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Jusqu’au jour, dans l’intimité de l’universel avec Jean Le Boël, par Catherine Boudet

mardi 16 octobre 2012, par Cécile Guivarch

Jusqu’au jour, par Jean Le Boël, paru aux éditions Henry en janvier dernier, prix Mallarmé 2020, est un recueil dont le titre nous projette d’emblée dans le grand flux cosmique de la vie. Un recueil enraciné dans le terroir, dessinant un paysage vécu et poétique où l’ancrage se conjugue intimement avec le fugace, l’instant avec l’éternité.

Le terroir du poème

Son auteur est témoin et héritier de ce monde de terroir, de la précision du travail qu’il demande (« ce qu’il savait des arbres de l’exacte tension dans le bras raidi qui abat la serpe »). Un travail de la terre qui est de la même essence que celui du poème. Car en maniant les mots ses outils, l’auteur travaille le terreau de nos consciences. Grâce à cet ancrage dans le terroir, le poète conjugue l’universel (« le sel de la vie et l’océan dans le creux du coude », « et nos esprits blottis dans la marée des collines ») et nous rappelle notre lien indissoluble au monde (« il existe pourtant cet ailleurs peuplé de joie les racines sont en nous »).

Ici les mots servent de pivots entre les images-souvenirs et l’universel-intime. Dans ce labeur du mot, seul le poème peut dire la difficulté à dire du poète, en qui pourtant résonne l’intime des autres. Non pas tant difficulté à manier les mots ou à dire les souffrances, que pudeur qui retient l’émotionnel, «  comme l’enfant (…) sage et révolté (…) qui ne sait toujours pas pleurer  ».

Car l’enfance, avec les blessures secrètes qu’elle recèle, est le terroir du poète. Cette enfance a connu le malheur, la dureté, la tragédie discrète d’un quotidien difficile, mais n’a pas durci le cœur. C’est grâce à elle qu’il produit le fruit de son poème.

Enfance qui sait reconnaître l’éternité de la blessure chez l’autre, elle semble être le passeur de la conscience de la terre et de l’universel. Elle fournit des images photographiques qui acquièrent plus qu’une valeur de souvenirs (« le bruit des bêtes des charrois la fièvre des moissons »), une valeur de matériau poétique. Comme l’enfance, la souffrance est éternelle. Serait-ce que dans la chair et dans l’âme du poète, les deux sont indissolublement liées ? Mais cette souffrance fait toujours partie d’un tout plus grand (« transe et frisson sang et rires en écho »). Matériaux du poème, tout geste, toute blessure par sa répétition acquièrent une qualité d’éternité et d’universel.

L’étrange en partage

De ce fait, le poète est conscient que la vanité de la civilisation moderne (« monde absurde sauf l’amour et la beauté où personne ne voit venir la vipère qui se défend  ») a imposé des limites factices aux êtres. Elle les maintient dans une frustration où ils ont abdiqué leur capacité d’action et de choix (« on a persuadé les gens que la terre était trop basse ils ont perdu les fruits du jardin »). Mais le poète n’a de cesse d’appeler au sauvetage de cette humanité (« tu les sauves tu ouvres des villes fraternelles et le ciel  ») par le mot généreux du poème («  lambeaux bribes qu’on sauve haillons à partager  »).

Contrepoint à la foule «  tonitruante », le poète est celui qui sait décliner l’altérité, laquelle n’est rien d’autre au final que le rapport à soi. Là où l’homme «  s’étrangeait  » - néologisme forgé par Jean Le Boël - à lui-même dans sa relation à autrui, le poète nous donne au contraire « cet étrange en partage ». Il nous rappelle que l’autre est celui qui nous permet de nous connaître, tant nous sommes étrangers à nous-mêmes (« un être en nous est tapi (…) il est absence à soi »). Tous ces autres, ces « frères effrayants », ont dans leur étrangeté ont quelque chose à nous dire sur nous-mêmes, car « c’est les autres qui nous nomment ».
Le poète n’est plus distingué par une identité ou une appartenance. Lui qui est capable de reconnaître « son frère en l’arbre  » à l’instar de « la fraternité des couleuvres et du vent » et qui a compris «  qu’il faut tes cheveux pour que vive le vent  ». Il s’inscrit dans la grande filiation humaine («  en nos corps habitent les ancêtres ils y ont laissé leur nez l’obscur de nos organes ») tout autant que dans les fraternités universelles (« en nos âmes d’autres règnent qui sont nés du compagnonnage des chaînes  », « ce qu’ils furent nous le pressentons parfois parce que notre chair est la même qu’habitent le désir et la douleur »).
Jean Le Boël garde la modestie de celui qui se sait éphémère tout en inscrivant dans la grande lignée de l’humanité (« silhouette familière à d’autres qui disparaîtront comme nous ») sa trace modeste (« menus trottinements indifférents chemins  ») sur la face du monde (« comme toute vie accomplissons notre cycle comme les animaux détruisons et mourons  », « il passe sous les ponts avec ce qui fuit et ceux qui se perdent »). On peut se baigner dans ce recueil comme dans une fontaine de jouvence esthétique.

Catherine Boudet, Quatre-Bornes, île Maurice le 17 septembre 2020.


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