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Petites notes, par Ghislaine Lejard

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Paul Celan, Sauver la clarté, Marie-Hélène Prouteau, éditions Unicité

L’écriture ouvre à la transcendance, la poésie est un acte spirituel, et peut être une terre promise pour celui qui ne possède rien, pour celui qui a tout perdu.
Paul Celan tend vers un idéal, le « poème absolu » qu’il ne cesse de désirer.
De la très belle préface de Mireille Gansel, retenons ses mots lorsqu’elle parle de la correspondance entre Paul Celan et Nelly Sachs, « une calligraphie de lumière tracée dans l’encre invisible d’une mystique immémoriale qui les habite, les lie, les relie au-delà des mots. » (p.8). Une écriture de lumière mystique pour se rejoindre.

Paul Celan a 41 ans lorsqu’il vient passer son été dans le Finistère au manoir de Kermorvan, en ce lieu la clarté le rejoint, lui qui depuis le 29 juin 1942 porte la douleur de l’assassinat de ses parents. 1942 la déportation au camp de Mikhaïlovka en Transnistrie, son père Leo Antschel-Teitler y meurt du typhus et sa mère Friederike Schrager est tuée d’une balle dans la nuque.

C’est à Kermorvan avec sa jeune épouse et son fils que naitront une dizaine de poèmes de la Rose de personne, ses Aphorismes de Kermorvan, un cri de résistance face à l’horreur du passé. De ce lieu il écrira aussi de nombreuses lettres à la poète Nelly Sachs : « Nous sommes depuis huit jours en Bretagne, sous des ciels sereins, dans une petite maisonnette à la lisière d’un gigantesque parc à l’abandon. »

Face à l’inhumain, le poète par sa parole poétique résiste à sa peine, à l’oubli. A Kermorvan, à côté de son fils, tous les disparus se tiennent en une « alliance et filiation, avec l’enfant tout recommence. » (p.56). Ecrire pour couvrir la langue des assassins par la force des mots, la fragilité devient plus forte que le mal car elle tisse dans les mots du poème la lumière, une lumière née de la tendresse pour le fils. C’est là qu’il se sent apaisé, lui cette « âme nomade » comme il se définit, lui qui toujours se sent en exil permanent, en quête d’un lieu. Kermorvan est pour un moment cet havre de paix, car en ce lieu à la consonance rugueuse, en ce lieu sauvage, en ce lieu dont les fleurs lui rappellent celles du pays natal à Czernowitz, naît le poème. Des poèmes « pour sauver un peu de la clarté dans la solitude de la nuit. » (p.27).

La poésie de Paul Celan exilé, déraciné mais vivant pour rejoindre les absents, pour entendre leurs voix, leur langue. En sa ville natale, il avait fait l’expérience de la profusion des langues, car elle est à la croisée de l’Occident et de l’Orient. Beaucoup de ses publications sont des traductions. L’hébreu tout autant que la poésie pour l’apaiser c’est ce que révèle sa correspondance avec Nelly Sachs. Celan en fraternité aussi avec le poète russe Ossip Mandelstam.

Marie-Hélène Prouteau nous fait revivre avec le poète les heures tragiques de l’antisémitisme nazi, la nuit de cristal, l’holocauste et la dissidence intellectuelle russe de l’après-guerre dont Mandelstam en est une figure. L’écriture est une insurrection, elle est « énergie combative » capable de « soulever le monde ». Paul Celan ne cesse d’affirmer cette résistance de la parole poétique, de sa parole poétique qui selon l’expression de Kafka, à tenter de « soulever le monde pour le faire entrer dans le pur, dans l’immuable, dans le vrai. »

Le livre de Marie-Hélène Prouteau est né dit-elle d’un « hasard objectif », la découverte de deux fresques avec des poèmes de Paul Celan, l’une de Jan Willen Bruins à Leyde, l’autre de Guiseppe Caccavale à Paris rue Tournefort : « c’est là que ma pérégrination littéraire prend sa source vive » (p.13)

Des pérégrinations littéraires, une constance dans l’œuvre de Marie-Hélène Prouteau, tout un cheminement entre hier et aujourd’hui : « dans les intentions de ma quête littéraire se mêlent passé et présent », allant d’un lieu à un autre, l’écriture n’a pas de frontière, ni dans le temps, ni dans l’espace, elle ne cesse de créer des liens entre les arts, entre les âmes. Marie-Hélène Prouteau si sensible à l’art, sait aussi qu’il n’y a pas de frontière entre les mots et la peinture et la poésie toujours pour établir ces ponts, ces passages.

Paul Celan dialogue avec la peinture, celle de Rembrandt, celle de Paul Klee, dialogue aussi avec la gravure son épouse Gisèle Celan-Lestrange. Paul écrit, GIsèle grave. De ce dialogue naîtront deux recueils réalisés en duo ainsi que 700 lettres échangées : « la graveuse, le poète semblent échanger le trait par le mot, le mot par le trait, comme si porté par leur élan, le gravé et l’écrit s’épousaient. » (p.120)

Peut-on réparer par l’écriture, par la rencontre avec l’art ce que la réalité violente a brisé ? C’est l’une des questions que soulève cet ouvrage ; Marie-Hélène Prouteau en pose une essentielle : « Quel peut-être l’engagement du poète entre vivre l’événement décisif et l’écrire ? » (p.106)

Le poème est un « acte de liberté » comme tout art est un espace de liberté. Mais, un jour… malgré les combats, malgré l’épouse, malgré le fils, face aux absences si lourdes, face au rêve du « poème absolu » inatteignable, comprendre que l’écriture ne suffira plus pour cicatriser, pour continuer à vivre, alors… choisir le silence définitif.

 
Temps recommencé, Jean-Pierre Boulic, ed à l’Ombre des Mots - Dessins Nathalie Fréour – Préface de Jean-Pierre Lemaire

Le titre Temps recommencé est emprunté à la partie qui clôt le recueil, composée de 3 poèmes à la mémoire de Jean Lavoué décédé le 8 mai 2024, veille de l’Ascension.
Ecrire pour le poète ami «  frère des arbres et de l’eau », marcher pour mettre ses pas dans les siens « sur les chemins du temps ».
Jean-Pierre Boulic – Jean Lavoué, deux poètes en fraternité qui aiment marcher dans la nature, s’y ressourcer et y puiser les mots du poème sur les sentiers de la vie. Se tenir dans l’attente, deux poètes sentinelles qui ouvrent pour le lecteur une voie d’émerveillement, une voie de recommencement.
A chaque aube, toujours tout recommence.
Le poème naît de l’aurore et du silence, il porte en lui l’âme de la terre et la Présence et « ouvre sur la peau du jour / un désir d’éternité. »
Jean-Pierre Boulic entend battre le cœur du monde qui selon la belle expression de Gilles Fournel à « chaque pulsation libère le temps »
De brefs poèmes comme autant d’instantanés qui donnent à voir les merveilles qui s’offrent à nous dans leur simplicité et leur fragilité lumineuses.
Regarder, écouter c’est se trouver et accueillir «  la parole qui advient  ». Les sens en éveil, le cœur s’ouvre à l’amour offert qui efface et les larmes et l’obscur pour que naissent des poèmes de louange : « ton âme demeure en fête / pour un instant de louange.  »
Jean-Pierre Boulic est l’un de ces chercheurs de sens, il en a l’esprit nomade nécessaire, il a faim et soif de ce monde qu’il arpente pour aller à la rencontre de chaque « parcelle d’éternité  ». Chaque instant vécu est une invitation à s’émerveiller, chaque poème ouvre le chemin de la grâce et de la louange.
Des poèmes comme une offrande à la nature qui invite à l’espérance. Tout est mouvement, tout est chant, tout est souffle. Rien ne s’efface, laissons nous guider par le poète sur ces chemins d’éternité au temps recommencé.
Les dessins de Nathalie Fréour en noir et blanc sertis d’or accompagnent cette lumière qui habite les mots du poète.

Quelques extraits

Goutte de rosée
Parcelle d’éternité
Le cœur sur la main

Comme le don silencieux
De ce temps insaisissable
(p.32)

Un fil de silence
Sous les tuiles du vieux puits
L’eau à la racine

Le court reflet du soleil
Vers l’invisible des sources
Les roses trémières
Silence de leurs couleurs
Au cœur de l’allée

Invitation à sortir
De soi pour s’émerveiller.
(p.42)

Aimer
Absolument
Comme cette femme
Versant
Le nard de sa chair
Sur la terre
Eternellement.
(p.63)

Un homme s’endort
Et le manque de sa voix
laisse l’espace essoufflé
En forme de croix

Comme au large des nuages
Filant avec les mouettes
Au gré d’heures désarçonnées
Cherchent désormais leur ami
(p.67)

Ghislaine Lejard


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