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« Mère » d’Estelle Fenzy (Éditions La Boucherie Littéraire) par Geneviève Liautard

dimanche 8 avril 2018, par Roselyne Sibille

Funambule, Estelle Fenzy avance sur le fil des mots sans balancier, affrontant le danger de glisser dans la facilité et de s’y blesser. Si elle tombe c’est sur un tas de lieux communs, de vieilles ficelles et ça peut faire mal. Mais rien de tout cela. Sur ce fil long comme une vie de mère, Estelle reste en parfait équilibre sur un sujet que tout porte au déséquilibre. Il faut dire aussi qu’elle se cramponne à des points qui plantent son récit poétique dans la chronologie inévitable mais en fait un parcours surprenant.
Depuis « ce jour de sang manquant » à celui où, les enfants partis, « le panier de linge est long à remplir, le frigo à se vider », toute une vie de (femme) mère.
Mère, celle qui « première à l’aube », couve, nourrit, veille, écoute, doute, tremble, cherche, rapetisse, souffre, vieillit, donne un « amour long qui sait beaucoup pardonner », « à toutes heures du jour et de la nuit aussi ».
Mère, celle qui « ne se ressemble plus », devenue « transparente dans le paysage », « diluée dans l’eau des lessives ».
Mère, être mère comme toutes les mères, quoi de plus naturel, mais le dire avec ce talent, cette ferme douceur, cette maîtrise, habileté de plume et émotion confondues mérite que l’on s’y attarde.

Geneviève Liautard
Septembre 2017

Extraits :

Mon ventre s’accomplit.

Dans un grand tremblement de chair. Une grande secousse de projecteurs et de draps verts.

Un sanglot ouvre gorge à la vie. Le cri de l’enfant se jette dans mes bras. Et pendant qu’on le baigne et l’entoure de linges, l’avenir hors de moi pleure déjà mon alcôve.

Chantant sirène mes eaux perdues, je suis mère.

[…]

Je suis première dans l’aube.

Enfants se lèvent, la figure en désordre. Mon regard lisse les joues, les traces d’oreiller.

Arc-boutée au petit chantier des jours, je prépare un ciment armé d’amour : j’ai creusé les fondations dans des bouquets de trèfles.

La journée peut commencer.

Je suis mère.

[…]

Au milieu de la nuit enfant pleure.

Il dit
Je ne veux plus grandir. Si je continue, tu vas devenir vieille. Et mourir. Je ne veux pas.

Je dis
C’est la vie. Elle passe. L’amour, non. Nos absents glissent tout bas des mots dans nos poings fermés. Si tu ouvres les mains, leur souffle se libère dans le vent. Là s’écrit notre bonne aventure.

Quand mon cœur battra trop tard, tes yeux joueront de la musique. Ma joie survivra dans leur bleu. J’y serai cette ombre dansante que jamais le soleil ne gomme.

Je suis mère.

(Page réalisée grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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