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Lectures d’Hervé Martin

mercredi 25 mars 2020, par Cécile Guivarch

L’instant du visage - Timothée Laine
Éditions Gros Textes – Collection la petite porte - 4e trimestre 2019.

L’instant du visage vient de paraître aux éditions Gros Textes. Il est placé sous le signe de l’altérité et ouvre ses premières pages sur plusieurs citations, dont celle d’Ungaretti qui s’achève ainsi « Je me vois / Abandonné dans l’infini.  »
C’est peut-être ces deux vers qui innervent au mieux le livre et qui l’ont fait naître, afin que nul, présentant son visage à la face du monde, ne soit abandonné à lui-même.

C’est dans l’horizon de ces vers que Timothée Laine a rassemblé ces poèmes, écrits au fil des jours, lors d’ateliers d’écriture ou de lectures qu’il donne. Peut-être est-il en quête de visages qui éclaireraient les jours d’une humanité authentique. Mais le livre est aussi celui de la rencontre, ce moment précieux et déterminant où le poète est des plus attentifs. L’instant dont il est question est celui arrêté par le poème, dans ce laps de temps, où une émotion a surgi rendant inoubliable un visage.

Timothée Laine est poète, acteur et lecteur. Il porte dans des récitals les poèmes de grands auteurs qu’il dit de mémoire à la demande des spectateurs. Des textes qu’il a choisis minutieusement pour leurs forces ou l’émotion qu’ils suscitent. Mais Laine anime également des ateliers d’écriture dans des lieux d’exclusions. C’est aussi dans la prison qu’il rencontre ces visages.

Ici, comme un seul souffle, les poèmes courts de trois ou quatre vers ou plus longs parfois dans une mise en page irrégulière et diversifiée, se succèdent dans le livre. Un bon choix éditorial que de rassembler dans le livre, chaque instant de ces visages, sans distinction, pour les mettre sur un même plan. Rencontres, que ces visages d’un instant. Instants que le poème, par la fraternité et le partage rend infinis. Dignité et respect rendus à cet autre rencontré. Et qu’ils soient brefs ou longs, ces poèmes s’éclairent de la vive ou subtile émotion qu’ont laissée ces rencontres lors d’ateliers, de lectures ou dans le quotidien d’une histoire personnelle.

Que dit le visage ? Quels secrets ou mystères conserve-t-il ou veut-il partager ? L’auteur tente d’y répondre par le poème en cernant au plus près ce qu’il exprime ou dissimule. Et ce n’est pas ici la forme qui oblige le poème mais bien les sensations et l’émotion première nées de la rencontre.

Poèmes de l’instant. Instants de visage, la poésie de Timothée Laine approche au plus près de cet autre, cet alter ego, l’être qui habite chacun de nous.

Est-ce que tu me vois encore, Anton Pincas, 24 poèmes traduits de l’hébreu et présentés par Emanuel Moses, Éditions Obsidiane, Octobre 2019.

Le livre comporte 24 poèmes du poète israélien Anton Pincas , traduits de l’hébreu par Emmanuel Moses. Né en Bulgarie en 1935, le poète émigra en Palestine mandataire (*) en 1944. Il a reçu pour l’ensemble de son œuvre le prestigieux Prix d’Israël en 2005.

Dans sa préface, Emmanuel Moses écrit de ces poèmes « …(ils sont) comme composés à la lumière vacillante d’une lampe qui jette ses derniers rayons,… »

Avec la volonté à cerner la vie qui passe, les poèmes esquissent les traces du temps dans une fuite aussi irrémédiable qu’insaisissable.

Curieusement ces poèmes m’ont fait songer à Dino Buzati. Peut-être par le fait qu’ils se présentent comme de brèves narrations issues de la mémoire, du rêve ou de l’imaginaire.

« C’est une lente procession qui rappelle les cortèges funèbres à la Nouvelle Orléans./ Ouvrant la marche, mes amis qui ne sont plus. Ils ont en mains des cuivres./… »

D’autant que les sens perçus dans les poèmes semblent se modifier, tel des condensations dans la polysémie des rêves. Comme chez Buzati encore, la mort n’est pas nommée directement mais elle rôde et laisse les traces de sa venue prochaine. Pour Pincas, le signe de sa présence, c’est la fuite du temps dans une course au néant.

« Voilà donc ce qu’était la vie./ Sa plus grande partie est maintenant derrière toi./ Ainsi, passé et présent se transforment en un seul mouvement continu,… »

Poèmes nés au proche d’une anxiété première, ils expriment l’inquiétude d’une fin que l’attente et la succession des jours circonscrivent. Tous les poèmes sont datés, leur écriture s’échelonne de 2001 à 2014.

« J’ai acheté et j’ai vendu, j’ai vendu et j’ai acheté / Ai-je jamais été ? » s’interroge Anton Pincas au bilan de sa vie. À ce moment, plus rien n’est sûr et toute chose éphémère.

« Un soleil printanier réchauffe/ Le visage, les épaules, le dos,/ Qui ne seront peut-être plus là au printemps prochain/… »

La mémoire est interrogée tant dans son contenu que par sa nature. Tout se mélange au temps qui passe à l’approche d’une frontière indiscernable.

En associant à une météorite les souvenirs humains dont nul ne se souviendra, un poème éponyme me semble représentatif du livre.

En ignorant les souvenirs les plus intimes et les plus chers des hommes, « l’histoire » n’a aucune conscience des individus de passage que nous sommes, souligne l’auteur. Qu’est donc l’être humain alors ? Rien, en regard de la vie qui prospère et jamais ne s’arrête. Et Anton Pincas de s’interroger sur ce temps écoulé bien trop vite à l’horizon d’une frontière ultime qui approche.

(*) Palestine sous mandat britannique

Hervé Martin


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