Rafales, Béatrice Machet - Editions Lanskine, 2024
Béatrice Machet aime marcher, courir, s’éblouir au cœur de rafales sacrément venteuses.
Elle chemine en hiver, sur les berges du lac Michigan, éloignée peu à peu de toute existence humaine. Le vent, que les Indiens d’Amérique comprennent comme principe de vie par excellence, circule en tous et en chacun, aussi en Béatrice Machet. Une Béatrice coltinée à l’enfer paradisiaque d’un ouragan immaculé et qui la visite ici selon une excursion continuellement renouvelée suivant cinq plages, un lac et un parc, tous perfusés de récits légendaires. A peine l’abandonnent-t-ils que déjà ils la reprennent au gré d’un nouveau tourbillon régénérant.
S’offrant au regard selon 55 rafales de poèmes, déportant les paupières grandes ouvertes vers trois langues (française, anglaise, potawatomi), « Rafales », donc, est cependant construit à la manière amérindienne. Le livre s’ouvre et se termine sur une légende avec les formules rituelles appropriées (Giiwenige, « So the story goes as it is said » : « et l’histoire va ainsi qu’il est dit » ; Mii sa gominik : « C’est tout, j’ai dit ».).
Mais encore, avant le texte, dès la couverture, le livre est une promesse d’envols avec cette photo d’akènes de dandelion prêts à épouser le souffle du vent du sud, Shawondasee. Bourrasques, grain, souffle dont il est question toute la lecture durant. Shawondasee nommément évoqué à la toute fin de l’opus lors de la narration d’une légende indienne close sur le mot... « pissenlit » (« dandelion », en anglais). Or, ces akènes, si près photographiés, comme au microscope, ressemblent étrangement au spectre des flocons de neige une fois chus contre les glaces. Glace et neige formant paysage au gré des pages-plages de « Rafales ».
Coups de vent violent, subits et acceptés, frottement brutal à l’élément éolien qui ensemencent l’esprit de la poète... semence levée de sons, mots, traces, visions personnelles... accordés aux rituels du peuple Potawatomi témoignant – ainsi qu’il est précisé sur la quatrième de couverture - de leur présence encore palpable sur les bords du lac, bien que ce peuple ait été dépossédé de ses territoires depuis plus de cent ans.
Ainsi « Rafales » est-il mû par un souffle poétique spiralé creusant ses sillons fertiles, tant au nadir qu’au zénith, irradiant une âme singulière au service d’une mémoire plurielle, ineffaçable et pourtant ineffable.Pendant et après la lecture, « Rafales », c’est entre et à travers nous, les vents avec diamants, extrêmes et si proches, au moindre mouvement de leurs secrets, à mots intenses, liant, déliant nos ombres, nos yeux clos, de leurs danses, semblent nous enclore, frémir leurs noms aériens, corps-forêts flottant, cachées sous les neiges, l’air brisé, les cœurs battus d’oiseaux percés de cris d’enfants, visages clairs et naissants, fantômes !
À travers le sang qui bourdonne, nous parviennent toutes paroles inscrites ici en courts poèmes sur feuilles fraîches, là en proses natives bercées d’histoires.
Vents d’hiver ne s’arrêtent jamais, s’étendent au parc, au lac en trajets circulaires, et continûment tournent autour du globe et dans les globes oculaires. L’esprit retenant sans effort les noms et les apparences en profondeur, célébrant les cultures amérindiennes, offertes aux mains d’une Béatrice marchant, marchée, Machet, pensant, traduisant, vivant l’impossibilité de stopper, ou contrôler leur circulation... ces vents qui la mettent en liesses, en lyre, nous mettent à lire : 55 rafales ébouriffeuses d’âmes !Extraits
Si vous entendez le lac cliqueter il pourrait
bien se soulever en une spirale.
C’est ce qu’il fait quand l’esprit qui l’habite
désire vous offrir une « medicine ».
De la spirale sort une tête, des bras,
pareils à ceux des humains. Chantez. Chantez
et remerciez tout en vous servant
quelques morceaux ici et là arrachés
au corps des eaux. Gardez-les
précieusement.
Ils ont des pouvoirs.
Ils vous guériront.Et la spirale retournera sous la surface.
*
Fin de journée fin de promenade il est dit que le
parc fermait à la tombée de la nuit. La température
descend au-dessous des moins vingt.Sur le parking je retrouve le gardien qui me salue
d’un approximatif « bonjour » voulant reconnaître
en moi la française que je suis. Il me demande ce
que j’ai fait tout ce temps dehors et je réponds
que j’ai commencé à ramasser des éléments pour
mes poèmes. Il rit.Une branche de bois flotté
hey heya heyo
un éclat de rocher
hey heya heyo
quelques galets
hey heya heyo
plumes et coquillages
hey heya heyo
peut-être un os
hey heya heyo
un vieux morceau de tissu arraché
hey heya heyo
c’est ça ton poème c’est ça
hey heya heyo
pas d’autre poème ici
hey heya heyo
hey heyo*
Rafale n°25
Juste comme ça.
Comme on claquerait des doigts.
Le soleil sur la neige.Un éclair de lumière relie ciel et terre
sans que rien ne semble avoir bougé.
Pas même la tête pas même les yeux :
une enveloppe de gris soustrait votre
ombre et celle des troncs.La clôture en haut de la dune disparaît.
C’est ensuite qu’on le ressent.
Une lame souple vient se coller à vous
pour vous apprendre l’exacte mesure
de votre contour. Le vent toujours.*
Rafale n°52Si pas abattre alors capturer ce qui résiste.
____Blizzard.
_________Pas d’étymologie connue. Mais le son
dit assez. Effet de fusion dans le froid.
______________Comme un évanouissement._________Reproche ou colère.
______________Hyperréactivité.
_________Virulence exacerbée.
______________Ultra.
______________Extra.
*
Rafale n°32
(…)
« Seules les traces font rêver »...
… Contempler un sillage.

