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Adeline Baldacchino – L’étoffe dont sont tissés les nuages par Véronique Saint-Aubin Elfakir

mercredi 15 juillet 2020, par Cécile Guivarch

Adeline Baldacchino – L’étoffe dont sont tissés les nuages – éd. L’ail des ours n°2, collection Grand ours

Comme nous l’indique l’exergue, ce recueil, L’étoffe des nuages, est tissé de cinq fils comme « cinq doigts de la main, cinq chapitres d’amour, cinq pierres pour abattre Goliath. » Chaque fil est également composé de sept fibres et chaque fibre compte douze paroles formant une année de signes… Ainsi à l’image des Parques mesurant la destinée des hommes et tranchant le destin, ce tissage des jours trace une cosmologie poétique éclairée par l’intense luminosité de la Grèce.
Le premier fil déroulé est celui de la contemplation : celle de la présence ou de l’être au monde, de l’amour, de l’écriture où « le poème s’invente à l’intersection/s’invite à la jointure ou l’embrasure dit/l’embrasement le poème a pris feu  ». En ce point limite il nous invite à voir la bordure pour ne pas « basculer de l’autre côté des heures ». Il constitue alors une sorte de zone frontière ou une fenêtre ouverte où soufflerait le vent toujours renouvelé de l’imaginaire et du désir. Ainsi sur le métier à tisser poétique défile la trame fragile d’un temps qui nous est compté et dont nous sommes redevables en termes de beauté et d’intensité.
Le deuxième fil parcouru est celui de la révolte et fait état parfois de « ce dur métier de vivre ». Mais si l’existence n’est qu’une sorte d’escale, le sentiment d’aimer en est peut être l’ultime destination, une zone à défendre contre la barbarie sous toutes ces formes, une tentative de résistance à l’oppression. Ainsi la douceur de l’amour partagé s’oppose à la violence du politique comme un temple partagé ou fabriqué à deux.
Le troisième fil est celui du désir : cette chorégraphie des corps et de l’amour qui seul peut-être nous sauve de la nuit : « Tu es géographe du désir ou bien/passant de mes criques/interminables et géo-maître/des sens tu vas et tu reviens/de l’autre côté de la chair/ (le manque est une obole)/à chacun de nos gestes. »
Pour finir le dernier fil tissé est celui de l’extase esthétique. La contemplation toujours renouvelée du plus infime détail : un craquement d’écorce, la démarche chaloupée d’un chat, la saveur d’une tomate rouge explosant dans la bouche…
Ainsi en va-t-il de ce chemin toujours renouvelé de la vie à chaque pas comme une écume interposée entre la réalité et le temps, un rivage qui sans cesse reculerait… Et si le poème célébrant l’éphémère est destiné à passer, à sombrer dans l’oubli parfois, il constitue toutefois une tentative d’inscrire une trace contre vents et marées : « Le poème devrait nous apprendre/à nous déprendre, or il nous attache/plus fermement à la vie/nous lie et nous relie nous ligote au/désir il fabrique de la parole/amante avec des mots d’amour il/dit la mort et nous entendons/l’amour il dit je passe et nous croyons qu’il/reste il se moque et nous voulons qu’il/plaisante il sait qu’il ne sauve de rien ni/personne et pourtant nous/écrivons. » Une fois encore Adeline Baldacchino nous livre un tissage ou tressage poétique subtilement construit, à la fois profond et sensuel.

Véronique Saint-Aubin Elfakir


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