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Embarque, Florence Saint-Roch par Sabine Dewulf

mardi 16 octobre 2012, par Cécile Guivarch

Et si nous embarquions pour un autre espace-temps ? Embarque, ce beau livre de Florence Saint-Roch, qui vient d’être réédité aux Venterniers, nous ramène au début du VIIe siècle, au bord d’un lieu qui tient à la fois du chaos primitif et du fleuve des enfers : le marais audomarois, tout près de Saint-Omer, dans les Hauts-de-France. La poète retrace le périple d’un dénommé Bertin, fondateur d’une abbaye conquise sur la plaine mouillée. L’un des intérêts de cet ouvrage, c’est qu’il marie la poésie en prose à la chronique historique, dont les pages nous décrivent un personnage confronté aux enjeux de son époque : social, politique, économique, naturel, spirituel et linguistique… L’entrecroisement des deux sortes d’écrits happe le lecteur, permet à sa curiosité de rebondir. Et l’aventure évoquée, aussi peu banale que précisément documentée, est de nature à ravir les historiens comme les amateurs de voyages dans le temps. Quant aux poèmes, ils ont ceci de troublant qu’ils ressemblent au marais qu’affronta saint Bertin : privés des repères que forment habituellement la ponctuation et les paragraphes, ils nous font chavirer dans ce mélange « du bleu du vert du gris » qui ouvre le récit.

Mais ce recueil est loin de se réduire à un intérêt historique ou géographique : c’est à une traversée intime, puissamment initiatique, que nous sommes conviés sur les traces de l’ami de saint Omer, le brillant Bertin. Florence Saint-Roch plonge au plus profond du cœur humain. Nous voici emportés « à perte de vue du bleu du vert du gris leurs reflets chatoyants autour de toi marais haut et marais bas où que tu regardes Bertin » : ce dialogue que mène Bertin avec lui-même se déroule également en nous. En effet, le marais n’est pas seulement cette masse informe conquise en d’autres temps pour ériger une cité divine. Il symbolise surtout ces zones intérieures que nous n’osons affronter, alors qu’elles nous appellent. Telle est la force de ce livre : nous arracher à nos conforts pour nous convier à naviguer vers nos émotions troubles, nos ombres souterraines, les gouffres de notre âme !

Heureusement, Florence Saint-Roch connaît l’art des passeurs, habiles à nous faire traverser d’improbables contrées. Elle cueille notre regard en laissant glisser d’une page à l’autre une barque de mots chaque fois répétés, afin que nous puissions reprendre notre souffle, passer sur l’autre rive sans risquer le naufrage. De même, les chapitres historiques viennent entrecouper notre trajet, dressant les bornes spatio-temporelles dont nous avons besoin comme d’une boussole. Le marais s’entrelace à la terre comme le liquide au solide, le poème à la prose, l’incertain au connu. Enfin, le découpage en quatre sections poétiques offre une succession d’épisodes où nous vivons l’intensité d’une révélation progressive, respectivement intitulées : « du bleu du vert du gris », « tu passes tu traverses », « embarque » et « tout bouge tout arrive ». On l’observe : la section « embarque » n’intervient qu’en troisième position ; il importe que nous nous familiarisions d’abord avec le paysage : d’emblée situés dans « l’ombilic du monde », nous pressentons qu’une nouvelle Genèse se prépare dans ce Chaos où l’on « ne sait plus si la matière se fait ou se défait ». Peu à peu, nous nous rendons disponibles : c’est dans ce « flou » que l’on « se révèle grâce inattendue subtil retournement »… Apprêtons-nous donc, restons attentifs. Tout ici devient possible, à condition que nous acceptions de perdre nos repères, afin que « les couleurs » nous « bouscul[ent] », de toute leur « puissance ». Épouser le fil tumultueux d’une existence, accueillir des lignes sans cesse brouillées, c’est entrer dans une réalité bien plus vivante que le demi-sommeil où nous plongent nos pensées ordinaires.

En ce pays étrange, il faut puiser « ténacité » et « démesure », celles d’un amour qui nous révèle l’inouï dissimulé en chaque être humain. Alors nous goûterons une admirable diversité, en nous et hors de nous : « une vraie Babel fleurant la rave et le cardon le babeurre et les oignons […] flot de paroles fluences et confluences parlements et discussions tous ces gens dans ta barque ». Aimer le monde entier et multiforme, savourer toutes les différences, les étrangetés, s’y lancer sans s’abriter dans l’illusion des ressemblances, tout à la fois déchiffrer et « défricher » les âmes, c’est là une mission de saint… et de poète ! De lecteur aussi : lisant la prose poétique de Florence Saint-Roch, son maniement sûr des vocables et de la syntaxe, tout en acceptant de nous perdre en ses méandres, nous nous aventurons d’un monde, d’une langue et d’une pensée à l’autre. Si autrui est irrémédiablement un autre, la poète nous encourage à l’inviter dans notre espace élargi : « allez l’homme holà ardeur au batelier honneur au bachoteur ».

Ainsi nos frontières se diluent-elles, jusqu’entre les époques. Nous avons beau nous sentir loin des missions monastiques, nous nous retrouvons, ensemble, « face au vent contraire », avec cette « charge d’âmes » qui pourrait être, par exemple, celle que nous portons dans nos arbres généalogiques, sous laquelle croule notre inconsciente barque de vie, avec ces langages divergents qui nous brouillent l’esprit mais qu’il nous faut vivement charrier si nous voulons traverser notre part de fleuve. Ne formons-nous pas la somme de ces multiples personnages qui nous déroutent, alors que nous nous rêvions unifiés ? Qui emmenons-nous dans nos embarcations ? Et quel but poursuivons-nous, quelle sorte de sanctuaire érigerons-nous ?

Un jour, il nous faut embarquer pour de bon. Non plus nous laisser aller mollement au fil de l’eau mais « mettre » notre « vie à flots », afin de « bouger les lignes » : « qu’est-ce qui te retient tout diras-tu mais ce tout-là n’est rien »… Qui d’entre nous ne s’est jamais posé cette question incisive ? Alors, suivons-le, ce Bertin qui nous emmène car « cette fois tout est si clair » : « oui embarque laisse tout là ». Oh, il ne s’agit pas seulement de prendre un nouveau départ : c’est un saut dans une « folle équipée sans carte ni boussole », pour une remontée vers nos « propres sources ». Nous devenons, corps et âme, une « Arche de Noé », dotée de majuscules. Nous embarquons précisément là où l’on n’a « pas pied », où l’on ne sait même « pas nager » et où tout peut, d’un instant à l’autre, se retourner : « mais le flot s’inverse comment naviguer ». Et c’est là qu’une bascule se produit, relevant du miracle : « quel élan nous pousse quelle force nous tire »… ; « pas d’autre choix que de te laisser porter à contrevent à contretemps ».

Pour qui a vécu le moindre soupçon de ce vertige, il apparaît clairement que ce livre est le guide touristique de notre propre insondable ; s’il n’explique rien, il nous accompagne par un souffle de mots constamment ravivé par une foi dont nous pouvons transposer les termes à notre manière, dans notre lexique : « tu t’en remets complètement à la rivière », « tu t’émerveilles dans la main du vent », « tu découvres une lumière sans mélange », « maintenant la rivière est en toi »…

Sabine Dewulf


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