Souad Labbize : Déboutonner la soie de ton silence
Traduit en arabe par Rahil Bali & en anglais par Susanna Lang
Linogravure de Maud Leroy d’après une œuvre d’Annie Kurkdjian
(Editions des Lisières – 2025)
Couverture couleur perle. Ouvrir le livre comme défaire les quelques boutons d’une tunique, la libérer de ses frêles attaches de nacre, frôler le papier soyeux des pages, les peigner de nos cils pour savourer chaque mot caressé lentement au sillon du regard. Et que paraisse le chant bleu de la voix aimée, effleurant, effeuillant, déflorant le silence. Bleu pluriel de la note mélancolisée du blues, extatique du tarab, incandescente du duende.
C’est un parcours tendre bordé de crêtes acidulées, une errance sensuelle vers l’absente que l’on suit au fil des poèmes aux vers courts, aux mots simples. Une amante éloignée dont la présence vocale berce l’ouïe de celle qui dit « je » sous la plume de Souad Labbize. Souffle, murmures, la voix chérie crée visions, suscite rêveries, incarne des symboles renfermant d’âpres souvenirs. C’est aussi une caresse nourrissant le désir, apaisant les blessures, rappelant les disparus. Cris chuchotés avec sensualité, cautérisant les plaies, ravivant les traces. Pensées, fleurs mnésiques, promesses d’immortelles, baumes des renouées. Art floral des ruines, éclosion sauvage dans la charpie des rues et des failles murales. Pâle traversée d’arcs-en-ciel.
Extraits
Ces mots lancés à la mer
dans une bouteille
n’espèrent pas te séduire
un matin de promenade
les descendants de rescapés
échappés aux barils du tyran
les ramasseront à Lesbos
près d’un cimetière de bouées
ils se diront jadis une étrangère
les a écrits pour une autre étrangère
avant ou après
le naufrage du grand printemps
si ces promeneurs ont la nostalgie
des ailleurs révolus
que les barbares brûlent à présent
ils se rouleront dans la bouteille
entre les mailles de la laine
de mes mots pour toi
*
J’embrasse goulûment
les courbes de ta voix
les giclées m’éclaboussent
tout entière
*
Les ondes concentriques de ton souffle
lézardent les ruches de ma peau
*
Oublieuse du havre
encordée à la bure de ton regard
je m’attarde à la lisse margelle
du puits de ta voix
*
Par ton souffle
emmaillotée de sel
j’apprends à côtoyer
les étendues de la soif
*
Viens donc
avec l’amphore magique
le couinement des heures
cesse quand tu verses
une goutte de ton huile
dans la poulie accrochée
au plafond de l’insomnie
Neama Hassan : Sois Gaza, journal octobre 2023 – novembre 2024 ; traduit de l’arabe (Palestine) par Souad Labbize (Editions des Lisières – 2025)
Il y a un lien sonore entre les publications Déboutonner la soie de ton silence et Sois Gaza et ce sont les mots « soie » et « sois » tel un écho redoublé par l’ubiquité de Souad Labbize, autrice de l’une, traductrice de l’autre. Côté lecteur, l’impression d’une adresse bissée, ce tutoiement des titres. Ainsi les Éditions des Lisières alertent-elles sur l’urgence d’ôter la sourdine étouffant la voix des opprimés. Sois Gaza est donc un recueil de textes écrits journellement sur les réseaux par l’écrivaine primée Neama Hassan, extraits de son journal tenu sous les bombardements israéliens. La lire, c’est lire l’effroi de ses enfants, s’imprégner de l’indicible horreur, appréhender sa rage, son courage, son ironie, sa beauté miraculeuse malgré la peur. La lire, c’est aussi discerner sa farouche opiniâtreté, à l’image de la poète afro-américaine Maya Angelou :
Vous pouvez me rabaisser pour l’Histoire
Avec vos mensonges amers et tordus,
Vous pouvez me traîner dans la boue
Mais comme la poussière, je m’élève encore,
(...)
Vous pouvez m’abattre de vos paroles,
Me découper avec vos yeux,
Me tuer de toute votre haine,
Mais comme l’air, je m’élève encore.
(In : And still I rise)
Sois Gaza, extraits
17 décembre 2023
Les amis me prient de ne pas arrêter d’écrire afin qu’ils puissent suivre la situation à Gaza
J’écris aussi pour rassurer Gaza en moi
Nous avons tous besoin de trouver où cacher notre peur
17 juin 2024
Que faire pour endormir les petits
Guetter leurs rêves et y esquisser une balançoire
Même les sièges gémissent dans le dessin
26 juillet 2024
La ville nous croise
puis disparaît et nous aussi
Personne ne nous verra
Ma maison est en papier
je l’ai dessinée sur mon journal
La ville s’est noyée
le souvenir continue de flotter
Tu n’es pas seul.e
La rumeur de la ville
est sous ton oreiller
essaie de dormir sans pleurer
La ville entière est sous tes pieds
tu marches sur ta tombe
Il te manque un linceul et un cigare
pour que le tableau soit parfait
29 août 2024
Nous sommes la botte de foin soupçonnée de cacher l’aiguille
Alors ils ont dressé un bûcher.
30 août 2024
A la guerre tu ne peux écrire sur l’amour ou le temps qu’il fait
tu ne peux parler de ton café ni faire la grasse matinée
Je veux un instant ordinaire pour me cacher
avoir un rouge à lèvres dans mon sac par exemple
28 septembre 2024
Chaque soir
j’étreins mes enfants
pour m’endormir
l’amour est une angoisse commune
30 septembre 2024
Démembrés, en morceaux, même la mort ne pourrait nous rassembler
14 octobre 2024
Lorsque tu m’interroges sur ma peur
je parle de la mort du marchand de café
de ma jupe devenue le toit de la tente
de la chatte abandonnée dans la ville vide
qui miaule dans ma tête
Je veux un gros nuage qui ne pleut pas
et un avion qui livre des confiseries
et des murs colorés
pour dessiner une petite fille avec des bras
qui sourit
Ce sont les rêves de tente
Je t’aime
j’ai assez de courage
pour escalader un bâtiment inexistant
pour me blottir dans tes bras
et avouer
que je vais bien
Orée Li : Primevères fantômes (Éditions des Lisières – 2025)
Peut-être qu’Orée Li a lu Emily Dickinson :
Pour faire une prairie il faut un trèfle et une seule abeille,
un seul trèfle, et une abeille, et la rêverie. La rêverie seule
fera l’affaire, si l’on manque d’abeilles.
Ou bien encore, peut-être qu’Orée Li est une lointaine rejetonne de la compositrice, abbesse, guérisseuse, herboriste, visionnaire, poétesse et prophétesse, Hildegard von Bingen, figure synesthésique du XIIe siècle ?
En tout cas, il semble qu’Orée Li sache que la nature est un modèle d’exubérance créatrice au génie si recherché en art. Car la nature promet une renaissance, la garantit. Où l’Histoire met en cause la vérité et la morale, la nature nous fait échapper à cela, c’est sans doute aussi le credo d’Orée Li, tout empreinte d’un néo romantisme 2.0.
C’est pourquoi, comme le souligne le prière d’insérer des Lisières, ces Primevères fantômes sont-elles une invitation à la mutation en cinq phases. La langue de l’enfance, échafaudée sur le lien entre « les fantômes et les pétales » se déploie avec une délicatesse folle pour trouver cette zone d’équilibre où la relation entre des écosystèmes meurtris peut devenir une féerie sensuelle et fluide où mondes humain et végétal communient pour « faire des arcs-en-ciel avec les armatures de la mort ».
Et voilà que l’imagination enthousiaste d’une Orée alliée au règne végétal co-créent la réalité. Puissance du rêve, émerveillement botanique nourrissent un printemps perpétuel au cœur d’un texte polymorphe.
Lire Primevères fantômes, c’est donc, passé l’orpiment de la couverture, se débarrasser des oripeaux de la mort (linceul et crêpe noir du deuil) pour s’unir intimement au corps floral d’un avril éternel dont la puissance des sucs fertilise le texte de formes autant profuses que ciselées. Profusion si fructueuse qu’elle irrigue la typographie génératrice de genres nouveaux, lettres bourgeonnantes aux déliés inconnus. Alors entrent en elles le jardin avec la sève, fluides et fines les feuilles des rameaux, tendrement les parcourent à la croisée, courbes et sans arêtes ouvertes aux yeux clos, fenêtres offertes en statue de baie douce.
Extraits
Une voix a chuchoté. C’est un conflit ? Oui ai-je répondu. A l’intérieur de toi ? Oui, jusque dans les vaisseaux sanguins. Les vaisseaux sanguins ? Oui, les vaisseaux, les artères, tout ce qui sert à transporter le liquide. Je vois. S’agit-il d’une guerre dans les artères ? Oui, ce sont des branches. Comme une guerre dans les arbres. Peut-être dans la jungle. Cela perturbe la circulation de ton sang ? Oui, c’est pour cela que je voulais inventer une nouvelle histoire. Pour me fluidifier le sang. Penses-tu que l’imagination puisse te guérir ? Je pense que oui.
*
J’entre ici en tremblant, dans l’oraison des fleurs, j’entre tout doucement, comme un fantôme, en chuchotant : faites de la magie ou ne faites plus rien.
*
une prairie en pente
dans ma tête
couverte de jonquilles
il y a maman
et mon petit frère
le jaune des fleurs
chaque printemps me retourne
chaque jonquille contient un jour en pente
le plus heureux des souvenirs
une image plantée
au centre de l’existence
sans avant et sans après
l’enfant est heureuxs.e
iel a tout oublié
ce n’est pas la réalité
ce n’est pas un rêve
c’est les deux
en même temps
dans Le Château ambulant
le magicien invente un immense champ de fleurs
pour mamie Sophie
une cabane de bois et de couleurs
nous habitons là
dans les ruines
est-il possible que j’aie hérité
d’insondables pouvoirs ?
*
j’aimerais aller sur la tombe de maman
pour construire un jardin
*
J’arrose mon système
nerveux de lavande
l’alphabet
fait un malaise sur ma langue
mon corps danse
comme une folle pour raconter
la symbiose inespérée
*
Les fleurs m’ont appris à dire mon corps qui n’avait jusqu’ici pas trouvé de famille adéquate. Non pas que je m’identifie aux fleurs mais plutôt que leurs mouvements se rapprochent de mon langage et de la façon dont fonctionne mon esprit. C’est l’observation lente, fougueuse et répétée de certaines plantes qui m’a permis de me construire une identité. Les fleurs m’ont donné la parole.
* Processus Jasminium
Blanche la créature. Blanche le monstre. C’est le moment, les tissus s’ouvrent. La transe commence. J’ai le suc aux lèvres. C’est maintenant. Je me déshabille. Je plonge dans le vase des reliquats. Là où tout se mélange : chair, terre, peaux, pistils, ongles, os. Tous mes pronoms à genoux devant les herboristes saintes. Le rapport à la lumière. Sentir la photosynthèse me parcourir le ventre. Entrer et sortir de moi. Je n’existe plus que par ingurgitation lumineuse. Par faisceaux. Par multiplications. Je ne reviendrai pas de cette mutation-là. Je ne serai plus jamais moi. Plus jamais cloisonné.e dans mon individu. Il n’y aura plus de forme initiale. Plus de retour.
Jean-Marc Barrier : 196 matins (www.jeanmarcbarrier.fr – 2024) Médaille de l’académie des jeux floraux de Toulouse 2025
96 tears / ? [Question Mark] And The Mysterians, Land of 1000 dances / Wilson Pickett, 50 Ways to leave your lover / Paul Simon... les comptes et décomptes choisis comme éléments d’un titre pour des textes, en plus de faire état d’une concision aussi lisible que mystérieuse (chiffre étym. = écriture secrète) font programme et induisent déjà un contenu, une liste, une forme... Ces 196 matins, Jean-Marc Barrier ne les vocalise pas mais il fut en résidence et chaque jour naissant, l’on imagine que son programme semblait clair : écrire durant 196 matins. Un projet contrepoint à son livre précédent paru aux éditions Phloème en 2022 : La nuit élastique.
196 matins, environ six mois d’écriture lisibles sur 71 pages, soit un poème par page. Mais alors, il manquerait 125 matins ? Foin de calcul d’apothicaire, et gageons que cette réduction comprend le resserrement induit par toute réécriture : élaguer, déplacer, augmenter le matériau scriptural inscrit au cœur du vélin. Une langue donc resserrée, encrée sur 71 rectangles dont la géométrie attire chaque jour, dès potron-minet, Jean-Marc Barrier, poète, dessinateur, graphiste, photographe, directeur de collection, animateur d’atelier d’écriture, homme de radio, artisan livresque.
La nuit élastique était tendue, déformée selon la respiration dans l’infra-ordinaire, au nadir de l’être, labile et en quête d’un avenir passé au crible d’un présent troué d’imparfaits. 196 matins est placé sous le signe des commencements, quête d’un printemps quotidien recommencé, recherche d’un renouveau. A chaque page son rythme anaphorique, « ce matin » inaugural, augmenté de son petit pavé de mots déponctué, avec, de temps en temps, détaché du bloc de signes graphiques principal un vers en reprise, faisant rebond, envoi, écho...
Ainsi, après chaque réveil, on se représente un corps et un esprit à leur table de travail. Cela semble immuable et pourtant il en va de l’être comme du Petit bidon évoqué en ressassement dans le poème éponyme de Christophe Tarkos :
Il ne se passe rien … qu’un poète à sa table. Mais dedans le poète, il se passe beaucoup de choses. Dedans le corps et l’esprit du poète, on a des troubles, des souvenirs, de l’imagination, des pulsions. C’est un corps de poète à sa table, il s’est posé là, il pourrait sembler vide, étal, mais hors lui, chaque matin survient un bout de réel, une autre qui l’accapare ou le quitte, ou bien revient, et puis le désir d’air, de grand air, et dans ce besoin d’air, par contre, il se passe beaucoup de choses, son corps et son esprit prennent l’air, battant la campagne, la montagne ou la mer, malgré le rythme rigoureux de la tâche d’écrire auto-imposée, ça bouge, l’air bouge, dedans la vie du poète, c’est qu’il est attiré, c’est qu’il est attiré, le poète par la douceur de l’air, par la chaleur, ou les surfaces fraîches. On a un poète seul, qui est posé, à sa table, qui est tranquille et qui ne déborde pas, mais dedans le poète, il y a son esprit qui dit « sors » et son corps qui peut suivre, et qui bougent à la rencontre d’effluves, qui font des montées et des descentes – risque de tourbillons ! Il y a des événements, des événements de mouvements mus par le désir qui bouge. Le désir a des ailes et le laisser prendre son libre cours, c’est encore nourrir l’écriture matinale.
Ainsi, en dépit de la régularité apparente de chaque poème dans sa page, une fois les yeux déclos, aucun matin avant l’écriture, aucun matin n’est le même.
Or, finalement, changent la taille, la longueur des petits pavés textuels. De l’intérieur, le poète a atteint l’équilibre que son enveloppe extérieure - 196 fois renouvelée à sa table - laissait présager. Les derniers poèmes prennent un tour japonisant, forme brève, rythme proche du haïku. Description quotidienne inspirée de la nature, sensibilité accordée au gré de la saison.
Où l’on comprend que le geste répété de l’écrivain, graphiste, auto-éditeur a su créer un journal poétique dont la gestation 196 matins durant a pour résultat la mise au monde d’un livre tout ébroué du jour, prêt pour la rencontre de son lecteur à venir.
Extraits
ce matin l’encre déménage traverse ma liberté
mes yeux ont changé de couleur ou bien c’est
le monde peut-être l’air est frais de nous je
passe à tout ce que je ne peux décrire
d’écrire j’aime ne pas savoir ce qui vient qui je
suis où je vais et là tu entres dans la pièce
*
ce matin l’aventure du dessin comme le temps
disparaît être dans cet espace de papier à des
années-lumière du vouloir je vois des forêts
entières dans ce trait qui tremble
*
vivre ce matin mon terrain vague le monde
immense et modeste où je respire j’écris sans
savoir je suis le dieu de ma ligne j’efface je
rature je dessine le son des mots dans ma
bouche je suis la musique le repentir je suis
les rebonds je règne sur une chaise brisée qui
penche dans les herbes rares le ciel est traversé
d’oiseaux silencieux vois comme à l’intérieur
tout s’ordonne plus large
*
ce matin je suis à côté les mots n’ont pas le
temps de naître les rues sont vides ce n’est pas
le moment j’entends des phrases lointaines et
ce que je ne te dirai pas c’est sans doute le plus
important
ce matin est-il sincère
*
mes yeux se dessillent ce matin je vis la mort
subite de l’éternel retour
ce matin j’aurais dû m’en douter
*
le mélange ce matin de perplexité et d’indul-
gence et ce que cela produit dans ton regard
l’écho la réaction le changement de paradigme
ce matin tout recommence
ce matin la place du sexe : au milieu et puis le
temps du sexe : ce matin et la place du temps :
chaque matin
*
ce matin la nature ce qu’elle me fait l’alentour
calme de ses nécessités lentes le mouvement
intraitable des herbes et du vent la pensée du
pollen de la branche obstinée l’échappée de
l’oiseau les cycles de l’eau et des sèves ce matin
le sang opiniâtre et le souffle les pensées se dis-
sipent je suis le renard invisible enroulé dans
les feuilles
*
ce matin le miel le soleil sur la table les oiseaux
la main sur la table le soleil sur ma main
(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)