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Sylvie Tubiana - Entretien avec Cécile Guivarch

dimanche 18 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Chère Sylvie Tubiana, vous êtes artiste visuelle, photographe.
Comment êtes-vous venue à la photographie, quelle est la place que
vous accordez à la photographie aujourd’hui dans votre vie ?

J’ai choisi de me nommer artiste visuelle car j’ai un travail pluridisciplinaire, je préfère ne pas utiliser le mot photographe seul et photographe plasticienne ne me convient pas.
J’ai commencé par pratiquer la photographie avec un appareil manuel et une cellule à main pour mesurer la lumière depuis mes 13 ans avec un appareil offert par mon père. J’ai poursuivi cette pratique aux Beaux-Arts alors qu’elle ne faisait pas partie des enseignements dispensés. J’ai pourtant présenté un travail de fin d’étude sous la forme d’une œuvre photographique mise en scène composée de polyptyques intitulée « Suite et-fractions ». Aujourd’hui, la photographie est toujours au cœur de ma création.

 

Faire face n°V - triptyque - 40x90 cm - 1989

 

Quelles sont les différentes approches que vous avez exploré en photographie et comment peuvent-elles se relier les unes aux autres ?

Il est important de noter qu’après avoir fait mes gammes avec ce 24x36, je suis passée au moyen format (6x6), puis au numérique. Je travaille aussi bien en noir et blanc qu’en couleur.
Le travail de polyptyques s’est poursuivi jusqu’en 1991. J’ai diminué le nombre d’images tout en agrandissant les formats pour créer essentiellement des diptyques et triptyques. J’ai également dans ces polyptyques associé le noir et blanc et la couleur.

A partir de 1992, j’ai décidé de poursuivre différemment ce travail d’association d’images en utilisant la projection et introduire l’image dans l’image. Il s’agit alors de la mise en scène d’images re-photographiées partant de l’idée que toute surface fait écran. Par ce travail je mets en évidence que la photographie est une écriture de lumière. La photographie me permet de capter cette projection de lumière. C’est grâce à la projection d’images fixes ou vidéos que je vais créer mon univers, la lumière est mon outil. Le point de vue et la perspective ont une grande importance, sachant qu’une même projection peut nous offrir des photographies très différentes suivant l’angle de vue et la matière sur lesquels les grains de lumière vont se « poser ».

Wagasugata n°IV - Installation in situ - 1 projecteur, bande son (haiku
lu en japonais, français, anglais), feuilles de ginko, miroir -
dimension variable - Musée de La Roche sur Yon - 2012

Il me semble que vous avez exercé votre art dans d’autres pays. Parlez-nous en. Quelle est l’importance du voyage dans vos projets ?

Ma création est liée à ma mémoire personnelle, à la mémoire Trans généalogique, ainsi on va y trouver des thématiques qui se croisent, s’interpénètrent, dialoguent entre elles, se nourrissent l’une l’autre. Ces thématiques sont : la danse/le corps ; les voyages avec quelques destinations très particulières comme l’Éthiopie où j’ai vécu et le Japon où j’ai découvert l’impression d’y avoir vécu puis la nature avec notamment un lien avec la forêt dont mon prénom est issu.

La danse, danse contemporaine, je l’ai pratiquée dès mon plus jeune âge jusqu’à tardivement.
Les voyages étaient une évidence étant née avec un père et une mère ethnologues. Dès mes 4 ans, je suis partie vivre en Éthiopie le temps d’une année scolaire, puis j’y suis retournée à l’occasion de vacances. « Si nous n’étions pas en Éthiopie, les éthiopiens étaient à la maison » ai-je dit récemment. Quant au Japon, il est apparu dans ma création comme tellement proche, que je ne pouvais qu’y séjourner. Curieusement de nombreux liens existent entre ces deux pays.

Il y a aussi un lien entre mes voyages, le corps et la nature puisque je pratique l’alpinisme dans le monde entier et que régulièrement ces voyages sont associés à un projet de création.

Fragment du Livre, Moustiquaire - 2023 - 4 pages A4 pliées en deux
texte de Roland Cornthwaite avec la reproduction de Moustiquaire n°I - 66x100 cm - 2012

J’ai fait votre connaissance via un projet dans lequel vous réunissez un bon nombre de poètes autour de photographies. Quel est donc ce projet ? Pourquoi avoir choisi de travailler avec des poètes ? Quel est le lien entre photographie et poésie ?

J’ai toujours lu régulièrement de la poésie dès mes années Lycée et dans ma création j’ai toujours accordé plus de place aux textes littéraires qu’aux textes critiques. De nombreux auteurs, d’abord lors de la publication de catalogues, puis pour l’enregistrement de bande sonore pour des vidéos ou des installations in situ ont écrit en s’imprégnant de mes images. Il ne s’agit jamais d’un texte descriptif mais de faire œuvre avec des mots en écho aux images. Le projet pour lequel j’ai fait votre connaissance a pour nom Fragment du Livre, il s’agissait d’un regard en arrière et par ce regard de regrouper tout mon travail en lien avec le corps dans un format unique tout en l’associant à des mots. Ce travail sur le corps a été commencé en 1994 et s’est poursuivi jusqu’en 2023 il est composé de photographie, de vidéo et d’installation lumière dans des formats variés allant pour les tirages photographiques du 120x120 cm au 10x15 cm. Je n’ai pas au départ choisi de travailler avec des poètes mais il était nécessaire de produire des textes courts. J’ai choisi de travailler avec des amis, puis de demander à ces amis des noms de leurs amis etc, une chaine d’affinités. J’ai cependant à chaque fois pris soin de lire les textes de tous avant de leur demander leur participation au projet. J’ai terminé ce projet en 2024 avec 59 auteur.es. Il a été présenté sous forme de lectures avec projections au Théâtre de l’Opprimé à Paris, puis à l’Archipel Butor à Lucinges lors de la Fête du Livres 2024 et à l’automne 2025 à Livres sur table - Enseigne des Oudin, Fonds de Dotation 4 rue Martel, 75010 Paris avec une lecture performée organisé par Elisabeth Morcellet. J’espère pouvoir le présenter en de nombreuses autres occasions. Je suis à l’écoute de toutes propositions avec lectures, expositions...

Collection des 59 opus de Fragment du Livre, tirage 10 exemplaires

Où pouvons-nous retrouver votre art ? (livres, salon, exposition, etc.)

J’expose régulièrement dans des Musées, des galeries et dans mon atelier à La Rochelle sur RDV.
Mes publications sont visibles essentiellement à ces occasions. On peut aussi découvrir mon parcours sur mon site web qui retrace mon travail depuis 1984 : https://sylvie-tubiana.com et sur ma page Instagram : @sylvie.tubiana qui est beaucoup plus récente. N’hésitez pas à me contacter.

Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

J’ai plusieurs projets en cours, aussi bien de création que d’expositions, mais je préfère ne pas les dévoiler encore. En réalité, je n’arrête pas de créer et d’entremêler mes différentes pratiques avec toujours comme point de départ l’image photographique et les thématiques citées ci-dessus. Mes projets se tissent les uns aux autres et se développent sur plusieurs années. Une fois réalisé ils sont parfois difficiles à produire sous forme d’exposition.
Ce qui m’importe, c’est ce travail transdisciplinaire dans les arts visuels tout en y associant d’autres médiums comme l’écriture, la danse, le son...

 
Fragment du Livre - Tous les textes de Fragment du Livre sont à retrouver sur mon site avec le lien suivant :
https://sylvie-tubiana.com/œuvres/textes/textes-litteraires/ - Avec les auteur.es par ordre alphabétique :

Joëlle Abed, Alexis Bardini, Serge Bonnery, Nicole Brossard, Dominique Chryssoulis, Béatrice Commengé, Roland Cornthwaite, Patricia Cottron-Daubigné, Françoise Dax-Boyer, Françoise-Louise Demorgny, Denise Desautels, Agnès Dumouchel, Louise Dupré, Lio Elpée, Etienne Faure, Alain Freixe, Claudine Galéa, Virginie Gautier, Albane Gellé, Sylvie Germain, Frédérique Germanaud, Michèle Girouard, Mickaël Gluck, Cecile Guivarch, Jacques Josse, Mike Kenny, Bénédicte Lagier, Perrine Le Querec, Camille Loivier, Philippe Longchamp, Jean-Claude Martin, Franck Médioni, Michel Ménaché, France Mongeau, Alain-Gabriel Monot, Raphaël Monticelli, Elisabeth Morcellet, Bernard Moreau, Joëlle Petillot, Isabelle Pinçon, Sofia Queiros, Jean-Louis Rambour, Lou Raoul, Diane Régimbald, Clara Regy, Thierry Renard, Erwann Rougé, Marie Rousset, Marcelline Roux, André E. Royer, Bernard Ruhaud, James Sacré, Pierre Soletti, Axel Sourisseau, Fabienne Swiatly, Claude Tasserit, Christiane Veshambre, Christian Viguié, Denis Wetterwald

Fragment du Livre, Croître - 2024 - 3 pages A4 pliées en deux
texte de Cécile Guivarch avec la reproduction de Croître n°III - 2000

Fragment du Livre, In memoriam D40 - 2023 - 1 page 3 volets
texte de Pierre Soletti avec la reproduction de In memoriam D40 - 30x40 cm - 2010

Fragment du Livre, Charpente - 2023 - 3 pages A4 pliées en deux
texte de Denise Desautels avec la reproduction de Charpente n°VI - 67x40 cm - 2016

 
Née à Boulogne-Billancourt en 1959, Sylvie Tubiana vit et travaille à La Rochelle. Elle suit des études à l’Ecole Nationale d’Art Décoratifs de Nice où elle pratique différentes techniques (dessin, gravure, lithographie, peinture, céramique et photographie, essentiellement en noir et blanc).

Des rencontres importantes
Xavier Arsène Henry (architecte), André Villers (photographe), Marcel Alocco (peintre). Désormais, elle décide de ne plus s’exprimer qu’avec le médium de la photographie. Ses recherches la situent dans la catégorie de la photographie plasticienne. En 1984, elle réalise la série « Suite et-fractions » qui est exposée au Musée Réattu d’Arles l’année suivante.

Dans une première période
L’image en noir et blanc est morcelée dès la prise de vue en plusieurs dizaines de fragments pour être ensuite recomposée. Le négatif est utilisé non pas pour la diffusion d’une image identique, mais comme un élément servant à composer des images différentes. Le travail très construit s’apparente à la composition picturale. Les lieux photographiés sont toujours des espaces intérieurs mis en scène, les propres lieux de vie de l’artiste, dans lesquels la lumière et les déformations de perspectives ont une importance primordiale.

En 1987, grâce à une commande de la Maison de la Culture de La Rochelle, la couleur apparaît dans le travail en association avec le noir et blanc. En 1989, le format des images est agrandi et les compositions en polyptyques se simplifient en diptyque et triptyque. Est alors réalisée la série « Faire Face » dans laquelle Sylvie Tubiana se confronte à l’objectif de l’appareil photographique, série qui sera exposée de nombreuses fois, notamment au Musée de la Photographie de Charleroi. En 1991, elle reçoit une bourse d’aide individuelle à la création, F.I.A.C.R.E, Ministère de la Culture, renouvelée en 1998 et 2003. En 1992-1993, ont lieu à La Rochelle et à Vitry-sur-Seine deux importantes expositions montrant l’œuvre sur cinq années, de 1987 à 1991, avec plus de quarante pièces.

La deuxième période
Débute en 1992, avec la série « Événement d’espace » pour laquelle elle est lauréate du prix Kodak de la Critique, en 1993. Cette série marque l’abandon du noir et blanc au profit de la couleur, mais dans une gamme minimale quasi monochrome. L’image n’est plus fragmentée, morcelée ni assemblée, mais composée au moyen d’une image projetée dans l’espace et déformée sur le mur écran. Là encore, la lumière et la perspective sont les données essentielles de ce travail intimiste qui allie présence et absence dans une errance au ras des murs. A partir de 1994, le corps devient objet ou prétexte dans ce travail.

Son image nue est projetée sur le mur : étirée, pliée, brisée, colorée de bleu ou de rouge, mise en mouvement par les seules déformations de la perspective. Le grain de la peau s’imprègne du grain du mur comme une peinture à fresque, les grains de lumière sont également visibles. La lumière issue de cette image du corps, parfois se réfléchit sur les murs opposés. Les tirages photographiques de grand format 120 x 120 cm rejoignent l’échelle 1/1 du corps. Ces réalisations procèdent de la mise en œuvre de pratiques tant picturales que photographiques. Des références à l’histoire de l’art apparaissent régulièrement : de l’Eve de Cranach à Francis Bacon, du Caravage à de La Tour.

En 2000
Ce travail amorce un virage qui nous ramène à la préoccupation originelle : la déformation du rectangle dans l’espace. Le corps n’est plus photographié sur un fond noir mais sur un fond blanc. Lors de la projection, ce blanc donne l’illusion d’une boite, d’un « pliage de lumière », d’une prison lumineuse : le corps se dissout dans la lumière. La présence devient plus narrative, théâtrale. Il s’agit pour le spectateur d’interroger l’acte de voir. En 2004, à la suite d’une résidence d’artiste au Japon deux nouvelles séries ont été réalisé « Mémoire secrète » et « Onsen » mettant en valeur les matériaux et la manière de vivre dans l’architecture traditionnelle japonaise. En 2008, toujours le Japon avec des projections sur des estampes, comme si le dessin prenait chair, s’incarnait et en 2009, la même démarche se poursuit à partir de peintures éthiopiennes dont les personnages ont peuplé son enfance. À partir de 2010 et jusqu’à aujourd’hui, le travail intègre la photographie numérique tout en poursuivant cette recherche associant la mémoire, différentes civilisations et leur relation au corps.

En janvier 2012
À l’occasion d’une résidence d’artiste en Éthiopie, elle réalise plusieurs séries, « Harar, » dans la Maison Rimbaud, « La ferme » et « Haras » à la campagne dans les environs d’Addis Abbeba, « Gondar » pendant les fêtes de l’Epiphanie, « Lac Tana » et « Maternité » avec comme support les Vierges à l’enfant peintes dans les Monastères. Elle tisse un lien avec Rimbaud, ses poèmes et ses lettres puis avec Hugo Pratt « les Ethiopiques » avec la réalisation de plusieurs vidéos.
Les nouvelles pratiques que Sylvie Tubiana imagine en Ethiopie se sont poursuivies à l’occasion de voyages ou de résidences dans différents pays : Jordanie, Grèce, Japon, Usa et en forêt. Elles consistent d’une part à prélever des photographies dans la journée et à les projeter le soir dans le lieu même de la prise de vue et d’autre part à utiliser des documents d’archives : dessins ou photographies comme visuels à projeter.

des installations in situ
En parallèle, des installations in situ avec un ou plusieurs projecteurs de diapositives se sont multipliées à Thouars, St Brieuc, La Rochelle, Bruxelles… et en 2003 des installations vidéos in situ. Ces installations, contrairement aux tirages photographiques offrent une infinité de points de vue et telles une sculpture de lumière invitent le visiteur à se déplacer. Elles sont régulièrement accompagnées de bandes sonores : musiques ou textes lus, en plusieurs langues parfois.

Les écrivains et les poètes
Sylvie Tubiana a toujours entretenu des rapports privilégiés avec des écrivains et des poètes notamment Pierre Veilletet, Denis Montebello, Jean-François Mathé, Claude Chambard, Alain Richer, Sylvie Germain, Bernard Ruhaud, Masumi Midorikawa, Daniel Keene, Anne-Marie Garat, Ito Naga… qui se concrétisent par des éditions et des « livres objet ». Elle a entrepris la réalisation d’un livre d’artiste composé de 59 opus tirés à 10 exemplaires en association avec des écrivains intitulé Fragment du Livre. Ce projet rassemblera des extraits des séries réalisées entre 1994 et 2023 de son travail en lien avec le corps et le regard.

Pour voir plus de travaux : Instagram : @sylvie.tubiana et son site https://sylvie-tubiana.com/


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