Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Bonnes feuilles (2) > Itinéraire non-balisé N°17, par Georges Cathalo

Itinéraire non-balisé N°17, par Georges Cathalo

mercredi 28 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Jean-Baptiste PÉDINI : Un monde à nu (Cheyne éd., 2024), 64 pages, 17 euros –
Au Bois de Chaumette – 07320 Devesset ou contact@cheyne-editeur.fr

Dès l’entame du premier poème, le ton est donné : « Les corps se frôlent et déjà le matin
patiente au bord du lit ». Ce ton, c’est celui d’une sensualité émouvante et mouvante
également. Avec Jean-Baptiste Pédini, pas d’étalage indécent ou de posture impudique. Dans
son nouveau livre, tout est nuance et frôlement. En deux parties complémentaires, comme pour deux corps amoureux, ses poèmes sont un hymne à l’amour physique grâce à ce « corps bâti tel un puzzle auquel manque une pièce ». Si le je et le tu sont clairement identifiés, le corps existe « comme un casse-tête que les sexes s’épuisent à résoudre ». C’est ici que les corps se frôlent, se voilent et se dévoilent dans une « ondulation sensuelle », épaules dénudées, suçons, bouches et mains…Tout le corps participe à ce désir qui est « un saut hors du monde ». Le poème agit comme une catapulte qui permettrait de franchir la difficulté de dire et de se jouer des distances.

 

Richard TAILLEFER : Les Invisibles (Gros Textes éd., 2024), 76 pages, 8 euros – Fontfourane 05380 Châteauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net

Après un long silence éditorial, Richard Taillefer a décidé de rendre un hommage fervent aux laissés-pour-compte, à celles et ceux qui se retrouvent largués dans les bas-fonds de notre époque brutale. Il évoque les personnes qui ne sont plus là ou celles qui le sont encore et qu’il nomme les Invisibles. Ainsi, au cœur de courts poèmes bien construits, il y parle de la conductrice du Bus 36, de Bob le ripeur accroché à son « vampire à ordures », d’un vieux couple désargenté ou à deux anciens camarades de classe devenus des « vieillards aux cheveux blancs ». Chaque poème de Richard Taillefer se termine par quelques vers écrits en italiques comme pour prendre ses distances avec les situations rencontrées. S’exprimer grâce à la poésie est une planche de salut car elle le libère de ces pensées qui le « poursuivent comme des histoires sans paroles ». Pourtant, « Désolé, contre tous ces murs qui nous font face, nous continuons à rêver, même par temps de brouillard » et c’est bien là l’essentiel.

 

Éric CHASSEFIÈRE : Garder vivante la flamme du poème (Sémaphore éd., 2024), 136 pages, 14 euros – 2, Quai Surcouf – 29300 Quimperlé ou brunogeneste98@gmail.com

L’hyperactivité d’Eric Chassefière pour faire connaître la poésie vivante ne doit pas cacher l’excellent poète qu’il est depuis quelques décennies. La brève préface d’Annie Briet pourrait résumer à elle-seule la démarche féconde de ce poète généreux. On demandera cependant au lecteur d’aller voir plus loin sur le chemin des poèmes afin de percevoir cette quête de soi et cette démarche qui est finalement celle de tout un chacun. Recherche, introspection, lente progression vers plus de clarté : il y a un peu de tout cela pour « faire que le matin naisse de chaque fleur » ou que l’on soit attentif à cette « lumière douce effleurant les choses ». Toujours à l’affût du moindre silence et à l’écoute du moindre bruissement, le poète ne cherche pas à rejoindre des paradis artificiels car son environnement immédiat lui suffit : fenêtre ouverte sur le jardin, chat silencieux et solitaire, cris d’enfant d’une école voisine,… Prenons le temps d’écouter « ces mots murmurés à l’oreille du silence ».

 

Florence SAINT-ROCH : Cartographies (L’Ail des Ours éd., 2024), 58 pages, 8 euros – 24, rue Marcel Gavelle – 02200 Mercin-et-Vaux ou aildessours02@orange.fr

Face à l’urgence écologique et à la sauvegarde de la vie sur notre planète, Florence Saint-Roch tire la sonnette d’alarme avec ses mots à elle, ceux d’un implacable constat qu’elle cartographie avec nostalgie mais sans amertume. En affirmant que « depuis longtemps la coupe est pleine », elle confirme que « les mailles se resserrent » autour de nous comme dans un filet de pêche dans lequel on se résignerait : « c’est si confortable / ne se résoudre à rien ». Surgissent alors les douloureuses interrogations : « qui pour s’alarmer / quoi pour faire obstacle » ou bien encore « quels livres feraient des racines / quel chant susciterait des échos »… Ah ! si seulement on pouvait « inventer des géographies » et « chercher comment bien finir » en mettant en œuvre des stratégies concrètes… Pour terminer cette lecture, disons un mot sur cette belle collection Grand ours avec déjà ce 26° recueil de poèmes accompagnés par des illustrations de Nicolas Blondel.

 

Jean LE BOEL : l’enfant sur la berge (la rumeur libre éd., 2024), 96 pages, 17 euros – 40, allée Saint-Julien – 42540 Sainte-Colombe-sur-Gand ou andreaiacovella@larumeurlibre.fr

Regard tourné vers son enfance, Jean Le Boël poursuit sa longue randonnée humaniste. « A quoi sert de pleurer sa peine / si on ignore la détresse d’autrui » : c’est à partir de ce constat que se construit une existence généreuse et fertile. En effet, le poète est debout « et l’enfant en nous se lève » même s’il ne s’était jamais vraiment couché. Jean Le Boël sait que « que tout est donné dans le sourire de l’enfant » car le poète, à partir de son propre vécu, sait que « loin de l’image mièvre / l’enfance est souffrance ». Au fil des pages, dans une remarquable fluidité, se succèdent des poèmes sans majuscules et sans ponctuation : poème-portrait d’un vieux couple touchant, poème-épitaphe pour une grive défunte ou poème-évocation du grand-père auprès du feu de bois avec « l’enfant blotti près de lui / qui l’écoute et forge sa vie ». L’enfance, toujours l’enfance, fil rouge continu pour cette suite de poèmes qui révèlent une rare sensibilité dans une atmosphère de douce mélancolie comme dans l’évocation d’amis-poètes disparus.

 

Luce GUILBAUD : L’un de l’autre (Henry éd., 2024), 40 pages, 10 euros – 40, allée Saint-Julien -42540 Sainte-Colombe-sur-Gand ou andreaiacovella@larumeurlibre.fr

La disparition de l’être aimé se vit toujours comme une maladie inguérissable. Ce modeste recueil, dédié à Louis l’absent, est là pour nous rappeler la fragilité de vivre. À la fois ferme et fragile, la voix de Luce Guilbaud se reconnait aisément. Depuis plusieurs décennies, elle a su imposer son univers sensible. En caractères italiques pour elle et en caractères droits pour lui, elle offre en face-à-face (miroir ?) des poèmes de huit vers chacun avec elle et il en ouverture. Elle, « elle bougeait en poèmes et couleurs ». Lui, « il était l’entier de sa solitude ». Elle, « elle écoute les tumultes ». Lui, « il ne voulait rien ni par monts ni par vents ». Les poèmes sans ponctuation de Luce Guilbaud se lisent dans ce doux balancier jusqu’aux derniers textes où le nous apparait jusqu’au dernier qui se termine par une double interrogation à partir de ce pronom : « Nous sur cette trajectoire / d’hier à demain ligne du temps ». Complémentaires er dépendants « l’un de l’autre dedans dehors » : les couples de poèmes se complètent harmonieusement.

 

Jean-Claude TOUZEIL : Cyclitude (Gros Textes éd., 2024), 72 pages, 8 euros – Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net

Vélo ou bicyclette ? Les deux, mon capitaine ! C’est peut-être à partir de cette interrogation que Jean-Claude Touzeil a développé son amour pour ce que l’on a appelé « la petite reine ». Reine, elle le fut dès son enfance avec des jeux sur des circuits miniatures qui simulaient les grandes courses cyclistes. « Apprenti / coureur cycliste / tu étais fier », fier de participer à des courses en amateur en se livrant à fond car « pour le sprint / ça frotte fort ». Puis, au fil des poèmes, on rencontre la fille du gardien de phare qui « tourne en rond / sur sa bicyclette / autour du phare ». On se pose aussi en bord de route en attendant le passage des coureurs de la Grande Boucle, c’est-à-dire du Tour de France. On retiendra encore l’évocation de quelques grands noms de ce sport : Gino Bartali, le champion italien, grand résistant, le généreux Matteo Trentin ou le fantasque Peter Sagan. On parlera aussi de Guillaume Martin, le discret coureur français, sportif et philosophe « c’est un oiseau rare / il a une place à part » car « Guillaume tutoie Socrate ». De la classique Paris-Roubaix aux différents tours nationaux, Jean-Claude Touzeil boucle son tour de poésie par un poème intitulé « Le cycliste universel  », ce coureur qui aura participé à toutes les épreuves jusqu’à la finale, la Course de la Paix que l’on avait « Hélas retirée / du calendrier / depuis très longtemps ». Lisons cette brassée de poèmes pour évoquer notre humble finitude à partir de cette cyclitude puisque la boucle est presque bouclée, la grande boucle de nos existences.

 

François de CORNIÈRE : Ces traces de nous (Le Castor Astral éd., 2025), 154 pages, 15 euros – 5, rue Louis Mondaut, 33150 Cenon ou info@castorastral.com

C’est sur de modestes petits carnets que François de Cornière relève ce qu’il entend, écrit ce qu’il voit, décrit ce qu’il éprouve et transcrit ce qu’il imagine. Ce n’est que longtemps après qu’il va composer des poèmes à partir de ces fragments épars, pièces complexes d’un puzzle à jamais inachevé. On a souvent évoqué la poésie de François de Cornière à l’origine de ce que l’on nomma naguère « la poésie du quotidien ». C’est ainsi que le poète enchaîne des flashs à la première personne du singulier ou du pluriel. On s’y retrouve acteur et spectateur de situations d’apparence banales mais qui sont souvent émouvantes et profondes.
Le thème récurrent de cette œuvre majeure est celui du temps pris sous ses différents aspects. « Ce qui doit arriver / arrive un jour ou l’autre » : ceci est la version fataliste de la démarche du poète, démarche qui lui permet d’affronter les obstacles et les épreuves. Écrire pour François de Cornière est un viatique qui lui permet d’exorciser beaucoup de choses, tout comme nager, ce qu’il fait presque chaque jour dans l’océan proche de chez lui. Nager, c’est retrouver des sensations brutes et vivifiantes. C’est renouer avec l’essentiel qui remonte à la surface des poèmes car « C’est une petite victoire intime / de poser sa joue sur la mer / au moment de respirer ».
Plongeons-nous à notre tour dans les vagues des poèmes de François de Cornière. Écoutons cette petite musique reconnaissable « dans la mélancolie du jour ». Cette petite musique, c’est celle d’un poète fidèle à ses lignes, ligne de conduite ou ligne d’écriture… Il s’agira alors, modeste programme, de conserver des traces de nos parcours, toutes ces traces de nous, « tous ces riens ce tout de l’existence » dont parlait Andrée Chédid que cite de Cornière en ouverture de ce beau livre.

 

Jean-Noël GUÉNO : La cour aux tilleuls (Encres Vives éd., 2024), 32 pages, 6,60 euros – 232, avenue du Maréchal Juin – 34110 Frontignan ou encres.vives34@gmail.com

La cour aux tilleuls dont il est ici question est celle d’une école fréquentée par l’auteur lors de sa petite enfance. Cette enfance est justement le sujet principal de cette sobre plaquette. « Pour dénouer l’écheveau du passé », il est nécessaire de retourner dans des zones plus ou moins obscures, d’avancer dans des passages difficiles « pour se laver de tous les maux / qui tuent ». L’enfant Guéno ne marche pas, il court. Il court à travers champs, dans la forêt ou vers la mer. L’adulte Guéno quant à lui court vers ses souvenirs : le père « receveur » d’un vieux car Chausson, la mère qu’il fallait aider à détricoter les pullovers comme lui le fils détricote désormais son existence. En fin de compte, le poète accepte ce constat : « toujours manque un fragment au puzzle ». Il y a fort à parier qu’il risque d’en être toujours ainsi avec une pièce absente, celle justement qui ne permettra pas ce complet accomplissement dont l’enfant avait rêvé. Il y a dans ce recueil une atmosphère à la René-Guy Cadou, un climat automnal qu’assume pleinement l’auteur. S’adressant à l’enfant qu’il fut, il concède cet aveu : « tu écrases / furtivement / du bout des doigts / tes larmes / et ta peine à vivre ». Pour conclure, on dira que cette plaquette, simple et modeste, est à l’image de son auteur.

Georges Cathalo – mars 2025


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés