traverser la blessure et la transcender. Ceci ne peut que passer par l’acceptation qui va de pair avec le pardon qui seul permet de se libérer du ressassement, du ressentiment délétère pour qu’enfin s’ouvre un nouvel horizon : « Un homme est une longue route faite de chaos/Et d’hésitations/Un archipel de doutes et de peurs/Une nuit de mains inutiles et de ténèbres exsangues/Un homme est un pétale de matin bruissant/d’avenirs et de doutes/De silences et de lumière au pied d’un volcan. » Il convient alors de tracer la route à partir de nos lointains intérieurs et nos avancées incertaines.

Au fil de l’avancée et du voyage, s’impose également l’idée que cette mémoire qui nous fonde et nous définit est notre bien le plus précieux. Elle prend tout son sens et sa valeur lorsqu’elle celle de ceux qui nous précède s’efface peu à peu…emportant avec elle tout un monde. Un proverbe touareg dit que lorsqu’un ancien disparaît, c’est tout une bibliothèque qui disparaît ave lui. Cette bibliothèque devient en ce recueil, coffret de souvenirs, renfermant avec lui images, sensations, émotions, visages, rencontres, joies et peines : « Souvent dans un vieux coffre / je retrouve de vieux élans.  »

Peu à peu s’impose l’idée que « tous les hommes sont des errants  » et que notre maison est le monde… Tous en quête de quelque chose, un sens, un chemin… une direction même incertaine… car nous tous avons à parcourir « des continents de défaites et de peurs  » pour espérer atteindre la possibilité d’un à-venir… sous l’ombre tutélaire d’un Dieu « comme un fleuve tranquille/Pour guider nos pas/Vers l’aval de ce qui doit être  ». Tout en sachant que sans cesse peut survenir le meurtre de la beauté sous la botte des tyrans. La tâche alors du poète est d’incarner cette insolente liberté qui dérange et ne lâche rien «  comme un morceau de lune, dans les broussailles de l’éternité ». Porteurs « de symboles et de signes » comme une offrande, le poète est celui qui questionne notre part la plus intime et la plus essentielle : celle qui interroge au plus profond de nous-même, celle qui ne triche pas et s’oppose à la barbarie… L’Afrique devient alors ce territoire intérieur qui est « notre visage blessé  ».

Ainsi devient-elle en définitive un seul continent, la somme de tous les continents qui n’ont pas peur d’affronter leurs blessures pour mieux les dépasser, les transcender. Car seul le déchirement, le manque et l’incomplétude nous définit et nous unit au-delà de toute certitude dévastatrice. Ainsi sommes nous tous en définitive « des gens de couleurs » unis sous la même bannière de la diversité pour sauver ce qui «  reste de notre âme mélangée  » et universelle en une humanité réconciliée « Désireuse d’être sans défaire son semblable », tous unis à travers la souffrance qui n’a pas de couleur ni de patrie : «  Je suis gens de couleurs/Pour consoler à mon tour/Les oiseaux de paradis qui refusent de croire/Que le monde est condamné à être un enfer/Ils jaillissent de la plus lointaine blessure qui nous unit/Pour jurer qu’à l’horizon de notre peur/Un horizon œuvre à conjurer notre peur. Je suis gens de couleurs/Et j’attends que le jour se lève/Dans vos yeux. »

Il s’agit alors de « faire la guerre à la guerre » et de faire de la colère non pas une vengeance meurtrière mais « un arc de paix » où nous devenons alors en nos fragilités l’humanité toute entière : « C’est un vieil homme, réconcilié avec le temps,/qui attend, à Mogadiscio, que le/souvenir de son vieux père remonte à la surface/de ce qu’il ne peut plus voir. C’est un homme qui attend appuyé contre un arbre/Sous la large frondaison de ses feuilles/qui laisse passer des éclats d’éternité/L’inéluctable lumière que le ciel lui offre. » Ainsi le poème ne prend sens qu’à l’assaut du désir et de ce monde qui nous étreint, de cet ailleurs qui nous appelle à nous vaincre nous-mêmes pour mieux nous unir… Ne reste plus alors que la force d’une irréductible et indomptable beauté toujours renaissante à travers les désastres : « Tu disais, souviens-toi : / Plus forte est la beauté qui ne songe jamais / à réduire par la force qui ne se soumet pas/à son ordre./ Plus forte est la beauté qui interroge et nous interroge./Enchante, ravit, émerveille…/Plus forte est la beauté qui dit avec les joies/du cœur que le monde n’est pas une arène/pour les plus forts et que chacun d’entre nous/a le droit de tracer sa route ou de / trouver sa voie./Un oiseau sur une branche, un coucher de soleil, un arc-en-ciel…  » Ainsi se termine ce magnifique recueil où résonne la puissance d’une voix indomptée et celle de tout un peuple dans une construction étonnante et novatrice entrelaçant souvenirs, évocations, pensées, voyage réel et à travers soi…

 
Guy Goffette ou la vie caravane

Pour Guy Goffette, enfance et poésie vont ensemble. L’écriture vient se ressourcer à cette source vive où ressurgit le souvenir de cette communion avec la nature et avec le monde : « au temps où l’on était l’arbre qui grimpe dans la lumière, le loriot qui brûle au fond des seringuas, l’eau dans le miroir aux alouettes qui s’en va endormir les sirènes ; au temps où le temps n’était pas » [8]. Cependant son enfance dans les Ardennes fut aussi marquée par un sentiment d’étroitesse. Le poète réfugié au fond du jardin, rêve de prendre le large et d’ailleurs. « Au fond du jardin, il y avait la mer (…). J’avais neuf ans, dix ans peut-être (…). Alors, je franchissais d’un bond les limites du jardin et quittais la rade obscure des familles à jamais encalminés. » Il reste alors le rêve pour échapper « à la décoloration de l’âme ». Car la question qui se pose désormais au poète est de savoir comment continuer à s’émerveiller si ce n’est par l’écrit poétique ?

C’est en s’éloignant de sa maison et de ses obligations, pour se réfugier dans une caravane baptisée Partance, en laissant dériver sa pensée, en une flânerie propice à la création, qu’il parvient à retrouver ce goût de l’enfance imaginative et si présente à tout. S’il fut longtemps tenté par de multiples départs qu’il nomme « nomadie », il prend conscience en définitive que l’inspiration ne réside pas dans un lointain mais bien plutôt au sein même de cette plénitude de l’être jadis éprouvée qu’il tente de ressusciter : « un petit paradis avec de l’herbe et du ciel à ne plus savoir où donner de la tête. Ce jardin entre ciel et terre qui marche vers l’océan. » La caravane est « cette île avec des palmes » où songer à cette vie promise autrefois entraperçue : « j’écoute les arbres, le bruit de la rivière au loin (…) Mon cœur s’apaise et tous mes sens, et le pouls de la terre. » Temps de la contemplation, éloge de l’oisiveté, partir c’est aussi « retrouver l’âme des choses », « la voix soudain en nous, accordée, complice, de la vie et de l’être » Ce qui ressurgit alors, c’est cette douce oisiveté qui s’apparente au bonheur où l’esprit dérive comme un nuage et où seul compte l’instant présent. Les vrais voyages pour G Goffette sont en réalité intérieurs : « Avant, je rêvais de partir pour partir et revenais toujours. Je pars sans bouger à présent, et il n’y a pas de retour. On ne part pas, écrivait Rimbaud, ce qui pourrait s’entendre aussi par : on ne cesse de partir, et les vrais voyages ne sont pas ceux qu’on croit. Cette mer qui n’existe pas derrière les peupliers est pour moi plus réelle que la mer, et plus loin que toutes les Abyssinies. Suffit de se laisser faire. »

En réalité il oscille sans cesse entre désir d’ailleurs et nostalgie lancinante. Chaque voyage le rattache encore plus profondément à sa terre d’origine : « Nourrissant à mesure que je m’éloignais le sentiment d’un exil diffus, de plus en plus pénible, et une indécrottable nostalgie. » Chaque départ devient l’occasion d’un retour sur soi et sur le passé qui le ramène indéfiniment au territoire de l’enfance : « J’ai cru qu’il suffisait de partir pour être quitte du passé. C’est oublier un peu vite qu’on n’échappe jamais tout à fait à l’ogresse nourricière, à cette forêt où le cœur d’un enfant timide a battu sa première chamade ». Car le véritable voyage a d’abord lieu dans la mémoire.

Rêvant de s’échapper, il finit par toujours revenir vers… Car il s’agit alors en définitive de partir « à la découverte de soi avec l’intuition pour seul bagage ». La poésie devient alors un moyen de voyager intérieurement et de réinventer sa vie. C’est d’abord et avant tout un voyage à travers les souvenirs pour retrouver le temps de l’innocence et de la « vie promise » : « Au fond, les vrais voyages sont immobiles et infinis. Solitaires. Silencieux. Souvent, ils commencent dans une chambre où l’on est enfermé parce qu’il pleut ou parce qu’on est malade, obligé de garder le lit. On a huit ou neuf ans, le goût des images qui partent toutes seules dans tous les sens et qu’on lit de même, en sautant par-dessus les fuseaux horaires, uniquement préoccupé du cours qu’elles ouvrent en nous et attentif au fleuve qui va venir (…) » C’est pourquoi à la façon d’un dimanche pluvieux où l’on s’ennuie un peu, une petite musique mélancolique affleure de ces écrits car en définitive c’est parce que la vie ne suffit pas ou que l’on attend toujours autre chose, parce qu’elle est toujours ailleurs, perdue dans un lointain inaccessible que le poète en Partance ne cesse jamais d’écrire :

« Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,
 
fendre le ciel, la terre, tour à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, marchant vers, récoltant
 
Quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,
 
qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.
 
Le temps qu’on se lève vraiment, qu’on dise
oui de la pointe des pieds, jusqu’au sommet
du crâne, oui à ce jour neuf jeté
dans la corbeille du temps, il pleut.
 
O l’exacte photographie de l’âme, ces deux mots
qui nous rentrent les yeux comme des ongles
dans la chair : il pleut. Le sang de l’herbe
est vert insupportablement et c’est en nous
 
qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue
voit s’effondrer peu à peu, derrière la vitre
et parmi les voilures, avec des pans de vieux
regrets, d’attentes fatigués,
 
les raisons de partir et d’habiller le froid
 
Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli
comme le coin de terre qui te revient
Tu reviens toi aussi
à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n’a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.
Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,
à soudoyer les anges :

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte [9]

Véronique Saint-Aubin Elfakir


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Notes

[1Yves Bonnefoy, Entretiens sur la poésie, Paris, Mercure de France, 1990.

[2Ce qui fut sans lumière, Paris, Gallimard, 1987

[3Yves Bonnefoy, Récits en rêve, Paris, Mercure de France, 1982

[4Récits en rêve, op. cit.

[5Ce qui fut sans lumière, op. cit.

[6L’improbable et autres essais, op. cit.

[7Dans le leurre du seuil, Paris, Mercure de France, 1978

[8Toutes les citations sont extraites du livre Partance et autres lieux, Paris, Gallimard, 2000

[9Guy Goffette, L’oiseau de craie : anthologie, Espace Nord, 2023



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