« Je suis mère » écrit Perle Vallens, on verra qu’elle en devient plus seule que jamais,
comme l’indique le titre du recueil.
Il y a d’abord le temps de « la mue » :
se dit d’une fleur qui me pousse
dans les chairs
épines comprises
…de cette assertion on voudrait ne retenir que la fleur, le bonheur d’être deux en un : fini le solo ? L’auteure le croit un temps : ce qui lui « mange le ventre » va la faire accoucher d’un bonheur, elle le dit :
un fœtus qui grossit
prend la place d’une promesse
non tenue
…comme si un enfant avait le pouvoir de refaire la vie d’une orpheline, comme si l’avenir d’un enfant pouvait réparer le passé de sa mère, réparer la promesse qui fut avortée.
« Je suis mère » écrit-elle :
je suis celle qui ne sait plus forcer le destin
je suis chaque jour enceinte
d’un lendemain qui ne chante pas
Belle jeune femme ouverte à tous les vents, elle fut celle qui détaillait, non sans sarcasme, Ceux qui m’aiment dans son dernier recueil poétique chez Tarmac, en 2022 : la voilà devenue monoparentale... fuie par les bellâtres d’une nuit. En fut-il ainsi d’un géniteur qui restera inconnu ?
j’appelle homme fictif celui qui est devenu le fantôme de mes nuits
qui jamais ne reviendra te border
jamais ne revendiquera de son adn
la place qui lui revient de droit
Ainsi, au lieu d’ouvrir un avenir, l’enfant ne ferait que prolonger un passé, celui d’une « famille avortée » nous dit Perle Vallens :
je niche dans ma joue d’orpheline
éjectée de ma propre histoire
(mère décédée, père sourd à ma détresse)
Je me cherche des entrées dans les marges
Des ponts coupés je n’escalade plus rien
Avec une franchise absolue, Perle Vallens nous livre l’envers de la mère belle, dévouée, généreuse qui orne nos chromos. Elle ose braver un interdit profond qui veut faire de toute mère une vierge éternelle, celle qui nous aima et nous donnerait encore vie jour après jour… Elle se doit d’être tout amour ! Elle aimerait bien…
j’ai beau me raconter des histoires de mère parfaite
je ne vois qu’un couloir qui ne mère nulle part
Au lieu de la sauver, l’enfant ne fait que redoubler un désespoir qu’elle nous livre tel quel… On peut espérer néanmoins qu’elle le force à se poser des questions qu’elle a évitées jusqu’alors ? L’âge de la jeune fille éternelle, de la libre amante est derrière elle. Il lui faudra s’inventer comme femme et mère à la fois.
Au fil des pages, j’ai souhaité plus d’une fois que, devenu grand, le fils ne lise pas ce livre. Pourtant, il faudra bien qu’il le sache ! C’est dire comme j’ai été « pris » par cette lecture…
L’Âge vermeil de Muriel Carminati, éd. Tarmac, 2026
Muriel Carminati a publié de nombreux livres pour la jeunesse. Elle a maintenant soixante-dix ans, elle publie des poèmes… pour la vieillesse. Est-ce pourquoi ils font preuve d’une belle vivacité ? Exemple :
La déconfiture
a commencé par un signe
qui ne trompe pas
je me remets comme un gosse
à aimer la confiture
On le voit, l’humour n’a pas d’âge ! Ni les désirs inavoués :
Soudain l’air de rien
grand-mère m’a demandé
si ça me dirait
de coucher avec un Noir
moi pas m’a-t-elle assuré
En quelques chapitres, elle égrène les divers états de la vieillesse, des amours transis à la guerre de cent ans qui se livre en Ehpad en passant par les raisons de la colère lorsqu’apparait la fin de partie… et aussi ses bons côtés
Mon âge avancé
m’a libéré des contraintes
du travail forcé
je rêvasse à qui mieux mieux
et gambade dans la vie
…ce en quoi l’âge avancé rejoint l’âge d’avant : finies les contraintes ! J’avancerais bien que la prière du vieillard pourrait être : « chers matures, travaillez pour nous ! » Ce serait la seule :
Rosaire en main elle
égrène les disparus
finies les prières
son âge l’a vaccinée
et sa religion est faite
Muriel Carminati ne dénie pas les pertes et angoisses de la vieillesse, mais elle sait les énoncer avec tendresse.
Elle a choisi d’écrire en tankas, une forme poétique japonaise de 31 syllabes vieille de plus d’un millénaire… et elle l’a respectée ! Chaque poème comprend cinq vers déclinant le nombre de syllabes préconisées : 5 7 5 7 7, qui donne à chacun à la fois une légèreté et un côté percutant.
Chaque partie du livre est illustrée par en tout huit photographes, ou graveurs, ou peintres… sur un papier finement vergé. Le livre est beau, il ferait un joli cadeau d’anniversaire à faire à ses vieux parents, ou grands-parents !
Les Dires portant d’Ève de Ludec et Sophie Brassard, éd. Tarmac, 2026
Il arrive qu’on ouvre un livre, on le feuillette, on est embarqué, tout de suite. Une voix d’entrée nous atteint, pourquoi ? Souvent parce qu’on en reconnait l’univers, on partage une même sensibilité. Chez Ève de Laudec, je reconnais l’absence de fioritures poétiques, on respire loin des spiritualités et idéalités qui alourdissent tant de poèmes, et ne sont au fond que des bondieuseries converties en « pouaisie »… Chez elle, pas d’« imminence » de l’« absolu », comme on a pu dire ! Les métaphores restent concrètes, elles ne nous envoient pas au plus haut des cieux, on reste les pieds sur terre. D’où une certaine brutalité sans laquelle il n’est pas de clairvoyance. N’a-t-elle pas dit, sur son site (evedelaudec.fr), qu’elle était une « putain de l’écriture ? » : « Nous avons besoin d’arpenter les trottoirs des lignes en lançant nos cris au ciel pour qu’on nous les restitue en miroir, même en pleine gueule, tout plutôt que passer inaperçu ! ». Je trouve cette franchise de bon aloi. Exemple :
Tu poursuis l’inlassable mélodie
Quand repasse la meute des chiens
Écumant
La rosée de tes vies
Sans doute parce qu’elle à vécu ? Sa biographie annonce trente années d’errance, en Afrique notamment.
J’écris que me ressemble
en défaillance
les bosses et
les creux d’âme
j’écris en gris
en cri
Une voix est sa compagne, celle de la poésie, qui musique aux oreilles de notre poète (pour ce mot je préfère le transgenre), elle peut dire qu’elle s’en est engendrée, peut-être bien pour une seconde vie ?
pour qu’à nouveau
ma chère amour ma joie immense
ma poésie
tu m’ensemences
On peut penser que ses dires portent Ève de Laudec… À moins que le poème soit son enfant ?
... où étais-tu
avant d’ici
de quel désir
intimé
avant que
fendre les entrailles
qui étais-tu
avant d’être
On voit comment, ici, elle allie le physique au métaphysique. La dimension charnelle et sexuée se retrouve en écho dans les douze peintures de Sophie Brossart qui scandent les poèmes de ce beau livre en papier texturé vergé. J’y ai vu pour ma part des scènes d’accouchement cadrées au plus près du corps, et de ses humeurs.
Sans doute s’agit-il dans ces poèmes de « suturer » une absence dont il n’est rien dit, d’où le lyrisme qui les irrigue…
je t’écris
à la lisière de tes paupières closes
je t’écris
je t’écris quand les nuits enserrent la pierre
au drap qui blanchit ton corps
et rugit ton souffle
Je verrais volontiers dans ces poèmes une variation contemporaine de cette poésie baroque, à la fois si simple et profonde, si humaine qui a disparu lorsque Malherbe vint – ânonnait Boileau, le chantre de l’académisme.
Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques, Édition Sans escale, 2026, 80 pages, 15 €
Après L’immunité merveilleuse publiée chez le même éditeur, Jean-Pierre Otte nous offre ici des poèmes de sagesse assortis d’une description de quelques « extravagances de l’espèce », dit-il : celles d’éros. C’est qu’il se déclare revenu du désir de posséder comme d‘être possédé. Notre auteur a taillé sa route (faut-il dire qu’il naquit en l’an de grâce 1949 ?) depuis ses Ardennes liégeoises jusqu’au Causse du Lot où il s’est mis en Quarantaine, il a opéré un sacré décapage pour se débarrasser de ce qu’il dénonce comme « habitudes, plis, et faux replis, chiffonnades » qui nous condamnent à courir après des idéaux trompeurs.
Ce qui l’a rendu quelque peu intempestif. Il annonce composer des rondeaux à la façon de Charles d’Orléans (fils de Louis Ier, le frère du roi Charles VI ; assassiné sur ordre de Jean sans Peur). C’était pendant la guerre de Cent ans, nous n’en sommes pas encore là, bien que
Par le temps qui court il n’est plus de vie saine
la liberté est frelatée et le désir dérisoire
Charles d’Orléans lui aussi connut une quarantaine : fait prisonnier à la bataille d’Azincourt, en 1415, il passa vingt-cinq ans dans les geôles anglaises… ce qui lui donna l’occasion de composer quatre cents rondeaux... « La quarantaine, c’est l’opportunité », écrit Jean-Pierre Otte…
Classiquement, le rondeau est un poème à forme fixe, de trois strophes composant de treize vers, chez Otte également. S’il a oublié les rimes et s’il a le pied libre, il a conservé l’envoi, c’est à dire le refrain qui donne au poème un air de chanson (laquelle fut à son origine) : le premier vers est aussi le dernier, le second vers se retrouve à la fin de la seconde strophe. À eux deux ils formulent au départ le message du poème. On peut voir dans ce choix stylistique une manière de pied de nez aux différentes écoles, mouvements et avant-gardes poétiques : la poésie serait au-delà de ça ! (Et notre poète aussi : on l’a dit il revient… de loin).
On pourrait trouver la morale du poème dans ce quatrain :
Quand le présent parait dépourvu d’attrait,
toi-même dépourvu dans le présent
Le péril est de s’abuser soi-même.
on n’est jamais trompé que par l’espoir.
Encore une fois, le futur est vanité ! Préférons travailler l’instant même, et en quarantaine : alors celui-ci devient une éternité :
L’intime solitude est l’espace privilégié
où tout est communicant à tout
Il s’agit de « lentement s’ouvrir dans un défi / aux reflets d’un feu intérieur ». On se retrouve alors proche d’une mystique sans mystique (tout à fait étrangère aux bondieuseries) qui serait le propre du poétique :
Nous cherchons ici-bas un autre monde
Un autre monde en ce monde
Il s’agit d’une joie, celle de trouver le réel par la sortie de soi, comme si l’isolement nous conduisait à une compression interne si forte que, dans une manière de big bang, nous voilà explosés, ouverts à ce qui n’est pas nous-mêmes…
Avec les Quelques érotiques de la seconde partie du livre, on quitte le rondeau pour une autre forme, fixe également, composée de quatre strophes de 2/5/5/2 vers,
où l’on ne fait qu’entrevoir
dans un coït rude et prompt
La figure foudroyante de l’amour
Nous voilà prévenus ! L’homme ferait vite et plus ou moins bien, tandis que la femme voudrait enclore en elle la totalité du monde… L’amant serait butineur et l’amante florale, prête à refermer ses pétales sur son amour…
Le désir nous dépossèderait de nous-même, il ne manquerait pourtant pas d’attrait. En témoignent les délicieux effluves sexuels qui parcourent les poèmes, la description précise des positions, souvent a tergo, on les visualise comme si on y était. La description des émois, fine et précise, différencie les partenaires : lui guilleret et trépignant, elle prête à s’envoler dans un songe… mâle et femelle se rencontreraient un bref instant sans se voir…
Le tout dans une langue parfaitement érotique : concrète, oh combien !, elle n’est pourtant jamais pornographique comme par exemple peuvent l’être Les onze mille verges d’Apollinaire. Chez Jean-Pierre Otte, on ne fait pas l’amour qu’avec son sexe, on y est en entier, au point d’en faire un exercice philosophique :
En amour, a-il-lu, c’est le réel qu’il faut affronter,
le réel de sa propre présence partagée
Encore une fois, notre auteur Jean-Pierre Otte se livre à son exercice de décapage : entre le néant et l’amour il ne distingue guère de frontière, il s’emploie à explorer tous les fantasmes « pour qu’il n’y subsiste aucun attrait »… tout en nous faisant partager ses jouissances ! Il lui fallut trancher, clore le livre par une sage résolution :
Sous la tendre pression, l’humidité féminine,
secrète et chaude, imprégnait toujours plus
généreusement la fibre, et, tout embué d’émotion,
il ne lui parut pas nécessaire d’aller jusqu’à l’acte.
Et ce au terme d’une longue et profonde médiation sur « la sujette »… Jean-Pierre Otte a quand même publié dix ouvrages traitant de ce qu’il appelle « L’amour au naturel » !
A lire, donc, sans plus tarder !
Jacqueline Persini, Père, ne vois-tu pas, Éd. La tête à l’envers, 2026, 80 p., 17 €
Il n’y a rien de plus désirable que ce qui manque. Dans ce poème c’est un père trahi, par une mère : un drame qui fait de leur petite fille l’objet d’un rejet croisé… et, bien sûr, si « Père et mère ont oublié / leurs enfants en même temps / c’est la faute de la fille… », pas de la leur : la fille ne trouve pas d’autre solution pour reconstituer, bien imaginairement, un couple de parents aimants…
La fille entend le fantôme la nuit
Elle en est sûre
Mais la mère dit – c’est le poste
Elle n’entend donc pas les bruits amoureux qu’elle entend pendant que le père travaille au loin… Elle se met donc à croire aux fantômes. Prise dans un conflit de loyauté, elle ne dévoile pas au père la trahison de la mère, c’est lui que, malgré elle, elle trahit aussi… Devenue adulte, elle y pense encore :
Aujourd’hui encore, la femme te rêve, mon père.
– Elle a un amant.
Tu ne dois pas le découvrir
… Il a fallu sans doute bien des efforts à la petite fille devenue femme pour se sortir d’un tel traquenard, où le désir amoureux lui est présenté sous la forme d’une infidélité, d’une perfidie…
Ce faisant, Jacqueline Persini a découvert que « les mots font un abri » … J’ajouterais volontiers que l’autrice fait ici de son autobiographie un pré-texte pour une invention formelle particulièrement réussie. Jacqueline Persini parvient dans ce texte à inventer une poésie narrative où, par-delà les faits évoqués une musique insiste, qui colore le drame et lui procure son intensité... ainsi par l’alchimie du verbe le plomb est devenu de l’or ! C’est donc une victoire… Autre belle invention : chaque poème fait dialoguer la femme qu’est devenue Jacqueline Persini avec la petite fille qu’elle a été, qu’elle aurait pu être.
– Père, aurais-je dû te parler du fantôme ? Quand ?
N’étais-tu pas toujours en déplacement ?
Ce ment, en suis-je coupable ?
Un fille oiseau aurait résisté au vent volent
Pour voler vers toi, père
(…)
Dans un battement de cœur
et d’ailes, une fille oiseau
aurait prononcé les mots :
– Je t’aime
… puisque ce texte entier est au fond un long poème d’amour.
À l’abri des mots, la narratrice a fini par retrouver le souvenir de la petite fille d’avant le drame :
Père
j’écris
pour te rebâtir
te retenir.
Pour Jacqueline Persini, l’écriture aurait donc une fonction réparatrice : elle permettrait de rester debout et de chanter la vie, dit-elle :
S’approcher des blessures
enfouies qui ont végété
puis explosé
au lieu même de la douleur
trouver un autre tricotage
des racines et des branches
Une dernière remarque : le titre du livre est une allusion à un passage de Freud dans L’Interprétation des rêves, où la phrase du rêveur « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » exprime la souffrance d’un enfant qui perd son image de soi d’être ignoré par son père. Lacan ajouta que le « signifiant brûlé » indique une rupture du symbolique, le sujet se sentant alors « hors du langage ». On peut féliciter l’autrice d’avoir reconstruit le sien par la poésie.