« L’enfance est un truc qui dure jusqu’à mourir ». C’est peut-être la clé pour ouvrir le livre,
et on peut comprendre cette phrase d’au moins deux façons qui sans se contredire, se
complètent. Pour supporter, si ce n’est guérir ce « truc », il faut faire le chemin depuis
adapter-adopter des techniques de survie jusqu’à réellement vivre, ce qui signifie en poésie. C‘est à dire écrire. Cela demande de se battre. Contre les habitudes prises, contre les souvenirs, ou bien contre le refoulement et ainsi retrouver la mémoire. C’est pour cela qu’il faut cracher le morceau, première étape à atteindre. Donc mettre un point final quelque part à quelque chose, pour envisager un nouveau départ. Mourir à soi-même, cette mosaïque de fragments qui comme le monde tenu par des bribes, « ça tient pas à grand-chose ».
on biffe le petit moi
on coupe court
la langue dépasse
que le ciel soit tombé cela n’est pas un drame
il n’y a plus personne
on a un petit boulet de charbon / sous la langue, comme une pièce dans la bouche pour passer le Styx, comme une obole à Charon.
On commence le périple avec braquer le sortilège. L’alternance des « on » et des « je » souligne le phénomène de dédoublement, de dissociation du sujet qui en fait un combiné d’agissant-subissant. Les formules sont lapidaires comme pour lapider un « soi » qui découche de soi. Est transmis le ressenti de l’abandon, de la trahison, le désir de s’effacer.
je ne parle que de là que du camp
retranché
Les images se succèdent jusqu’au gore, il y a de la violence et du sang. Si diagnostic devait être posé, on miserait sur un traumatisme avec amnésie et dissociation d’où perte de l’estime de soi, addictions, et sans vraiment être suicidaire, les idées incrustées du devoir mourir envahissent l’esprit. Pendaison, guillotine, rasoir, couteau… bien sûr ça tâche un peu… mais : le geste est impossible.
Pourtant nous voici « sur la scène du crime », qui est la deuxième étape de cette traversée éprouvante pendant laquelle la poétesse ferraille.
et puis prendre / les armes comme on dirait / pleurer
Transformer, à grand coup d’assonance, les larmes en armes, et poursuivre grâce à la langue, grâce à l’écriture, qui fait corps quand on ne retrouve pas de corps. il y avait je crois des cavités lointaines et bourrées d’écriture que je ne / savais plus et qui me / tenaillaient dans le ventre évidé de quoi l’oubli / se pare / des bombes et des miracles cohabitaient / stupides
La troisième étape passe par « déboires ». On peut l’entendre comme une cure de désintoxication. Le « je » est tenu à distance, étranger, extérieur :
il est des marécages dont je se croit
intact […]
l’éclat du diamant est-il noir est-il je s’engouffre
dans le trou pour écarter […]
il est des puits d’histoire dont je ne décolle
pas […]
Le ton est fataliste, pessimiste, désabusé. Les faux-semblants et les mensonges comme autant de mécanismes de survie dans un univers où le « je » se perd, puisqu’il suffit d’offrir un narratif acceptable quand la comédie humaine poursuit son vivre mortifère.
j’enfile sans savoir une sorte de camisole quelque chose de fou pour pas devenir folle
S’en suit un rituel d’exorcisme et de renaissance par le feu et par l’écriture : on sait que ça passe par là. sinon ça ne passe pas. Et en fin de page 51, la description d’une scène selon un scénario dont une victime, après la vague Metoo, aurait pu témoigner.
L’étape suivante est devant la grille du jardin. La sidération, l’incompréhension, la crainte, l’angoisse, la menace sous-jacente qui pèse et terrorise une « elle » dont on ne comprend pas bien si c’est une mère ou une petite fille, ou les deux à la fois. Mais : le sujet n’est pas là l’objet a pris la place…
On imagine alors quelqu’un.e déshumanisé.e livré.e à son bourreau.
Après la question du désir qui résonne avec désert, nous voici page 60 avec enfin comme une explication plus compréhensible, moins cryptée, mais toujours lacunaire, avec la souffrance en prime et l’écriture qui se pratique comme on s’attaquerait aux parois d’une montagne.
On en arrive à l’étape où l’on s’oublie cheval, (qui de docile peut devenir rebelle, jusqu’à se libérer), où l’on enterre une fillette morte, où l’on se tient sur un bord de l’abîme… ou des oubliettes…
je ne peux compter que sur l’écriture pour
C’est que le ciel est tombé, que le chagrin remonte et qu’il reste quelque chose à dire comme remonter le ciel
Il est des princes comme celui de motordu, comme celui de Cendrillon, de Blanche Neige ou de la Belle au bois dormant… Le prince de Frédérique de Carvalho est celui d’anesthésie et arrivés à cette étape :
de l’hydre à la sirène suffit pas de
décapiter la mère faut encore en
découdre
C’est alors qu’on aborde la partie qui donne titre à l’ouvrage. Un titre certes énigmatique, il qualifie en même temps qu’il montre quelque chose en train d’advenir. Au cours de la lecture du livre en son entier, ce titre prend diverses significations : désarmante est l’action de se protéger de soi-même, de ne pas attenter à sa propre vie qui pourtant l’a laissée désarmée. Et l’on comprend que l’enjeu, le passage du participe passé au participe présent, c’est de démuni.e et vulnérable devenir capable de ne plus l’être, donc d’être en position de stopper toute agression :
j’aurai dû
sur le champ
désarmer
la stupeur
Ce texte, désarmée désarmante, qui constitue la deuxième partie du livre a été écrite au sémaphore du Créac’h lors d’une résidence d’écriture, et l’on se retrouve dans la chambre de veille.
des amers dans le vent dessinent un
déchiqueté du bord un fracas d’amertume je perds
mémoire de peur
Et là encore on retrouve l’autrice au bord d’un précipice intime, avec la bataille à mener pour trouver une forme de paix. L’humeur et l’état d’esprit sont tels les éléments, leurs mouvements jusqu’à déchainés, ainsi que vent et vagues. L’écriture comme le lieu permettent une forme de catharsis :
et ça revient
les gestes et les mots […]
la joie et l’effroi d’autrefois
quand l’enfant apprenait le silence sous la menace
des déferlantes
quand l’enfant faisait le guet qu’il apprenait
à lire
c’était comme la fenêtre ouverte
Peter Pan venir jusqu’ici […]
Puis :
je longe une coursive aucun
vertige
la main tourne les pages d’un vieux livre
c’est un grand vent
une joie sans l’effroi et
l’enfance
fantôme
C’est alors qu’avec l’autrice on retrouve le second souffle. Une page est tournée. Et si pas guérison dans le sens de retour à l’état antérieur, d’avant la souffrance, du moins apaisement, avec en moins l’extrême vulnérabilité et le poids du trauma, avec en plus la capacité de la présence pour dire stop, adieu au douloureux, et faire face :
on se rattrape au présent de
l’indicatif le temps simple
on se rattrape
on est là
devant
À l’écart de tout pathos, bien que pas sans violence, dans la bouche, dans le corps physique de l’autrice comme dans le corps de l’écriture, dans ce livre il est question de langue, il est question grâce à elle de prendre son destin en main, pour qu’advienne le temps de la poésie.
Je parle pas la langue, Noëlle Mathis, éditions Isabelle Sauvage, collection « singuliers pluriel », 90 pages, 17 euros
Épopée, récit épique, et tout à la fois poésie, dans ce livre la question centrale est la langue. Mais laquelle parler ? Une ou toutes ? La bonne réponse c’est : le plus possible pour oublier, pour fuir la première transmise. Il s’agit d’une aventure dans l’espace géographique comme historique où se dessine une frontière, et c’est de ce mot, de ce concept de frontière que surgit la problématique : que faire quand la langue maternelle est considérée comme langue étrangère ? Pas facile d’être né en Moselle, qu’on parle le Platt et pas le français, quand la deuxième guerre mondiale éclate et qu’il faut évacuer pour « rejoindre la France de l’intérieur ». Comment s’y retrouver quand ce territoire de l’est selon les dates (1814, 1870, 1918, 1945) est tantôt français ou allemand ? Sachant aussi que tout ce qui sonne allemand est honni.
Noëlle Mathis trouve ses réponses en perdant volontairement une langue pour en gagner d’autres, et se retrouve « pétrie de langues », mais pour cela il a fallu partir : pour fuir la folie. C’est cette urgence qui donne au récit son énergie, laquelle nourrit l’écriture. Avec, comme un supplément vitaminé, ou comme une friandise accordée, l’inépuisable soif du métissage. Jusqu’à obtenir la nationalité canadienne.
C’est que les langues sont vivantes, avec leur poids d’histoire, familiale comme collective, avec leurs souvenirs de voyages, avec leurs chairs attachées aux mots, sans compter la langue, ce muscle que nous avons dans nos bouches, qui préexiste à notre conquête de la parole, qui nous renseigne sur les goûts. C’est que la gourmandise joue sa part dans cette histoire de langues ! Et ce n’est pas tant un problème d’identité qui se pose, mais plutôt dans quelle langue s’accepter et être accepté.e, dans laquelle se sentir bien. Il n’en reste pas moins que :
1) Les mots ont besoin d’une voix
2) L’exil c’est découvrir l’origine
Et c’est entre ces deux pôles que le voyage de retour peut être envisagé. C’est un retour à la terre.
Je nais à nouveau rivière.
Je suis liquide. Je traverse toutes les lignes. Je déborde des traits.
Kannscht de noc hein bisschen Platt schwätzen ? Peux-tu encore parler un peu la langue de la terre ?
Car le voilà l’enjeu. Revenir à langue qui est la terre, qui est la langue de la ferme. Quant aux membres de la famille qui parlent le Platt, durant l’enfance de l’autrice elle remarque : Ils ne savent pas parler mais dégueuler dans la langue des –ch. Et chleu pourtant ils ne sont pas. Mais pas français non plus. Ils ne savent pas vraiment qui ils sont à dégueuler des ordres sur les grands comme sur les petits. Et les ordres c’est fait pour être obéis.
À cette langue de rudesse et d’enfance bousculée, il va falloir laisser la place de devenir une langue de réconciliation, de retrouvailles et d’apaisement, de témoignage, faute de n’avoir pas su être langue de tendresse. Et dans la bouche du père la langue retrouvée devient alors paysage. Et si pas langue maternante, du moins langue du pays, celle qui dit ce pays-là. À partir de cet instant :
Entrer dans la beauté.
Je cicatrise d’une absence que je n’attends plus.
Comme on dit, la boucle est bouclée, l’errance est terminée, bien que : Jamais je n’en finirai de dire là d’où je viens alors que j’en suis partie pour ne plus en parler.
Voilà un livre attachant et une expérience partagée pour le moins originale. Expérience qui résonne et touche, et pas que les globe-trotters, mais au moins tous ceux et celles qui un jour dès l’enfance se sont heurtés à ces barrières du langage, de la langue, et qui cherchent, pour la deviner plus accueillante et bienveillante, celle d’avant les mots.
Claudine Bohi, Passage secret, la rumeur libre éditions, 105 pages, 18 euros, avec une préface de Pierre Brunel.
Voici un recueil construit en cinq parties, comme les quatre points cardinaux d’une réflexion sur les mots chère à l’auteure, plus le centre vu tel un appel à une trouée au bord de laquelle se pencher pour qu’en regardant les mots nous y voyions, comme le confesse C.B. : naître une source, et elle ajoute : J’ai appris comme ça à être poète.
La première partie intitulée Nous parlons dans nos corps, porte en exergue deux vers de Guillevic, qui annoncent la couleur : « Les mots c’est pour savoir »
Et c’est ainsi que débute la quête, au plus près des sensations enregistrées par un corps, en utilisant des mots qui ne sont pas nôtres, qui viennent de très loin dans le temps, qui sont notre héritage, et qui sont aussi issus de notre chair traversée. À la fois le pire et le meilleur des cadeaux, ils apportent et nous privent en même temps. Et c’est le mot manque qui frappe dès le premier poème. Claudine Bohi nous présente une soupe primordiale maternelle où baigne chaque mot. Et c’est de l’expérience de l’enfant plongé dans un bain de langage et de sensations, sans pouvoir parler, que découle et se poursuit la recherche vers une forme de lumière qui donne direction et guide. L’humain cheminant, ses pas dessinent un passage secret, chacun le sien. Car l’enjeu, on le découvrira plus loin, est de ne pas abandonner cet enfant que nous avons été. Les mots en sont les témoins, les mots (de la parole poétique par-dessus tout) sont à la recherche de l’enfance sans mensonge ni calcul. Les mots peuvent même élucider l’enfance afin de n’en pas porter le deuil, afin que nous puissions nous réconcilier avec l’acte d’abandon et d’oubli, nécessaire à la survie et à l’adaptation, afin de « grandir ». Dans cet effort de reconnexion à « l’avant » de la parole, une parole pervertie par la communication, on retrouve le chant, et c’est le rôle des poètes d’aller le dénicher.
nous n’avons d’autre corps
que cet envol de chair parlée
nous dit Claudine Bohi. Elle fait part d’une expérience de rapt, expérience plus que visionnaire car bien plus que les yeux sont mobilisés, il s’agirait d’une aventure corporelle totale apparentée à une sorte de Satori, (mais pas de mysticisme ni de transe précise l’auteure plus loin).
La deuxième partie, intitulée Dans la farandole du sens, la matérialité des ondes, électromagnétiques pour la lumière, mécaniques pour le son, vont comme à la rencontre des ondes gravitationnelles que seraient ou que généreraient les mots. Ces rencontres sont lieux d’émancipation pour accéder et lâcher une parole neuve, qu’elle nous nourrisse comme nous la nourrissons afin d’atteindre une plénitude de vie. Et la sensation, la chair prévalent et sont premières, qui n’oublient pas l’origine marine de la vie terrestre, et que nous portons en nous, qui circule sous la forme du sang, symbole de lutte. De l’or du sable au rouge du sang le message de Claudine Bohi flamboie :
rouge combat
et c’est là dans la gorge
qui ouvre tous nos yeux
une révolte pure
que toute enfance porte
Et plus loin :
Cette ouverture dans les mots
ce brouillard plein de couleurs
cette lèvre-caresse
qui ouvre un silence charnu
c’est la poésie
Deux pages plus loin et après un passage par le blanc, Claudine Bohi effectue son lancer de dés :
un archipel sonore roule alors en nos mains
et peut-être quelques mots
surgissant sans entrave
nous livrent dans les yeux ce que parler veut dire
ll ne s’agit ni de bibelots, ni d’inanités sonores, mais d’un surgissement capable, tel un big-bang, de recommencer à donner sens sous la forme d’un horizon liquide, inatteignable, infini, mais que nous voyons en prenant conscience de la part de nous-mêmes/ qui nous a abandonnés. L’aventure est avant tout visuelle, visionnaire, et pour cela le poète doit se placer à cet endroit de la perte qui est aussi le lieu de la parole ouverte. Pour consolation et récompense :
de cascade en cascade l’eau vive du soleil
vient réparer nos yeux
pour entrer dans les mots
Pour retrouver le verbe d’avant les mots, quand ni signes ni alphabet, Claudine Bohi nous entraîne dans une expérience initiatique :
nous appartenons à ce qui fait le silence
il est notre propre immensité
il connaît la lumière
elle partage tous nos ciels
L’ouverture au Grand Tout, au Grand Mystère, dans une démarche apophatique, nous mène à la reconnaissance d’une appartenance et d’une participation universelle à l’essence de l’univers qui devraient nous faire tous solidaires et empathiques. C’est que toute expérience de vivre passe par diverses naissances et accomplissements, des déchirures nous dit Claudine Bohi, dont nous ne sommes pas consolables. Et pourtant
cela surgit.
la lumière est en nous […]
tous les mots lui font signe
René Char écrivait : « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté ». Claudine Bohi semble dire « toute la place est pour la lumière », et toute sa vie en poésie, habitée par les mots, résonne du questionnement permanent qui donne un élan vertical à ses poèmes.
Le blanc revient souvent dans l’œuvre de Claudine Bohi. Le blanc a pour propriété de renvoyer la lumière :
mais un blanc si charnu si limpide
et ce qui bien avant les mots
nous porta sur le monde
nous donne sa mesure
Une mesure (ne serait-ce pas celle de la poésie ?) qui affronte la part de néant afin d’être, et qui sauve ce qui a été perdu, que ce soit le nu de René Char ou bien le verbe d’avant les mots, d’avant le langage tel que pratiqué au quotidien par les humains.
La troisième partie du livre s’intitule Il y a un trou dans les mots , cette formule scande, martèle en un crescendo vers une conclusion : l’oubli est notre règne. Un trou dans lequel bat une porte, chacun de nos cœurs en est l’accès, et Claudine Bohi précise : c’est par là que surgit l’immensité
de l’impensé
Le trou dans les mots, à priori manque de moyens, se révèle un plus, et libérant l’impensé il comble une part de notre incomplétude. Revenue au blanc, à la neige, la prestidigitatrice Claudine Bohi nous offre une colombe :
nous cherchons un blanc sonore […]
nous ouvrons nos deux mains
sur un oiseau profond
Chercher le verbe ou la lumière sont même démarche, à la rencontre du blanc la poétesse, comme un troubadour brûlé d’amour, trouve le feu, un feu de bonheur. Dans ce processus :
les mots vous le savez
ont cette force blanche
ils gardent leur lumière
Une lumière en partie due au fait que chaque mot brûle de son propre passé. Chargés d’une histoire et d’une mémoire, ils réfléchissent une part inconsciente dans l’élan de parler, ils disent plus que ce que le locuteur ou l’écrivain pensait y mettre.
On se souvient de L’outrage aux mots de Bernard Noël, de son analyse de la violence faite à la langue, jusqu’à la « sensure », la privation de sens opérée par le détournement du sens des mots. C’est un peu le constat fait par Claudine Bohi page 62 :
nous avons découvert une neige très sale
nous avons perdu le sens de notre aventure
nous courons à l’envers
aucun flocon ne s’ouvre
Et Claudine Bohi revient alors à son refrain, il y a un trou dans les mots, dans nos mots pour enfin asséner : tout le manque est dedans. L’être humain reste sur le bord de cette trouée visant une origine, mer et neige. Il résiste bien qu’attiré comme devant un trou noir intérieur, et comme le présentent certains astrophysiciens, l’autre côté d’un trou noir pourrait bien déboucher sur un nouveau big-bang… mais souvent gage de survie, l’oubli est notre règne, momentané ou pas, conscient ou pas. Il en va ainsi de la condition, de la psyché humaine et de son rapport vital à l’oubli.
La quatrième partie du livre, intitulée Chaque mot est un secret, pourrait aussi se formuler par : c’était comment avant qu’on nomme les choses, avant qu’il y ait des mots ? Car les mots, tout aussi précieux qu’ils soient, nous font parler chacun et chacune, une langue étrangère pour l’autre (la poétesse emploie le mot soliloque dans la partie suivante). Nous voilà rendus dans des mondes séparés alors qu’avant nous baignions dans une forme éternelle d’appartenance qui nous dilatait jusqu’aux limites de ce que montre la lumière. Pourtant sans mots, impossible d’en témoigner, et c’est bien là à la fois que résident le paradoxe et la malédiction !
Dans la cinquième partie, Ce qui appelle, Claudine Bohi plaide pour que soit évité le désespoir ressenti en évoluant dans un monde désespérant. Elle en appelle à la poésie comme à une valeur et un acte salvateurs. Comme la vie terrestre est venue de la mer, la poésie, les mots eux aussi, sont nés de la mer, une immensité ouverte sur l’ailleurs et « l’avant », quand nous étions encore muets. Et ce qui nous fait unique c’est le corps, à savoir une chair mêlée à tout le senti du monde.
Puisque mer, puisque lumière, l’expérience rimbaldienne de l’éternité est possible. On peut se fondre, se diluer dans un brouillard tiède monté jusqu’aux lèvres,
il est notre oubli même
et ce que nous cherchons
et ce que nous manquons
monte de cet oubli
Se connecter à ce qui nous défait permet d’embrasser l’éternité et c’est alors qu’une parole surgit
pourtant pas de clarté mystique
pas de terreur sacrée
tout semble si lavé
Donc pureté simple et comme absolue. Après avoir refusé de se complaire et de se perdre dans l’absurde, Claudine Bohi encore une fois invoque l’enfance, seule capable de nous renouveler au jour le jour. Et c’est grâce à cette enfance préservée en nous, enrichie de toute l’expérience de vivre, qu’il est possible de s’abandonner jusqu’aux larmes, pour se constater indemne, et retrouver « la mer allée avec le soleil », en une émotion discrète, mais de pure joie
et quelquefois mourir ne se pose même plus
Chaque lecteur trouvera dans ce livre son passage secret, son chemin vers la grâce, au fur et à mesure que Claudine Bohi, de sa cadence musicale, de sa belle et noble manière, avec son ton inimitable—à la fois inquiet et lucide, avec honnêteté, authentiquement partage sa réflexion, et salutairement nous rappelle :