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Journal de lectures : Serge Prioul, Marie Alloy, Béatrice Libert, par Alain Roussel

lundi 2 décembre 2024, par Cécile Guivarch

 
Serge PRIOUL, Mirouault - Les murs seuls nous écrivent, (avec un prologue de Michaël Glück et une photo de couverture de Régine Prioul), La plume de Léonie, éditeur

C’est dans un bien étrange dialogue entre la pierre et le poème que nous entraîne Serge Prioul. Tailleur de pierre, il construit un mur, patiemment, méticuleusement. La main l’accapare, chaque geste compte. L’attention est constamment sollicitée. Pourtant, quelque part en lui, dans l’ombre, ça parle. Des mots viennent, se glissent par les interstices et rôdent aux abords. Vite, il faut écrire, n’importe où, « griffonner sur un papier poussiéreux/ contre la rouille de la bétonneuse/ ou le capot de la voiture ». Pas d’esbrouffe. Le mur impose sa loi à la langue, exige l’authenticité, la modestie, le savoir-faire. Chaque mot doit être à sa juste place comme chaque pierre dans le mur. Le monde extérieur n’est pas absent : le tocsin, la pluie, la mésange charbonnière, le chien Harlem, les poules, le vent, le champ de maïs, l’ami qui passe… Et le Journal d’un manœuvre de Thierry Metz n’est jamais loin, pendant les pauses. Les saisons passent. Le mur est fini, le poème aussi. Comme l’écrit Michaël Glück dans son prologue, ces mains-là « œuvrent dans la matière du monde et dans celle du langage » : des mains de « bâtisseurs ».

EXTRAITS

Le mur tu lui parles des joints qu’il faudra faire
Des pluies d’octobre
Des décennies du sable de toujours
De la mousse et du merle
    et même et surtout du ver gras et rose

Tu parles fort

On peut croire au langage
    quand des paroles on écosse la semence.

……….

À la vue la pierre souvent s’impose
Tu la prends tu la tournes tu la poses
C’était celle qu’il fallait pour le mur

Maçonner écrire pareil ça commence

Sur la page aussi le mot décide du mystère.

 

Marie ALLOY, La ligne d’ombre (avec des peintures de l’auteur), Al Manar éditeur

C’est à un autre dialogue que nous convie Marie Alloy, entre le poème et la peinture. Il y a cette quête spirituelle de la lumière dans ses tableaux – qui ponctuent son recueil – par l’éclatement des couleurs qui n’enferment pas la forme et effacent les frontières. Et il y a ce fond obscur de l’écriture qui remonte des tréfonds de la mémoire, cette « voix sans personne » et ce « presque rien » dont parle si bien Roger Munier dans certains de ses livres. Ses tableaux seraient-ils « un feu pour brûler la mort » et les « fils emmêlés » en nid de sa poésie, « œil qui écoute », une manière de traquer les ombres et de révéler, à mots couverts, leurs secrets ? Qu’elle peigne ou qu’elle écrive, Marie Alloy marche en somnambule attentive sur cette « ligne d’ombre » dans une rêverie entre le jour et la nuit, la présence et le souvenir, cherchant dans le silence de la toile l’invisible avec la main et dans le blanc des pages l’indicible avec les mots : « comment nommer ce qui ne peut se dire ? », écrit-elle. Son écriture est allusive, tout en suggestion, avec « un peu de nuit à l’entour des mots ». Elle sait aussi se faire précise, avec le regard d’un peintre, quand elle évoque l’instant présent, telles ces scènes de l’hiver qui apportent une tonalité nostalgique, parfois mélancolique, avec toujours cet étonnement d’être là, « dans le suspens de la lumière/ dans le suspens des mots/ dans le suspens du monde ».

EXTRAITS

Dans l’atelier nocturne
quelques fleurs de givre
dessinent à la fenêtre
des rideaux

Le temps a sorti sa lame d’acier

Une barque s’est retranchée
dans la baie du sommeil

Nous sommes retenus
sur ses planches par une corde
sentant l’espace étroit s’ouvrir avec le feu
d’une aube accoudée à la nuit

………..

Lutte avec l’ange ?

Qui se fait oiseau en coup d’aile secrète
reçoit le chant de l’aube

Quelque chose en nous
contemple écoute
ce qui s’émousse
ce qui brûle ce qui brille
parmi les ombres brèves

Ce n’est que le jour qui passe et change de saison
Ce n’est qu’un oiseau qui ouvre ses ailes
Et c’est encore l’eau-forte de nos rêves
qui creuse son dessin

Il reste tant de nuances aux feuillages
et cette lumière blanche aux bras du fleuve
effleurant nos regards

 

Béatrice LIBERT, Poèmes en quête de nuits douces, avec une préface de Laurent Fourcaut, Le Taillis Pré, éditeur

Le « Parti pris des choses » n’est jamais que le parti pris des mots. En écrivant son livre célèbre, Francis Ponge, avec son humour et sa lucidité, le savait mieux que personne. Béatrice Libert le sait aussi. Des mots, elle a fait sa matière, soulève leur écorce pour révéler les étranges relations qu’ils établissent entre eux, à notre insu. Et en effet que savons-nous des mots, ces cachotiers ? Nous croyons qu’ils nous appartiennent, alors qu’ils n’en font souvent que selon leur bon plaisir et même, parfois, nous tiennent en otages ou nous tournent en dérision. Quant aux linguistes, malgré leurs prétentions, ils ne sont que des techniciens de surface du langage. Béatrice Libert, au contraire, écoute avec tendresse le chuchotement des vocables, et même des lettres, en poète. Prenez le M. Elle le fait doucement glisser d’initiale en initiale, créant ainsi, par petites touches, tout un réseau de connotations complices, le m de manie, de mimosa, de magnolia, de mimolette, de mandarine : « Cela ne s’explique pas. C’est ainsi », écrit-elle. Dans la partie consacrée aux chiffres, elle nous livre le secret des expressions que nous utilisons dans la vie courante. Ainsi, pour le quatre, être tiré à quatre épingles, couper les cheveux en quatre, être coincé entre quatre murs. Toute l’écriture de Béatrice Libert est onirique : elle nous fait rêver par les mots, les chiffres, les notes de musique, les jours de la semaine, les saisons, et nous la suivons avec délectation jusqu’au bout du livre en compagnie de l’âne dans ses multiples déclinaisons : « l’Âne Achronique, l’Âne Acoluthe, l’Âne Aconda, l’Âne Agramme, l’Âne Alphabète et autres joyeux compères.

EXTRAITS

À lui tout seul, P est un pré pentu, un port repu et un paradis perdu. On lui prête mille vertus et mille autres noms qu’il oublie très vite en les semant jusqu’aux paragraphes des papyrus les plus anciens, là où l’écume appareille ses rêves phosphorescents.
……

Tu me dirais le bleu, le bleu qui lave et qui emplit, le bleu qui polit toute chose, met sa foi dans le jaune et son aspiration dans la verticale, le bleu qui s’accroche aux plus petits carreaux, s’immisce dans les moindres fentes, les serrures et sous les portes, tu me dirais le bleu plus frais que l’abime, plus essentiel que l’eau, plus léger que la fuite du papillon, tu me dirais le bleu, et nous aurions toute la vie, et nous serions la vie.
…….

L’Âne Agramme a la tête et la culotte à l’envers, d’où cette tendance patapsychologique à vouloir tout mélanger. Dès qu’on le pose quelque part, patatras, on le retrouve les quatre fers en l’air, en train d’essayer de mettre le crâne à la place de la queue. Et ça ne réussit pas toujours !

Alain Roussel


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