Didier Jourdren, La voie des merles, éd. Pétra, 2025
On s’assied à la table chaque matin, en vue d’écrire, peut-être, ce n’est pas certain, on attend, on fait
le guet… Ou bien on chemine dans la nature, et l’on attend encore… qu’un arbre, une fleur, un
oiseau fasse signe, à moins que ce soit un paysage, une maison sur la colline… Il suffit d’avoir fait
le vide en soi, d’avoir suspendu les actions et pensées courantes, jusqu’à s’étonner de la survenue
d’un événement si discret… apparemment anodin, pas pour Didier Jourdren :
« Je me tenais à ma table comme chaque matin (…) Sur l’un des abris de jardins voisins, j’ai vu deux merles se poser l’un après l’autre, s’observer un instant, battre un peu des ailes. Un troisième est arrivé, et le manège a repris, puis, d’un coup, ils se sont égaillés dans différentes directions (…) J’ai senti le besoin de garder trace de cette rencontre minuscule. Quelque chose qui touche la vie, ai-je noté peu après, comme une évidence, avant même d’avoir réfléchi à ce que je venais d’observer ».
Et voilà notre auteur embarqué dans 190 pages pour décrire cet événement, en tirer tous les enseignements… Il dit plus loin que ces merles l’avaient ramené vers la vie, alors qu’il connaissait un deuil… Il a cette formule : « Il faut parfois ne rien comprendre pour commencer à voir ».
On pourrait dire de Didier Jourdren qu’il est un poète zen, si le zen vise à atteindre l’illumination grâce à une vacuité intérieure. Sauf que chez lui, cela semble tout naturel, ce n’est pas le résultat de longs exercices. Il décrit son expérience sans chercher à la rabattre sur un sens défini, un système définitif : pas de spiritualisme, pas de religiosité chez lui. D’ailleurs l’illumination ne survient pas : elle est proche, elle va venir, il croit entendre une voix, ce serait elle qui lui dicterait les mots qui lui viennent… s’il l’entendait. Jourdren préfère rester dans le désir sans fin, son accomplissement signerait sa fin – comme on sait pour les amours ordinaires… Ces moments qui déclenchent chez lui une interrogation qui ne trouvera pas de réponse lui procurent une joie discrète, un peu grave, écrit-il. Peut-être celle d’une ouverture vers… l’ouvert ? Comment dire sans refermer la chose ? Une joie survenue d’avoir oublié, ne serait-ce qu’un court instant, « la vanité de tout ce qui nous anime ou presque, de ce qui nous parait indispensable »… Il s’agirait donc d’une libération, d’une respiration… « C’est la sensation très légère d’une imminence et d’une justesse à la fois, d’une concordance insaisissable ».
Notre auteur est proche d’un mystère sans être mystique pour autant. Autant dire : il connait une mystique à l’état brut, natif, qui consisterait à ressentir une concordance, « une sensation si vive parfois d’une appartenance retrouvée », une union qui restera toujours muette, mystérieuse donc, mais d’une « proximité ardente » écrit-il. On pense aux témoignages d’Hildegarde de Bingen, de Marguerite-Marie Alacoque, de Thérèse d’Avila qui seraient cette fois, enfin, débarrassées d’un dieu et de son appareillage théologique : pas de théorie, pas d’affirmation arrêtée, mais une simple question produite par un étonnement, qui restera sans réponse… un presque rien qui est presque tout…
L’éveil de l’écriture
On pourrait dire que Didier Jourdren a l’intuition du réel : insignifiant de ne pouvoir être signifié (à distinguer de la réalité, cette construction empreinte d’imaginaire qui nous donne un monde bien balisé où pouvoir vivre)... d’où le besoin d’écrire ce que la rencontre (approchée, impossible) provoque : comme les mystiques, encore, il doit dire cet indicible, inscrire d’une manière ou d’une autre son expérience, guidé qu’il est par une voix « qui se devine, à peine », car il ne faut pas laisser se perdre « la chose » :
« Il faudrait tout mettre à l’écart alors, et se mettre à l’ouvrage, se consacrer à ce qui insiste doucement, fait signe vers ce qui de cette vie est le plus aigu, le plus brûlant ».
Si ce qu’il rencontre, presque, est un mystère, il est donc brûlant : annonciateur d’une jouissance pour laquelle le reste du monde, la vie ordinaire, les amis, voire les amours pourraient être négligés… « Tout à coup on se trouve dans l’embrasure (d’une autre porte), désorienté sur la route où partir – hors de toutes les routes »…
On peut penser que Didier Jourdren se tient alors au cœur de l’expérience d’écriture, de ce qui la fait se lever chez l’écrivain, chez le poète, quand une voix inaudible lui fait déposer sur le papier des mots inattendus : « Là est la route, dit-il. chose qui ne vient pas de moi, mais de plus loin ». L’écrivain serait une pythie ordinaire… comme tout un chacun dès lors qu’il accepterait de faire silence et d’être à l’écoute ?
Si, à dieu ne plaise, j’étais plus ou moins psy, si je tenais à donner un sens à cette expérience, j’invoquerais le « sentiment océanique » de communion avec le monde que Romain Rolland décrivit à Sigmund Freud. Celui-ci n’a pas compris qu’il renvoyait à la première vie que nous avons connue, immergés dans l’océan utérin où nous étions le monde, où le monde était nous, soit l’image du paradis habité par le dieu que nous étions, en union parfaite avec Gaïa, la déesse-mère. Un paradis dont nous aurions la confuse mémoire, et qui serait le motif premier de nos désirs. La naissance n’étant rien d’autre que la Chute décrite dans la bible – sans pourtant qu’aucune faute n’ait été commise !
Mais ce genre d’interprétation aurait pour inconvénient de refermer la porte qui s’était entrouverte… Sur ce point Didier Jourdren est clair : il ne s’agit pas de déchiffrer ce qui a lieu, dit-il. Il s’agit « d’écouter, de me laisser approcher avec patience, toucher, habiter »… par un envol de merles, donc…
Les premiers écrits tiennent souvent du journal intime. C’est vrai pour le roman, encore plus pour la poésie. Alors on articule nos premiers mots, les plus frais, sans être encore embarqués dans la longue saga des écrits passés qui va nous envahir, de sorte que nous serons écrits autant, voire plus, qu’écrivant. Alors, le chant poétique acquerra une dimension chorale qui fera sa grandeur.
Olivier Souillard nous dit bien où il est :
Et tu rentres dans ton livre,
l’odeur des secrets que tu avais oubliée,
des mots qui ne s’adressent qu’à toi
Écrire pour se découvrir, mais aussi pour chercher un lien :
C’est quoi l’intime
Peut-être
Un tentative d’être
dans l’espace de l’autre
… sachant que nos écrits aurons peu d’écho… écrivant, nous nous adressons à un autre qui restera hypothétique (et peut-être le voulons-nous ainsi, imaginaire, et donc paré de tous les biens)…
J’aime bien cette remarque d’Enrique Vila-Matas, pour qui le « travail artistique est profondément injuste » : « L’angoisse règne dans la création de l’œuvre artistique, mais ce n’est pas le pire, le pire, c’est quand il n’y a pas échec mais une œuvre plus ou moins réussie, applaudie, et dont, cependant, on ne tire même pas une satisfaction. » Alors l’accueil fait à ce qui nous tient tant à cœur détonne le plus souvent, on ne s’y retrouve pas : c’est que le lecteur refait le texte à sa façon – et il a raison !
Comme dans tout poème lyrique, même contenu, il est question chez Souillard d’une perte.
Il est parti
J’ai essayé d’en rire
Mais les pleurs m’ont rattrapés par le cou
J’ai abandonné mon corps
Laissé la souffrance s’accrocher à ma peau
Il fallait bien qu’un objet d’amour soit perdu, il en est ainsi depuis notre naissance…
Comme d’habitude chez Tarmac, le livre est d’une belle facture. On peut remercier son éditeur, Jean-Claude Goiri, de faire un travail de défricheur en publiant parfois de jeunes auteurs.
Jacqueline Persini, Recoudre la nuit au jour, Rougier V éd., coll. Ficelle & Plis urgents, 2025, 40 p., 13 €
L’éditeur qualifie ce recueil d’« amoureuse ballade poétique ». En effet tel semble être son propos si l’on en croit ces vers :
Quelle est cette force
obscure lumineuse
qui prend forme
dans l’amour ?
L’ensemble des poèmes sont bien frappés, ils ont la densité des haïkus : pas de bavardage, on va immédiatement à l’essentiel ! Ce qui nous vaut une multitude de formules d’une belle densité que j’aimerais toutes citer, mais il faut en laisser la primeur au lecteur ! Parmi celles qui m’ont retenu :
Lorsque tu apparais
ce qui pesait s’envole
Jacqueline Persini a l’art de tout dire avec rien, juste quelques mots qui nous lancent là où l’on ne parle plus, dans la joie.
Et aussi :
Que trames-tu
entre tes doigts
habiles à appeler
la marée haute
… et voilà que nous sommes emportés, nous aussi, par la vague du désir…
Ou bien :
Nos nuques en sueur
débordent le temps
et la nuit
Dans ce débordement voilà que nous sommes ailleurs que dans notre corps, comme si l’effusion amoureuse était un rite chamanique qui nous projetait dans un autre espace.
Ou encore :
Notre besoin de naître
repousse l’ouragan
un îlot apparaît
Car il s’agit bien à chaque fois d’une nouvelle naissance, de la découverte d’une nouvelle terre, d’un nouveau corps, d’une nouvelle chair à toujours redécouvrir. Aujourd’hui dans l’urgence car Il reste peu de temps… quand l’âge vient,
Mais insolente la verdeur
pousse un cri
Encore !
Je suis toujours reconnaissant aux femmes poètes qui quittent la pruderie dite féminine pour ouvrir pour nous le soi-disant continent noir. Qui nous donnent à savourer le désir féminin. Merci Jacqueline !
Elle définit ainsi son art poétique :
Jouir de l’art
du commencement
… qui semble être également un art érotique. Un commencement comme ouverture, comme propulsion vers un ailleurs dont les mots ne peuvent pas rendre compte.
Vincent Rougier, l’éditeur a habillé ces poèmes d’un papier aussi doux qu’une peau sous les doigts. Il a accompagné chaque texte d’un petit battement de son crayon, un graffiti ému, et ficelé l’ensemble dans son petit écrin de bristol, comme à son habitude. Tel est le 161ème Pli urgent de cette belle collection, typique d’un arte povera !