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Saut fixe, d’Alexandre Desrameaux, par Christophe Stolowicki

vendredi 1er novembre 2019, par Cécile Guivarch

Les temps, le tempo ne sont plus à l’ « explosante-fixe », un saut fixe, un suffixe suffit à notre bonheur, un signe diacritique, un blanc de blancs. Il ne s’est pourtant pas écoulé un siècle (depuis l’amour fou, Breton, 1937). Mais implanté un jazz, à crachins électriques encrassé le jazz – il en remonte une merveille de poème, grande bolée d’air frais qui tinte.

Binaire qui pèse nerfs. À deux temps martelés, aux trois quatre temps éployés quand Elvin Jones à sa forge vulcanise la poésie. Que l’électro nique nioques. Qu’un psi, un oméga, un cryptogramme ajourent un vers. Que des points d’interrogation, le premier retourné sur son anse, tiennent lieu de guillemets. Que ce qui ponctue point innommé, à point-virgule, appoint ondule plus textuel que sexuel (« Docteur, le vrai, hideux, est out ; / Le faux, saigneur, et beau, est in »). À virgules la langue hachée dru, intempestives qui morcellent et scandent à contretemps. Une diphtongue (« larves, saoules races ») ameublissant l’insulte.

Capricant en zigzags de petite vertu mais de gai savoir. À brefs ahans, envois, rimbaldiens zutiques, mises en voix démises en bouche, prises de son d’un film d’avant le muet, contemporain à bout touchant. « Retournage d’émaux », ceux d’illuminations, painted plates ; de syncopé égal, à éclats enchâssés d’anglais de rez-de-langue – du franglais exsudé le français ; saut fixe, « so » fixe et si vibrant sur sa trampoline. « De ton dream, de ton drame, / Le cirque sans pain » – de froment, ou de souffrance ? Où « l’adagio », sans glissando, monte en « chant d’elles » en « crescendo ». À lire Desrameaux, verve, celle de Matisse, prend un millénaire dans le nez, faconde féconde des millions d’années, tant le nerf crache, invente, spasme, évulse ce que de convulsive beauté à la beauté est ôté, en touche à plusieurs couches est botté. « Fusils, face aux », retournée en verlan de vers lent une saison en enfer comme gant de fumet.

Poésie de guerre après tant de bêlants, mal an, consensus mous. « Les mots se font la guerre – une guerre juste et harmonique. Le rythme du monde est le butin de la phrase. Le sujet y vient après le verbe » flamberge auvent, sans les niaiseries d’un moi haïssable. N’est pas occulté le « croissant décroisant, oxydant, l’Occident » – je préfère le lyrisme concassé de Desrameaux au cynisme écorcé de Houellebecq. « Voilés, vois les : fumeux, progrès » quand « Raison, et mimes, filent aux / soufis » : poétiquement très incorrect.

« Zoom zoon coït sum », à l’ère 5D de l’image Descartes n’en mène pas large. Annoncé de loin (« L’Europe alcôve ? […] / L’Orient, extrême, moyen […] / Aux épreuves j’ai les fleuves ») impassibles, dérive un bateau ivre. L’émulation de cette poésie, élève je ne dirai pas – laisse l’âme intacte ce qui vaut mieux, soyeuse de soi, éperdue de soi comme au meilleur jazz.

Où « Laisse haine » dit la Cène de l’écartelé entre mille unes, en leur premier quartier. Où « Tout le jour, à baiser. / On fait ça, face à face, allongés, comme deux sucres, / Dont la nuit, est café » imbibe imprègne circadien, de vol huppé le désuet volupté. Où l’inversion, signant désuète la poésie, à mitraille criblant (« J’aime blonde, la mort, petite, nacelle ») renouvelle la poésie. Où le style télégraphique, suffisant referme, poussé à bout absout, résout, sourd, point, sabre de ses virgules rostres d’espadon. Où « Si corps, et âme, est eau, / Si eau a os, est onde, / Si onde est nous, aimant » de son tercet en escalier, Malherbe aux gémonies, exhale distille sur ambroisie son hiatus premier.

« Pilé, le verbe, sinon, il glace » : aux octosyllabes mâchés rock, à la « sans-cul, loterie » en guise de Révolution, à l’« échec » au « fou », au « roi », à « Dieu », à l’ « échec » et « mat » en tessons de Dieu dépenaillé – se bien garder de se méprendre : un « Dieu chante / Le corps, ou l’ordre » dans un proche en deçà.

De haute culture – à la performance verbale l’écrit suffit.

Quand, où de plain-pied en poésie, entremêlent emmêlent leurs lettres de noblesse et de roture sur l’échiquier de l’espace-temps, à damer le pion aux pions massacrés de ce pas, « baise » et « maîtres ès fontaines », « je me marre », « j’en ai marre » et « cymbales, de quarks », « burnes » et « Hello, graal : holo…gramme d’âme », que têtue bine airs à gaine rengaines une faux à trois quatre temps déraillant faucille, cils fossiles dans le sillage d’un autre tempo (« Ta bite, ses yeux, en crève / Vos yeux, bisous […] cils en rayons ») – neuve, lisse rompue en place de Grève, de ses épreuves contemporaines se relève la poésie.

Atelier de l’agneau, « Architextes », illustration de couverture de Mélanie Delattre-Vogt, 78 p., 16 €.


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