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Deux livres de Christophe Stolowicki, par Bruno Normand

dimanche 16 juin 2019, par Cécile Guivarch

Déjà dans le précédent livre de Christophe Stolowicki, Rhizome * ( ED Passage d’Encres. Coll Trait court . 2013), ai entrevu et partagé d’un autre crâne, le relevais et l’écrivais cela :
A la vitesse du , d’un désespoir le défilé des présences, des absences, des corps / Des fibres humaines ont pris rhizome/ [...] l’âme viendrait
[...] Au ciel de parade la carte du Tendre crevée de fondrières. Rétracté le nombre d’or quand l’homme grossit [...]

heureusement
à la vitesse d’un / je te regarde vivre
à la lenteur d’un je te regarde vivre, d’un /
                                  (je) lis, entends / Tout / Rien me tatoue. On sort le Blouson, Coltrane allonge le divin,
le Vide offre divan le temps de les confondre         un Ange nommé Théolonius Monk         offre silence, offre         
mémoire         écoute nuit on le dirait la traduit         dans le froissement des peurs, des chagrins il joue les heures
un homme l’entend / corps instrument le / Modern Jazz Quartet accorde de quelques touches lentes leur nombre d’or.
On sort les Harpes un Ange offre morphine / Ascension         Mile Davis         d’une sphère, l’élève / un corps l’entend

un autre / offre réel offre de / regarder La Nuit, de l’inviter sur une toile. Kandisky s’efface, tente de s’effacer.
Une présence absence la reçoit, en cercles
par la Musique, la Peinture, la muse et ses contours         ô en couleur de Dali          les mots qu’on tait, qu’on                                  laisse dans la source
cela
un homme à l’écoute de sa propre nuit, à l’écoute de ses rêves fouillant la terre à mains nues, à chairs nues / la matière-Lui

déjà le devinant cela : il
lit, écrit / à l’écoute d’un / Et si je me frotte avec
                  d’un / qu’arrive t’il si feu de nous survient         que restera-t il de son contour / du mien
à la vitesse de l’amour / vous savez ce truc qu’on tente avec nos chairs en présences, nos corps / qu’en restera t’il des nos
                  accords, de nos encore(s) quel livre contours de cela / nous                  prolongera dans le hors corps
/

un homme Christophe Stolowicki, le vivant le mourant / avec des ailes ce qui chute, ce qui chute                           l’accompagnant

ange ainsi là         ou brillent les sauts de l’Un         dans le sang les reçoit les soubre-
                                    sauts, par les tempes         Le Temps, le
cou :[...] l’Autre avec ses sons, son doigté, l’autre (l’)invisible en lui avec son étrangeté

une énergie s’expose, une solitude crâne /
         croise les mots, brave le Vide

déjà (je) soulignais des extraits :
page 7 / l’aile d’un autre moi         assis dans les mots, la pensée, la mémoire. Je m’apprivoise         à son étrangeté [...] je
nous métisse [....] Une poésie contemporaine tout en performances fardant du néant, brusquant du meilleur, se calquant
binaire sur le rock, plutôt que le jazz, in vente une dérisoire parade à la désaffection populaire

page 21 / [...] Affleure une neuve dramaturgie de longue patience étirant son rhizome, en quelques phrases contractant
les années
[...]
page 28 / [...] Apprendre , en pirouettes leçons à lacer ses souliers, haranguer une armée, nouer un syllogisme gordien

(j’) accompagnais une mémoire usant, usant quelques aspérités, j’osais commenter

qui mieux que lui, pour s’indéfinir ainsi
cet homme a du sang de gibier, a du sang de prédateur / a cette mémoire en lui, des oublis, des abandons
des amours superposés,         il lui tend son être         cet         homme, à cette mémoire enfouie
                           une mémoire à venir                  on le dirait cela /
La Larme invisible est         guerrière, la larme         a des ailes, l’aile est         une larme séchée, est un /
« Vivre libre » / L’outil chair est
Dans une maison de week-end entrecoupée de cent églises, maréchalerie de mes rêves, ses yeux de menthe gris.
/ L’habitat, un écrin pour l’Apprendre, la Chair, le Corps.

* Rhizome / L’ouvrage est disponible à la Librairie La Guillotine du Centre de la Poésie de Montreuil


Avec
Deuil pour deuils (Editions Lanskine. 2018), c’est à nouveau cet homme, Stolowicki que je retrouve un peu plus loin dans la traversée de sa vie.
Cette fois face à la disparition d’une présence aimée, puis face à l’apparition d’une absence aimée.
A la lumière de ce qui suit, les lignes précédentes n’en sont que plus troublantes car tintées déjà d’un noir miroir.
Cette fois à la vitesse d’un, à la lenteur d’un / je te (me) regarde finir         d’un / je t ’(m’) aborde,         bord de nous

Est-ce cela aussi mourir / l’acte de mourir, le geste de / mourir dans le geste, de disparaître. Laisser l’autre sur le chemin.
Au sol, dans le seul : Les pages de Christophe Stolowicki s’articulent autour d’un accord entre deux corps. L’annonce d’une fin inéluctable pour l’un d’entre-eux. Aussi derrière le tragique d’une situation, c’est ensemble et soudés qu’ils décident d’un Jour J / et c’est en quelque sorte une noce qui s’annonce et se prépare, le déroulé des jours ne laisse pas le lecteur indemne, tant la beauté de ces derniers moments sont vécus justement avec la conscience partagée qu ’ils sont les derniers : Elle a tenu avant de partir à nous faire des pigeons [...] notre plat préféré [...] la viande appelle les plus grands crus, ma collection de Pomerols

A la cérémonie d’adieu, les mots qu’il choisit pour le raconter cela, la force d’être là, une première fois pour deux. Cela s’entend
l’appui d’un / Je mène le bal, la danse... quand il écrit :
page 9 / J + ? Je mène le deuil […] Elle n’a voulu ni fleurs ni couronnes, ni sinon moi personne au crématorium – dans le bas du bois où tous les soirs elle descendait ses chats pour nourrissage et cabrioles je disperse ses cendres, suivi de ses quelques amis d’ici […] J’ouvre les volets tous les jours. Cela
Elle s’entend la hauteur d’un homme,
d’un homme augmenté puis un J + deux mois peut-être. Stolowicki se découvre là pudiquement, laisse entrevoir ce qui est, ce que peut-être l’épaule du vide, lorsque celle qui vous accompagnait, quitte la scène, devient mots et silence entre / vous amorce, laisse devenir, venir / la pudeur s’expose.         Ne ne se dit pas, la nudité d’être encore, de rester là,
juste s’effleure le livre fermé, le chagrin d’un homme / d’un amour en terre juste s’effleure la bruyère,
le / on est seul, au sol,         l’autre s’habite, nous habite, paysage peut-être / l’autre laisse (la) place, (sa) place. Et d’un coup c’est de l’espace en plus, venu         d’où, un corps et quoi
de
la connaissance en plus, de l’ignorance en plus, le sillage est celui de quelques traces laissées. Le manifesté se découvre /
Mémoire est, ce qui est, là devant soi / on accompagne le mouvement, la perte enseigne le vide. Joute entre-elles, on le dirait, les pertes s’ajoutent, s’additionnent, la somme est vide.
L’auteur se souvient : J-trente ans peut-être. Je Mène le deuil, elle s’est dérobée. On a collé sur le cercueil de maman une croix que je fais retirer avec indignation [...]

                           j ’entends dans ce livre, Deuil dans deuils, cela venu :
D’un / dans pour dans, hein quand (je) (j’) y étais maman de-dans
à un / hors pour hors, regarde regardez comme (je) le suis Mère et petit chat de-hors hors de vous et en vous
                           (matière- maintenant que vous) m’avez mis au monde ainsi /
                           au Seul là dans le deuil là dans le deuil

(Je) nous est prêté pour un temps chacun le sait, aussi d’aucuns le comprendront je l’espère, d’avoir pris voix, pris corps
                           de m’être prêté quelques secondes et reçu les précédentes lignes car
Stolowicki inspire, nous offre cette grâce, avec lui d’être voie, de partager outre son histoire / l’Histoire-notre histoire. Page 11 : Deux générations après moi des descendants de rescapés de la Shoah [...] rappelle-t-il. Aussi se devine entre les phrases, un /
qui parle par (ma) (notre) voix / mémoire de qui / de quoi. De nous. Corps où, fumées, traînées d’histoires. La douleur enseigne, m’enseigne corps et chairs. N’ai pas dit, cela s’entend / cela commence quand l’humanité, cela commence quand / tellement l’or est rare dans l’urne des visages.
Heureusement dans ces jours traversés par l’épreuve, l’épure, quelques anges toujours, des / Lee Morgan , des / Duke Ellington et quelques autres là, quand il le faut... / des (je) se noient, jouent ce qu’il leur vient d’où, ce qu’il leur arrive, s’oublient / oublient de dormir, la veille est continue, les notes l’assistent, lui offrent demeure. A Lui et à Elle en lui.
Mesure(s) dans la démesure.
L’éternité est là. Par eux les musiciens, avec eux. Absents, présents, Stolowicki apprend / sphère, son corps-sphère, il les contient, (ils) le contiennent. lui et son petit chat, ce qui n’a pas été dit, ils l’abritent cela / le Temps est leur territoire de jeu, tantôt ils l’abolissent, tantôt ils tendent leurs extrémités, ciblent origine, une Origine... à nos, sa désorientation(s).
Les jours J ne se suivent pas, page 16 : Je n’irai plus au cinéma, voyais par ses yeux. Toute notre vie sur terre ou lune ou caniveau
elle m’a appris le cinéma que personne ne lui a enseigné – à lacer mes souliers, lire le polonais, me fendant l’œil de chien andalou pour en sortir une compresse oubliée. Beinex, Bunuel, la suggérer la mosaïque complice des âmes proches, les
transversales d’une même barque / ces grands-riens qui soudent les chairs, les bordés, les imprègnent des mêmes flots,

Grâce dans ce texte, j’entends, un / je deviens mourant, un / je meurs là où je respire, je m’inspire de Cela / la vie – la mort je
la transforme en mots, en phrases, en textes, Mère / petit chat m’avez donné cela / m’avez ôté cela : la peur et la peur / maintenant me sens fort en fille, en femme cheville, en poignet de vous / S’entend la Grâce, le parfum d’un / j’hume en elle, pour ou par elle (je)
me respire / là.
Page 45 : Deuil pour deuils je lui dis le titre, à crier au nocher de la barque d’eaux noires comme son sésame[…] A emporter […] Elle l’approuve. et pourtant page 46 / [...] le reproche auquel il fallait bien m’attendre : avec sa souffrance et sa mort annoncée je fais de la littérature. Elle m’insulte de toute sa détresse d’enfant, déterrant de vieux griefs[...] Oui, avant que son corps ne la lâche encore d’un cran, nous avons fait l’amour, cérébralement [...] sans doute une dernière fois
Cela s’entend, l’Eros est
de notre famille /- il m’aveugle de ce que j’ignore, il m’apprend Corps / les corps, m’offre héritage / sang d’elle(s), d’eux.
A nouveau, je le dis, Stolowicki inspire : j’entends / c’est l’histoire d’un amour, mon amour, d’un suspens, d’un / je vivrai sur,
avec un corps en moins, avec un corps en plus,         ce qu’ont été les corps /
nos heures, heurts parfois.         Suis riche de cela, chaque chemin et son toit, j’apprends quoi (rien par toi, aimé
je crois, te-me distribue) j’apprends le manquement / le viatique
Page 22 : Fourrageant dans la masse de la langue en extraire sinon les pépites, le strass qui customise la robe tout en pastilles d’un récit claudiquant. / lui offre contour je l’entends l’homme,
l’auteur est un braqueur de sons, il est par chair(s) et par monts, au M/monde ainsi / fouillant les représentations, les P/présences. Il écrit, il écrit, il écrit sur ce que sont les corps, (il) se tait, il se tait, il se sait – applique leçon(s) des musiciens leurs leçons, le souffle d’un seul souffle. De jour, il apprend nuit, la NUIT regarde de ce qui n’a pas été dit. C’est là entre les lignes, cela (lui) (nous) ressemble.
Cela luit.
page 49 : Par délicatesse, par pudeur j’ai ? ma vie. Caché, craché caillé. Exhibé peut-être
pages 52 et 53 : Nous ne nous étions jamais dit Je t’aime depuis quelque jour abondons / [...] Pavé dans notre accord final. Tu es content de te débarrasser de moi, dit-elle, je ne m’y trompe pas, je le sens à ta vibration : la même quand tu allais sauter une fille ou t’en défaire.
Page 56 : J’écris ce livre [...] Une phrase juste recharge mon chagrin, chaque phrase fausse pèse double sur mon chagrin
Page 60 : Elle, qui n’a entendu qu’abandon. Et moi, n’y ai-je point abondé, content de devoir m’éloigner, de parfaire le crime parfait.
Abandonnant aux ténèbres extérieures celle que je devais protéger toujours.
Elle avale l’antispasmodique à jeun et une heure après, suivant la prescription, après un dernier tour au jardin seule avec Sacha, revient dans la cuisine s’exécuter. J’ai la niaiserie de demander si elle préfère que je m’éloigne ou que je reste ; elle me demande de rester, pour raisons pratiques ; je n’ai pas un mot tendre ; pas un mon pauvre petit chat ma rengaine.

Page 61 : Évacuer tout ça est-il encore de la littérature ?
Page 80 : A défaut d’amour fou le chagrin fou, à me lacérer

cela ressemble à rien, c’est vaste / c’est inaccompli / accompli, c’est aveuglant / troublant. Cela troue la Rose, le là
les choses
qui le rappelle J + je ne sais pas,/ (nous) le rappelle ce nous, ce vivre pour
c’est je crois, cela un grand amour / trans-versal, / Ce livre offrant ses flancs au lecteur / cet homme offrant sa douleur,
nous la confiant /

Merci à cet auteur, il fallait je crois, la virilité d’un braqueur de sons pour oublier de se venger. Christophe Stolowicki a eu cette élégance. A mon tour lui offre / in Now, quelques lignes, l’accompagnement de Reznikov, d’en être apaisé :

« [...]je regardais les étoiles et je disais
qu’elles étaient comme ci, comme ça
et toi, femme, près de moi,
qui faisait des comparaisons meilleures que les miennes ---

quand un animal a jailli des buissons
t’a mordu le pied à belles dents ; tu as crié et moi,
horrifié et te plaignant,
j’ai monté la garde avec courage »

Bruno Normand


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