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L’espère-lurette, chronique po&ique, par Jean Palomba (Décembre 2025)

samedi 15 novembre 2025, par Roselyne Sibille

Rafales, Béatrice Machet - Editions Lanskine, 2024

Béatrice Machet aime marcher, courir, s’éblouir au cœur de rafales sacrément venteuses.
Elle chemine en hiver, sur les berges du lac Michigan, éloignée peu à peu de toute existence humaine. Le vent, que les Indiens d’Amérique comprennent comme principe de vie par excellence, circule en tous et en chacun, aussi en Béatrice Machet. Une Béatrice coltinée à l’enfer paradisiaque d’un ouragan immaculé et qui la visite ici selon une excursion continuellement renouvelée suivant cinq plages, un lac et un parc, tous perfusés de récits légendaires. A peine l’abandonnent-t-ils que déjà ils la reprennent au gré d’un nouveau tourbillon régénérant.
S’offrant au regard selon 55 rafales de poèmes, déportant les paupières grandes ouvertes vers trois langues (française, anglaise, potawatomi), « Rafales », donc, est cependant construit à la manière amérindienne. Le livre s’ouvre et se termine sur une légende avec les formules rituelles appropriées (Giiwenige, « So the story goes as it is said » : « et l’histoire va ainsi qu’il est dit » ; Mii sa gominik : « C’est tout, j’ai dit ».).
Mais encore, avant le texte, dès la couverture, le livre est une promesse d’envols avec cette photo d’akènes de dandelion prêts à épouser le souffle du vent du sud, Shawondasee. Bourrasques, grain, souffle dont il est question toute la lecture durant. Shawondasee nommément évoqué à la toute fin de l’opus lors de la narration d’une légende indienne close sur le mot... « pissenlit » (« dandelion », en anglais). Or, ces akènes, si près photographiés, comme au microscope, ressemblent étrangement au spectre des flocons de neige une fois chus contre les glaces. Glace et neige formant paysage au gré des pages-plages de « Rafales ».
Coups de vent violent, subits et acceptés, frottement brutal à l’élément éolien qui ensemencent l’esprit de la poète... semence levée de sons, mots, traces, visions personnelles... accordés aux rituels du peuple Potawatomi témoignant – ainsi qu’il est précisé sur la quatrième de couverture - de leur présence encore palpable sur les bords du lac, bien que ce peuple ait été dépossédé de ses territoires depuis plus de cent ans.
Ainsi « Rafales » est-il mû par un souffle poétique spiralé creusant ses sillons fertiles, tant au nadir qu’au zénith, irradiant une âme singulière au service d’une mémoire plurielle, ineffaçable et pourtant ineffable.

Pendant et après la lecture, « Rafales », c’est entre et à travers nous, les vents avec diamants, extrêmes et si proches, au moindre mouvement de leurs secrets, à mots intenses, liant, déliant nos ombres, nos yeux clos, de leurs danses, semblent nous enclore, frémir leurs noms aériens, corps-forêts flottant, cachées sous les neiges, l’air brisé, les cœurs battus d’oiseaux percés de cris d’enfants, visages clairs et naissants, fantômes !
À travers le sang qui bourdonne, nous parviennent toutes paroles inscrites ici en courts poèmes sur feuilles fraîches, là en proses natives bercées d’histoires.
Vents d’hiver ne s’arrêtent jamais, s’étendent au parc, au lac en trajets circulaires, et continûment tournent autour du globe et dans les globes oculaires. L’esprit retenant sans effort les noms et les apparences en profondeur, célébrant les cultures amérindiennes, offertes aux mains d’une Béatrice marchant, marchée, Machet, pensant, traduisant, vivant l’impossibilité de stopper, ou contrôler leur circulation... ces vents qui la mettent en liesses, en lyre, nous mettent à lire : 55 rafales ébouriffeuses d’âmes !

Extraits

Si vous entendez le lac cliqueter il pourrait
bien se soulever en une spirale.
C’est ce qu’il fait quand l’esprit qui l’habite
désire vous offrir une « medicine ».
De la spirale sort une tête, des bras,
pareils à ceux des humains. Chantez. Chantez
et remerciez tout en vous servant
quelques morceaux ici et là arrachés
au corps des eaux. Gardez-les
précieusement.
Ils ont des pouvoirs.
Ils vous guériront.

Et la spirale retournera sous la surface.

*
Fin de journée fin de promenade il est dit que le
parc fermait à la tombée de la nuit. La température
descend au-dessous des moins vingt.

Sur le parking je retrouve le gardien qui me salue
d’un approximatif « bonjour » voulant reconnaître
en moi la française que je suis. Il me demande ce
que j’ai fait tout ce temps dehors et je réponds
que j’ai commencé à ramasser des éléments pour
mes poèmes. Il rit.

Une branche de bois flotté
hey heya heyo
un éclat de rocher
hey heya heyo
quelques galets
hey heya heyo
plumes et coquillages
hey heya heyo
peut-être un os
hey heya heyo
un vieux morceau de tissu arraché
hey heya heyo
c’est ça ton poème c’est ça
hey heya heyo
pas d’autre poème ici
hey heya heyo
hey heyo

*

Rafale n°25

Juste comme ça.
Comme on claquerait des doigts.
Le soleil sur la neige.

Un éclair de lumière relie ciel et terre
sans que rien ne semble avoir bougé.
Pas même la tête pas même les yeux :
une enveloppe de gris soustrait votre
ombre et celle des troncs.

La clôture en haut de la dune disparaît.

C’est ensuite qu’on le ressent.

Une lame souple vient se coller à vous
pour vous apprendre l’exacte mesure
de votre contour. Le vent toujours.

*
Rafale n°52

Si pas abattre alors capturer ce qui résiste.

____Blizzard.

_________Pas d’étymologie connue. Mais le son
dit assez. Effet de fusion dans le froid.
______________Comme un évanouissement.

_________Reproche ou colère.

______________Hyperréactivité.

_________Virulence exacerbée.

______________Ultra.

______________Extra.

*

Rafale n°32

(…)

« Seules les traces font rêver »...
… Contempler un sillage.

Mélodie Malt : Sur le bout de la langue – illustré en linogravure par Évelyne Mary - Éditions des lisières, 2025 (coll. Pinson des arbres)

Sur le bout de la langue est avant tout et dès l’abord un petit trésor linogravé couleur ivoire et abricot. Un fruit-surprise à lire, d’une douceur exquise, et qui renferme un cadeau lexical.
Sur le bout de la langue, dans une simplicité enfantine et enchanteresse conte, au temps léger des vacances, les retrouvailles d’une Mamie et de sa petite fille dans la maison de la première où pulse encore la langue maternelle, enfouie mais toujours vivace malgré le déracinement.
Sur le bout de la langue est donc ce poème en forme d’historiette mettant à fleur de mots le lien d’une enfant à sa grand-mère, étrangère assimilée ayant coupé la langue native de sa descendance pour une intégration espérée en pays d’accueil abrasif. Passé suggéré à voix basse, et qui, via le lien tendre et familial, apparaît subtilement grâce à la rémanence d’un lexique d’exil originel qui persiste entre elles, au-delà du parler courant.
Telle une petite Poucette, Mélodie Malt trace un parcours – poème pour retrouver le chemin vers les mots qu’elle a sur le bout de la langue mais qui demeurent spectraux en elle, membres fantômes à l’intérieur du langage et du corps. Aussi tire-t-elle, entre les jubilatoires illustrations bicolores d’Évelyne Mary, le fil de cette langue pressentie amulette, ce don secret révélé par la présence radieuse de l’aïeule : mots perlés faisant collier dont les moirures révèlent en scintillements orangés l’étymologie arabisante. Autant de vocables-passerelles qui ramènent grand-mère et petite fille à la Maison Mère, maison-langue tirée, divulgueuse de renouées filigranées.

C’est pourquoi, avec la femme-poème nommée Marina Tsvetaïeva, pourrait-on proclamer que Sur le bout de la langue « a des allures de « poésie [qui] ne se fractionne pas en poètes ni entre poètes, (…) [une poésie] présente et unique, dans toutes ses manifestations - chez chacun, toujours plus, toujours totale, de même qu’en réalité il n’existe pas des poètes, mais un seul et même poète depuis le commencement et jusqu’à la fin du monde, une force se parant de la couleur des temps, des peuples, des pays, des parlers, des personnes, qui traversent cette force, qui la portent, tout comme un fleuve reflète l’une ou l’autre de ces rives, l’un ou l’autre de ces cieux, l’un ou l’autre de ces fonds. ».

Extraits (modifiés à des fins ludiques. Le jeu consiste, chèr.e lecteur.ice, à sentir puis recouvrer le mot français inscrit dans le poème de Mélodie Malt, né de son ascendant étymologique ici en gras restitué. La solution est à découvrir dans ce petit bijou livresque à se procurer fissa et tout de go).

Soleil au samt el-ras

Je réfugie mon nez dans ton cou al-barqûq

Tu raccommodes un vieux yelek

Je m’abîme les doigts sur une quîtâr désaccordée

Jambes en qutun, visage qirmiziyyi, j’ai honte
d’être si loin de toi

Pour une fois, je te laisse gagner aux eschec

Par-delà ton ancien makhzen
nous déambulons sur la plage blanche

Alors que je joue à la râha, contre le vent
Tu as mouillé le bas de ta jubba

Simple tour du jardin
Tu me dis tout, avec fierté
de tes plans de bâtingân, isbinakh et al-khurchûf

Par az-zahr, je retrouve un jouet perdu

Une à une, tu allumes des Béjaïa.
Douce odeur de yâssamîn

Tu es mon tilasm

Mon sukkar, me sourit-elle

Sur le canapé aux fleurs nârandj
nous nous endormons

(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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