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Jean-Paul Bota, d’après trois films expérimentaux de Christophe Schaeffer

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Contemplation 2

Une ligne de bleu maritime divise l’asphalte, côtoie la mer étale à l’égal de Séféris et le ciel que séparent du mobilier urbain, une barrière, des galets. Dans les transats, on bouge à peine : celui-là à droite qui consulte son portable et celui de gauche, un peu et l’autre même. A peu de chose près, ils pourraient faire office de statue, telles ces naïades qui arrivent bientôt, trois encore dont celle du milieu – un personnage de Gontcharova ?, une varina ou vendeuse de poissons au Portugal qui portaient leur marchandise dessus la tête. C’est une image figée presque. Il y a cette silhouette qui s’en vient pourtant sur fond de falaises – une femme semble-t-il… La Femme qui marche. Lentement. Avec ça qui détonne des Oiseaux de Messiaen et la vivacité du piano, une cascabelle parfois pour faire place à ceux que le compositeur considérait comme les plus grands musiciens du globe et leur chant qu’il retranscrivait ou ceux-là qui lui soufflaient ses œuvres et le Catalogue d’Oiseaux... Je parle les treize pièces dont chacune porte le nom d’un oiseau dédiées à ces créatures ailées et à la bien nommée Yvonne Loriod. Et toujours le panache de la musique et les oiseaux invisiblement qui s’opposent au pas de la silhouette. Le front de mer à Fécamp, digue-promenades et les naïades de Dominique Denry qui semblent davantage contempler que les personnages. L’Heure du Bain de Dominique Denry. Ou les statues, telles que je les imagine échappées de l’atelier de leur créateur, vivantes ainsi que dans une nouvelle de Mérimée et immobiles maintenant dessus leur socle et Les Contemplations d’Hugo. Me souviens au Jardin du Luxembourg Le Temps et l’Eternité. Où la femme se rapproche et cette pulsation semblablement au temps qui passe, sonore – ah, J’aime mieux le temps s’il se montre / que s’il passe en nous sans bruit dit Tardieu –, le temps qui se fait entendre au rythme ralenti des pas – elle va les dépasser ? On n’en saura rien… Le pays de Caux. Le bleu du ciel par une journée d’été. Et le noir & blanc du paysage. Où je cherche dedans la tête la statue de Madame de Cuverville et l’esplanade de la plage. Les falaises d’Etretat et les côtes normandes. A quêter à l’été cormorans, goélands, fulmars et les départs migrateurs de l’automne… Je cherche un phare et un autre. Toutes lumières éteintes à la semblance d’un poème de Prévert et les oiseaux encore qui s’y cognent… A l’entrée du port de Fécamp…

https://vimeo.com/1188869358?share=copy&fl=sv&fe=ci

 
C’était hier…

Le regard perdu dans le vide. Ou le parchemin du visage à la semblance d’un fruit trop mûr, une figue fripée, que la main soutient avec ça qui descend à l’esprit tel cet autre dans La salle d’attente. Ou plutôt cette particularité que seuls l’index et le majeur soutiennent le crâne au niveau de la tempe. Les mains veineuses, ses os contrefaits et les taches. Analogues aux taches d’une vie ? Où est-on ? Au restaurant peut-être. Ou le réfectoire d’une maison de retraite. On dirait qu’il mâche ? Oui. Bien que la mâchoire soit occultée et avec difficulté certes mais on dirait bien qu’il mâche. Et ce bruit de couverts ? Cette conversation en toile de fond. Une voix (de femme, âgée ?) dit : C’était hier. Et cette autre, un homme (plus jeune sans doute, un médecin ?) qui répète. L’ancien, le regard perdu au vide toujours (il ne parle pas), referme ses paupières trop lourdes. Il pense. Et cette musique d’Umebayashi, violon et piano : In the mood for love. Et la superposition des couleurs (film & jeunesse) et du noir et blanc de la vieillesse. Le noir et blanc qu’il habite. Il y a ce rideau fleuri identiquement à sa pensée qui s’ouvre sur le théâtre d’hier ou qui bientôt se refermera sur son existence. Un vase de fleurs encore devant lui à l’égal d’une correspondance entre le vrai (la vie) et le faux du motif par opposition à l’existence. Comme dans Les Epoux Arnolfini se côtoient les deux lumières : artificielle et naturelle. A songer encore : en mandarin, le titre du film est celui d’une chanson sentimentale intitulée Nos années (pareilles à des) fleurs. Où je pense cette phrase d’Álvaro de Campos in Dactylographie : Nous avons tous deux vies : la vraie, celle que nous rêvons dans l’enfance, que nous continuons de rêver, adultes, sur fond de brouillard ; la fausse, celle que nous partageons avec les autres, la vie pratique, la vie utile, celle où l’on finit dans un cercueil. Et ça encore, Vasco Araújo, ses films expérimentaux lui aussi, ainsi de Mulheres d’Apolo, cette femme d’un âge avancé qui use de la danse les dimanches après-midi comme d’un trompe-la-mort dans les thés dansants. Sans doute la musique entraînante d’In the mood for love qui m’y aura fait penser, la vie qui fuit et brûle entre nos doigts, la finitude… Mais revenons à lui, pouce et index maintenant pour retenir la tête et mieux penser ? Et ce film qui lui vient, l’œil de la femme entre les deux mêmes doigts à l’image d’un puits, un gouffre où il plonge et disparaît, un trou noir sur lequel débouche la fin de C’était hier. Aurait-il connu dans sa jeunesse une aventure semblable à celle des amants ? Ou bien la comédienne lui rappelle-elle une épouse aujourd’hui décédée ? Celle avec qui il aurait voulu s’éteindre… Et toujours ce profil… celui d’un pianiste ? Van Gogh et Marguerite Gachet au piano qui me reviennent. Le profil de l’ancien… le piano… des airs de Vladimir Horowitz et l’Ukraine où il est né. Le piano comme dans In the mood for love et la guerre… La fin du film : un gouffre disais-je (Parfois, même, il interrompt les images) et fatalement la sienne aussi, la fin à venir veux-je dire à laquelle il songe peut-être, la vie qu’il tente d’étirer encore identiquement au fil irisé du souvenir. Je me souviens dit Pérec… Je me souviens de ce livre de Mathieu Bénézet : Jeunesse & Vieillesse & jeunesse…

https://vimeo.com/1172199067?share=copy&fl=sv&fe=ci

 
SONGE

Une tête couchée comme de La Muse endormie de Brancusi mais pas sur le côté et dans l’autre sens et le noir et blanc du sommeil. Elle dort. La femme dort. Le blanc comme une absence ou une absence-présence. Un peu de noir seulement. Un peu… au khôl des yeux, aux narines. C’est un Rêve de rêve peut-être à l’égal de Tabucchi.

Il y a cette musique Satienne. Et la couleur du réel. Entendant un paysage de montagne, brun des montagnes et des poutres, celui d’un pot aussi mais d’un brun différent et d’un tronc faisant office de citerne…
Oh, ce gros plan sur les bégonias. Frémissants à la brise.

Elle rêve et ses cils qui battent. Frémissent un peu eux aussi. Le blanc du visage.
Elle repense le vert des sapins, le rouge des bégonias, jaune du cœur… à rien du vide, au bord, le bord de Michel Deguy. Une source accompagne la musique, rythme la scène…

Et toujours les bégonias sur fond de ciel.

L’eau qui se déverse. Tout frémit.

Le blanc du songe. Longtemps.

Une église, son cadran solaire avec ça du temps qui passe. Le clocher et ça qui me vient de Frénaud : Au milieu du clocher la grande poule / a pondu un gros œuf qui marque les heures.

Là-bas, par-delà un mur d’enceinte, les morts. Les dormants. Ils dorment eux aussi. Et ça toujours où il est question du temps, la finitude… Au premier plan, le cimetière à l’herbe et les sapins encore d’un vert différent comme regardant le Centre Pompidou, côte à côte, les statues de Renzo Piano à contempler leur œuvre. Le rouge des fleurs dessus les tombes.
Et le V de la montagne que comble le ciel. Où tout se recentre sur le ciel, je pense au recueillement. De la terre au ciel comme dans un jeu d’enfant et Cortázar – quelques nuages d’été.

Ah, l’heure de la mort encore qui sonne. Ou le glas. Et ça d’un film n & b de Bergman ou Le septième sceau. Au XIVe siècle, la grande peste qui ravage la Suède. Et le chevalier Antonius Blok, de retour des croisades, qui rencontre la Mort sur son chemin. Ou la partie d’échecs qu’il lui propose afin de retarder l’échéance fatidique… La superposition des nuages et de la mort et de la femme endormie.
Où les nuages se déversent au visage de la femme à le recomposer grain à grain et le blanc du rêve. Et pourquoi je songe ce livre de Mathieu Bénézet, L’Imitation de… ou lui déjà de La tête couchée de Brancusi… et : … je t’ai interdit de jouer avec ma mort…, ça de Gustave Roux :

Au fond, qu’est-ce que la poésie sinon
A un certain âge pour le poète
Une espèce de défense anticipée contre la mort…

A descendre à l’esprit les parties d’échec de Duchamp et de Man Ray… et ces autres en peinture de Vieira da Silva.
La trouée du ciel et les nuages comme du rêve. Blancs eux aussi. Ou légers. Et l’écume de l’eau.

Elle s’éveille dans le chant des oiseaux. Et la couleur qui l’habite maintenant. Son sourire. Une table-bancs à l’herbe sur fond de mur d’enceinte – du cimetière ? Son mari (?) sans doute sur le banc d’en face semble concentré sur – on ne voit pas – des mots croisés peut-être, quelque lecture précédant la disparition d’eux – avec quoi de Pérec ? Et je me souviens ces nuages en superposition avec la mort et le visage d’elle. Et le chant des oiseaux qui insiste. L’ombre de la table – pourquoi parler cela ? Ça qui reste et les bégonias, la fontaine. Où l’eau remue à la brise. Et ce gros plan sur l’eau sur fond de montagnes. Et le blanc. Où tout disparaît. Et la mort (?) vêtue de blanc comme elle touchait au rêve et aux nuages et à la neige inexistante des montagnes (?)…

https://vimeo.com/1172191213?share=copy&fl=sv&fe=ci

 

Christophe Schaeffer est philosophe, poète et réalisateur.
Ses films sont des poèmes cinégraphiques qui puisent leur sens dans les strates du réel.

https://youtube.com/@christopheschaeffermovies

 

 

 

Jean-Paul Bota est né en 1968 en région parisienne où il enseigne.
Poète. Nouvelliste. Responsable d’édition. Traducteur.

Publications :

  • Un ailleurs quelque part, Le Préau des collines, 2008
  • Usage des cendres précédé de Feuillets du midi, Le Préau des collines, 2010
  • Venise, illustré par David Hébert, Les Vanneaux, 2012
  • Pérégrinations, in « Anthologie Triages », Tarabuste, 2014
  • La pluie à la fenêtre du musée, illustré par Jacques Le Scanff, éditions Propos 2, 2016
  • La boussole aux dires de l’éclair, Tarabuste, 2016
  • Chartres et environs, illustré par David Hébert, Les Vanneaux, 2019
  • Lieux, Tarabuste, 2023
  • Midi du Figuier…, Tarabuste (à paraître)

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