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Elena Tognoli. {Deux lacs} - Entretien par Clélie Lecuelle

dimanche 13 juin 2010, par Cécile Guivarch

 
Elena Tognoli. Deux lacs, Esperluète éditions, collection Hors-formats, 120 p., 24€
 

Entretien avec Elena Tognoli par Clélie Lecuelle

Inge et Irma. Deux femmes, deux histoires, qui, peu à peu, se nouent, s’entremêlent, se retrouvent. Deux mondes qui se chevauchent. Deux femmes qui vivent seules, en marge et en pleine nature. Loin d’un monde fou, loin de la société capitaliste, loin aussi du tohu-bohu d’une ville.
Elles semblent s’être retirées de ce qui n’est plus vivable, respirable. Elles sont au cœur du vivant.
Elles semblent vivre de peu. Des maisonnettes ou des cabanes en bois au bord de l’eau – du lac – au pied de la montagne (j’ai songé à ma lecture de Cantique du lac d’Anna Milani). Au plus près des éléments.
Elles vivent de ce qu’elles aiment profondément – entourées du vivant et vivant de leurs mains – un métier artisanal qui les relie, les connecte à cet environnement.
D’où viennent ces deux femmes ? Comment sont-elles apparues ? L’une après l’autre ? En même temps ?
Peut-on dire qu’elles vivent retirées de – ?
Ou en a-t-il toujours été ainsi – de tout temps – de tout lieu – prises dans un bain originel – de nature tel une poche spatio-temporelle, et profondément habitées ?

Inge et Irma sont apparues dans mes croquis un jour d’été. Inge d’abord, avec son grand chapeau tressé. L’origine de leur existence, c’est cette feuille. Je ne sais pas où elles étaient avant. Dans mes croquis, qui sont souvent très intriqués, peu lisibles parce que j’esquisse vite, en essayant de saisir quelque chose que je ne connais pas, elles se sont manifestées comme ça, avec leurs ateliers-cabanes et l’environnement qui les entoure.

Je ne crois pas qu’elles se soient retirées de quelque chose ; elles sont plutôt à l’origine de quelque chose. Leurs doigts tissent et tressent, véloces ; les trames de leurs créations se reflètent et résonnent avec leur environnement, dans un mouvement où la différence entre créatrices, création artistique et nature n’est pas si évidente.
 

 

Deux lacs nous offrent une véritable immersion. On baigne dans les éléments. On est avec le minéral, le végétal et l’animal (insectes, oiseaux et animaux aquatiques). Inge et Irma vivent en parfaite symbiose avec le vivant.
On les voit au seuil de leurs « ateliers-cabanes ». Elles sont au bord, à la lisière d’un monde qui bouge, qui change. L’une à la surface de l’eau, l’autre en-dessous.
Elles paraissent au départ immobiles – c’est parce qu’elles se placent dans une grande attention au monde qui les entoure – un monde mouvant, vibrant, changeant (je pense à tes traits, à leurs mouvements comme des ondulations, des vagues de vie...). Elles s’installent dans une certaine distance propre à l’observation et dans une forme de lenteur – le temps est comme arrêté, on prend le temps de – comme on prend la mesure des êtres et des choses. Une disponibilité totale. Elles voient, elles écoutent…, elles communiquent en silence avec chaque être, elles reconnaissent leurs langues, la comprennent. Ils se comprennent.
Il fait nuit, Inge observe.
Dans l’obscurité tout est bien
plus clair.

*

La nuit résonne de
soupirs de poissons,
une nébuleuse de plancton
s’élève,
disparaît.

Sont-elles nées d’une « vision » commune, d’un appel à vivre et à prendre soin du vivant ? L’être humain comme un élément parmi d’autres, englobé dans un Tout (je songe ici à Gaston Bachelard et sa poétique) ?

J’ai commencé à travailler à ce récit graphique un été où la Belgique était frappée par des fortes pluies et des inondations, tandis que les Alpes italiennes, d’où je viens, souffraient d’une longue sécheresse. Dans ma perception, ces deux phénomènes étaient liés : inondations et sécheresse étaient la manifestation du basculement d’un équilibre, celui d’un tout que, avec plein d’autres formes de vie, j’habite.

Les changements du paysage alpin, auquel je me sens fortement liée et qui est très présent dans Deux lacs, interpellent tout mon corps : mes yeux, qui ne retrouvent plus les glaciers que j’ai connus enfant ; mes joues, qui sentent de moins en moins le froid sec des jours de neige, ma peau, qui, cet été-là, a cherché sans trouver l’eau d’un lac d’altitude où, de temps en temps, je me baignais. Le lac avait disparu.

Au début du livre, Irma et Inge sont assises devant leur cabane-atelier, et, comme tu l’as bien remarqué, elles se limitent à observer, immobiles, les changements plus ou moins perceptibles de l’environnement qu’elles habitent. Prendre le temps d’observer, de remarquer, de nommer, c’est déjà une manière de prendre soin du vivant.

C’est un monde qui bascule peu à peu, qui connaît des bouleversements. Quand un lac se vide, l’autre augmente. L’équilibre est mis à mal. Les dérèglements arrivent...
Règne dans ce livre quelque chose de sourd et d’inquiétant qui s’infiltre et perturbe cette harmonie.
Quelque chose qui sonne le glas et l’urgence aussi de réagir.
Ces deux femmes le voient, l’observent...
On passe alors de la surface aux profondeurs de l’eau. Elles vont dans l’eau – elles s’y confondent. Elles vont sous l’eau, dans une grotte, il y fait noir, puis, elles remontent à la surface et se rencontrent.
Du vide et du plein, de la surface et de la profondeur, de la lumière et de l’obscurité, du jour et de la nuit, naissent des inquiétudes. Il s’agit aussi de dépasser cette alternance.
Que traduit ce changement ? Pourquoi se mettre en mouvement – plonger ? Que traduit cette trajectoire ?

D’un point de vue de l’image, j’ai beaucoup travaillé sur les contrastes, les opposés.
Les deux histoires se trouvent aux deux pôles d’un continuum dans la structure même du livre : elles commencent aux deux côtés opposés du livre (qui, d’ailleurs, a deux couvertures) pour se rejoindre au milieu. Pour moi, c’est important que le geste de lire, de tenir ce livre dans ses mains, reflète un peu ce monde que je raconte, où surface et profondeur, vide et plein, lumière et obscurité, début et fin s’alternent : j’aime imaginer le livre qui tourne et retourne dans les mains des lecteur·ices. La lecture ne peut pas être complètement linéaire ; elle est chancelante, peut-être circulaire.

Les deux mondes, celui d’Irma, plus lumineux, minéral, et celui d’Inge, nocturne et aquatique, se mélangent au fur et à mesure ; la palette chromatique de l’une s’enrichit de celle de l’autre. Mais le but n’est pas d’arriver à une synthèse des deux, plutôt de rester en mouvement, de tendre vers un des deux pôles, entre équilibre et déséquilibre.
 

 

Les éléments sont très présents dans ton travail avec, bien sûr, l’eau, qui tient une place centrale mais aussi la terre, le sol (un terrain de recherches).
L’eau – le flux – le fil me renvoient au féminin – à la matrice – à la création également. Il y a une certaine fusion.
Peux-tu nous évoquer ton histoire avec ces quatre éléments : l’air, la terre, l’eau, le feu ?

Dans mon expérience, le dessin est strictement lié à mon corps : à mon corps qui dessine, à ce que j’ai connu avec mon corps. Tout dessin que je fais réveille en moi un vécu incarné.
En regardant pour la première fois le livre imprimé, je me suis dit : tiens, les deux personnages sont toujours pieds nus ! Bien évidemment, je le savais, mais, en observant les dessins avec du recul, je pouvais sentir avec précision toutes les surfaces que Inge et Irma arpentent dans le livre (pierre, roche, planches de bois, eau, prairies…) : leurs pieds étaient mes pieds, ils réveillaient des sensations physiques en moi.

Les éléments – air, terre, eau, feu – sont les premiers vecteurs d’expériences sensibles : le froid, la chaleur, ce qui est humide, souple, dur, sec… Je crois que c’est aussi pour cela qu’ils sont si présents dans mon histoire : je dessine ce qui, à un certain moment, s’est imprimé dans ma mémoire sensible.
Les deux personnages traversent leur environnement avec leur corps. Le corps d’Inge est entouré, presque assiégé par l’eau. À un certain moment, il se fera lui-même liquide, il perdra la terre, il sombrera, pour ensuite renaître en retrouvant le sol, en apprenant « la montée ». De l’autre côté, le corps d’Irma connaît la surface crue de la pierre, l’air qui, sans barrières et dans un environnement dépourvu de végétation, « lui irrite les yeux ». Elle décidera de « se laisser aller au vent », elle « apprendra la descente » pour retrouver enfin l’eau. Finalement, au moment de leur rencontre, elles perdent tout repère spatial, le paysage disparaît, elles deviennent aériennes.
 

 
En dehors de ces deux femmes, les êtres humains qui apparaissent dans le livre sont celleux qui viennent les visiter pour ce qu’elles créent.
J’ai eu le sentiment qu’elles créaient pour créer, sans aucun but précis, sans aucune ligne directrice, hors de tout diktat, comme hors du temps (une grande douceur et fluidité s’en dégage) – ce qui les rattache à la vie, les raccroche au vivant, puis, ensuite, créer pour donner et entretenir une forme de lien. Les autres arrivent. Les autres réagissent différemment à leurs œuvres.
On sent combien ces personnes viennent de l’extérieur, d’un monde qui va mal aussi. Elles sont pétries d’inquiétudes voire d’angoisses, ils apparaissent un peu fantomatiques, étranges, vides, blessés... Des cris
sortent d’elles-mêmes.
Il y a ces randonneuses/randonneurs qui ont besoin urgemment d’une nouvelle peau ; besoin pour cela, de châles et de couvertures... Iels cherchent des « pansements ». Il y a celleux, véhément·e·s et mécontent·e·s, qui voudraient à tout prix des chapeaux pour se protéger de ce monde terrible.

Nous voulons des chapeaux
sur mesure,
des chapeaux contre les bombes,
contre les micro-ondes,
contre les coups de tête,
contre le fracas,
des frontières !

Irma et Inge ne peuvent répondre à leurs demandes exigeantes et urgentes. Elles répondent d’ailleurs dans un murmure, comme plongées dans un ailleurs, dans un songe... Elles entendent leurs demandes mais elles n’ont pas de solutions. Les formes qu’elles créent, ne sont pas adaptées à ces / leurs malheurs.

Que disent ces créations face à ces appels urgents ?

Dans ce récit, j’ai eu envie, je crois, aussi de parler de la vie à l’atelier, de ce temps dont on fait l’expérience pendant la création, un temps qui s’écoule différemment du temps du quotidien, à la fois plus rapide et plus lent. Lors des périodes où je travaille intensément à un projet de dessin, quand je sors de l’atelier, j’ai l’impression que ma perception est altérée par les formes que je dessine, comme si, en regardant ce que je rencontre en rentrant à vélo chez moi, mon cerveau traduisait automatiquement les personnes, la végétation, les bâtiments… en traits, surfaces, textures. La réalisation d’une double page peut nécessiter deux jours, si tout va bien, comme deux semaines. Pendant ce temps, la réalité de la page dessinée a, dans mon vécu, un statut ontologique égal à celui du monde qui m’entoure. Il n’y a pas de hiérarchie, d’objet représenté et de représentation. Le dessin qui en résulte me semble toujours être un résidu de ce processus, plutôt qu’un objectif en soi. Le terminer, c’est l’abandonner, sortir de cet état perceptif très particulier.

C’est pour cela que je m’intéresse au regard que les « autres » portent sur les créations (et, dans Deux lacs, sur les créations de Irma et Inge). Que cherchent-ils, qu’y voient-ils ? En tant que créatrice, je ne pourrai jamais le savoir ; je reste piégée entre le moment de la création et ce qui en résulte. Je n’aurai jamais la distance qu’un·e lecteur·ice a envers mon travail, ni tout ce qu’iels apportent à la lecture, qui vient de leur propre monde et se superpose au mien. C’est fascinant.

Il y a peut-être aussi le besoin d’interroger ce que l’art peut apporter face à un monde qui souvent met à mal les gens qui l’habitent, et surtout ceux et celles qui sont plus vulnérables. Est-ce que l’art peut apporter des réponses ? Y a-t-il un risque d’utiliser l’art d’une façon instrumentale, même si c’est pour des objectifs qui, à mon sens, sont vertueux ?
Dans l’écriture, ce qui m’intéresse plutôt, c’est de faire surgir, souvent avec une certaine ironie, des situations, des atmosphères où il y a quelque chose qui cloche. Après, ce n’est pas forcément au récit de démêler tout ça. Si, comme tu l’as dit — et comme je le trouve juste —, il y a un sentiment d’angoisse et d’inquiétude qui surgit de certaines scènes, il est bien de rester avec cela, d’en prendre conscience, d’en faire une expérience partagée grâce à la lecture.
 

 

Ces deux femmes sont artisanes. Elles vivent de leurs mains. Mains qui sont agiles comme les tiennes, avec les traits – les lignes que tu déploies : tu enveloppes – tu embrases. Les mains à elles seules développent un langage secret et vibrant.

Inge prend des brins secs
entre ses mains,
pivote autour d’un point,
puis éloigne ses doigts,
donne forme à un espace
creux de paille.

*

Irma inscrit sur le tissu
la peau sèche de la
roche, la surface de l’eau
presque tarie.

Rien ne la presse,
elle se sent bien dans ce temps
aux segments infinis.

Les mains de ces femmes reliées aux tiennes semblent danser et suivre un fil – un flux qui les et nous relie – au vivant – à la source.

Un jour quelqu’un m’a dit que je dessine souvent des mains. Bien sûr, j’ai pensé, c’est parce que je les utilise beaucoup dans mon travail ! En travaillant à la fois avec texte et images, j’ai remarqué que les deux suivent des parcours très différents, ils activent des différentes parties de mon cerveau quand j’essaie de comprendre l’histoire à raconter, et de trouver la façon de le faire. Les mains qui dessinent ont leur propre intelligence, une façon de penser qui leur est propre et qui est différente de l’écriture.

Deux femmes artisanes donc. L’une tresse des chapeaux, l’autre tisse des châles.
Ces créations – ces matières sont en elles-mêmes des formes de vie, qui circulent, flottent dans les airs, dans l’environnement dans lequel on baigne. Elles sont mouvantes – vivantes. Elles respirent. Elles s’inventent dans ce jeu des mains et en lien avec ce qui l’entoure. Des lignes, des motifs, des couleurs… Elles s’adaptent aux corps qui bougent, qui flottent. Elles ont aussi quelque chose d’enveloppant.

Quelle relation entretiens-tu avec ces métiers et avec leurs matières ? Que disent ces liens, ces nœuds, ces entremêlements, ces chemins de vie... ?

J’aime beaucoup l’artisanat et les arts appliqués. Je trouve qu’ils sont une façon de faire pénétrer, souvent discrètement, l’art dans les espaces du quotidien. Je pense avoir étudié l’illustration, qui est souvent classée parmi les arts appliqués, parce que les livres illustrés m’ont toujours semblée être des œuvres d’art discrètes, peu coûteuses, que l’on peut tenir dans ses mains, ouvrir et refermer, ranger sans qu’elles prennent trop de place, qui nous accompagnent dans des espaces et des moments intimes.

L’art du tissage et de la vannerie sont les métiers d’Inge et d’Irma. J’aimerais savoir tisser en particulier, mais, pour l’instant, j’ai seulement essayé de le faire sur un métier à tisser pour enfants. Le tissage est un espace où les femmes, souvent exclues du monde des beaux-arts, ont pu trouver leur place, façonner leur monde. Même au sein du Bauhaus, une école très progressiste où, au moment de son ouverture en 1919, Walter Gropius déclarait l’égalité absolue entre hommes et femmes, les étudiantes étaient souvent orientées vers l’atelier de tissage, considéré comme secondaire, qui a pourtant fini par être l’un des plus innovants de l’école, avec des figures comme Anni Albers.

En abordant le travail des deux créatrices, il a été naturel pour moi de me tourner vers ces formes d’art appliqués qui, présentes sous toutes les latitudes et vraisemblablement depuis des millénaires, ont été et sont toujours des espaces de création auxquels les femmes peuvent avoir accès, même si leur travail est souvent resté anonyme.

Deux femmes prennent le temps et le soin de lier, tresser, tisser.
Je pense à Shéhérazade (parole) ou à Péneloppe (texte et son étymologie latine, textum, tisser) et ou encore à Ariane.
On voit ce fil dans la paume de leurs mains. Avec cette facilité que tu évoques de « partir ».
Qu’apporte le fil et même ce fil qui relie ces deux femmes ?
Que se passe-t-il si le fil en vient à se rompre ? Nous reste-t-il urgemment et avec présence – à suivre le fil ou à tresser ou à tisser ?

Comme je le disais, je ne sais ni tisser ni faire de la vannerie. Je sais cependant tricoter. Quand je tricote, cela me fascine toujours de voir comment un fil qui « suit un schéma de rencontres », c’est-à-dire qui s’entrecroise et s’enroule sur lui-même, finit par créer une surface. Je crois que c’est un peu le même principe pour le tissage et pour la vannerie.

Inge et Irma créent des surfaces, qui deviennent des volumes (pleins et vides), qui ensuite deviennent des éléments, s’entremêlent avec l’eau, la montagne. Le fil ne peut pas se rompre, leurs créations intègrent un écosystème dont elles ne sont plus le centre, elles sont soutenues par un système d’interdépendances.

Quand je tricote, je me demande souvent : mais qui est-ce qui a inventé ça ? Cette danse compliquée d’un fil autour d’une aiguille, un fil qui fait des chorégraphies qui se transforment en textures et en structures. Mais on ne peut pas le savoir, c’est un geste qui remonte loin dans le temps, qui crée un lien avec des générations de femmes (et peut-être quelques hommes) qui ont fait ce même geste, par plaisir ou par nécessité. C’est aussi dans ce sens que le fil ne peut pas se rompre. Il fait partie d’une histoire qui est plus longue que celle d’un récit ou d’une vie humaine.
 

 

Les pages sont foisonnantes - pleines de nature – de couleurs (une dominante jaune-vert, une autre, bleu-mauve). La nature nous enveloppe. Le texte poétique apparaît dans des zones blanches, creuses, oubliées. Zones occultées ? Ou comment évoquer ce qui se joue alors ? Comme des trouées, des lumières, des visions. Les mots remontent à la surface (du rêve ? De l’indicible ? Comment apposer des mots ?), ils nous éclairent de leurs propres lumières. Ils se lisent avec une certaine lenteur, délectable ; des silences se font entendre et les mots se pèsent. Il y a ce soin apporté aux dessins comme aux mots. Là où les dessins nous enveloppent sans jamais figer (ils sont vivants) ; les mots, eux, nous vident, nous délestent, peut-être. Il y a une certaine épure. Et tous deux ont en commun, peut-être, d’ouvrir une brèche, de fendre, de faire surgir… Dans une conversation avec toi au marché de la poésie, tu me rappelais l’origine latine du mot « illustration », illustratio, « action d’éclairer, de rendre brillant ».
Quel lien, là encore, fais-tu entre le texte et l’illustration ? Qui vient avant l’autre ou viennent-ils en même temps ? Et s’éclairent-ils mutuellement ?
Comment correspondent-ils ? Quelles langues parlent-ils ?

Normalement, je commence mes projets en dessinant. J’ai l’impression que les mots me font avancer trop vite dans le récit. J’aime avancer lentement, me balader dans le silence des dessins. Peu à peu, j’y trouve des bruits, une voix, des voix. Un projet de livre comme Deux lacs naît d’abord comme une constellation-rhizome d’images. Mais la structure d’un livre est plutôt linéaire : on feuillette les pages de gauche à droite ou de droite à gauche. Alors il arrive un moment où je dois décider ce qui vient avant et ce qui vient après. C’est à ce moment-là que je commence à écrire ; l’écriture m’aide à avancer le long d’un vecteur : elle donne une orientation au récit. Il arrive que l’écriture prenne trop de place, qu’elle veuille trop dire, alors je recommence à dessiner. C’est comme ça que j’avance, je tâtonne.

J’aime ce que tu écris : que, dans les pages du livre, les mots « nous délestent ». Dans les livres illustrés, surtout quand il s’agit d’auteur·ices différent·es pour les textes et les images, les illustrations viennent souvent dans un second temps, d’un point de vue chronologique (l’auteur·ice des images reçoit le texte à illustrer ; il est très rare qu’un·e auteur·ice de textes reçoive des images à « écrire »), mais aussi dans la hiérarchie des valeurs. Je trouve libérateur de travailler à l’envers : cela crée un espace où le texte se fait léger, vivant, s’infiltre, se niche. Peut-être que lui aussi se déleste.

Les dessins, magnifiques, très fouillés – rien de lisse et de figé – sont réalisés aux crayons de couleurs. Une tonalité à la fois sombre, onirique, secrète et éclatante en ressort.
Que disent cette technique et ces choix de couleurs ? Quelle approche en as-tu ?

Un projet de livre est pour moi l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau, d’expérimenter de nouveaux outils et de nouvelles techniques. Je ne saurais pas dire pourquoi j’ai choisi les crayons de couleur pour ce projet. Je ne les avais jamais utilisés et, au début, ça n’a pas été aussi simple que ça. Les atmosphères nocturnes, par exemple, sont très présentes dans le livre, et, en commençant à travailler, j’ai découvert qu’il est compliqué d’obtenir des tonalités foncées avec cette technique. Il ne suffit pas de choisir un crayon à la couleur foncée : si tu appuies trop, la cire et les huiles qui, en proportions variables, sont contenues dans la mine du crayon, créent une surface brillante, qui reflète la lumière en donnant de la luminosité aux aplats, même quand ils sont foncés. Alors j’ai commencé à expérimenter, à faire des tests pour trouver une solution adaptée. C’est enthousiasmant.

Le choix des deux palettes de couleurs, je l’ai fait en testant plusieurs combinaisons possibles, jusqu’à trouver deux couleurs dominantes de chaque côté, qui pouvaient également bien fonctionner une fois mélangées ensemble, vers le centre du livre.

Deux vies menées en parallèle, deux femmes, deux lacs, deux dominantes différentes, deux sens de lecture du livre… Tout paraît binaire (en apparence). Or ce côté binaire sort de son cadre, se révèle tout le long du livre dans des enchevêtrements, puis, au centre – au cœur du livre, là où l’histoire singulière de ces deux femmes, là où ces dernières se croisent vraiment, là où l’ordre est bousculé, là où l’ordre de la lecture, de leur vie, du vivant, des choses que l’on croyait peut-être « immuables » – tout se trouve chamboulé mais aussi se lie… dans une sorte de communication voire une fusion secrète. C’est peut-être le punctum du livre. Le noyau dur, celui de la Vie ? La solitude (qui n’en était pas une, puisque ces femmes vivent avec les végétaux, les animaux… répondent aux autres humains) vient se briser dans ce frottement, ce contact entre elles deux, prises dans une danse ou dans un monde flottant.

Je dirais qu’il y a des reflets, des parallélismes, que tout contient son contraire, mais je ne crois pas que, dans le récit, tout soit binaire. Dans le monde d’Inge comme dans celui d’Irma, il y a des échos de l’univers de l’autre. Ce sont des vases communicants.

Leurs solitudes sont peuplées d’insectes et d’amphibiens, ils veillent sur elles. Le personnage de mon livre précédent, Mater Baltica, était très bavard, elle parlait avec les créatures de la mer, avec elle-même, elle posait plein de questions qui restaient la plupart du temps sans réponse. Inge et Irma sont plus silencieuses, on n’entend pas leur voix et, dans leur rencontre, la parole n’est pas centrale, elles créent ensemble. Ça m’intéressait de parler de différentes formes d’amitié, où la communication, l’entente, peut passer par des moyens différents.

Dans ce livre mais aussi dans Mater Baltica et tout ton travail, il y a – indéniablement – une dimension intérieure ou intime-sociale-poétique-politique-écologique-féministe.
Nous sommes ici loin des discours, de la rhétorique. Nous sommes sur le terrain vivant et glissant de la poésie. Une poésie sensible et engagée – qui offre une alternative, dessine en creux des possibles. Nous nous entretenons aussi avec une certaine épaisseur, un mystère où la réalité et le rêve sont prégnants et palpables, à travers tes mots et tes illustrations.
Comment s’est déployé – se déploie ton univers ? Au fil de – ?

Marcher à la montagne comporte une double perspective : un regard tourné vers le bas, concentré sur ses pieds et sur le chemin, souvent accidenté, avec des racines qui poussent et qui peuvent te faire trébucher, des pierres qui glissent, des scarabées et des vipères qui croisent ton chemin. En marchant en pente, ton corps se plie en avant pour trouver son équilibre, les yeux se rapprochent de la terre. Donc, marcher à la montagne, c’est d’abord porter son attention sur tout un tas de petits événements qui se produisent sous nos pieds et que, quand on marche en plaine, on observe moins. Après, marcher à la montagne, c’est aussi s’arrêter, tourner le regard vers le haut, vers les parois de roche, les lignes de crête, des formes qui parlent d’un temps qui dépasse celui des êtres humains : le temps géologique.

Mon univers se nourrit de cette double vision, microscopique — les petites et grandes rencontres qui échelonnent le temps du quotidien — et macroscopique, c’est-à-dire un regard qui essaie de lire, de comprendre la genèse et l’évolution des formes — environnementales, sociales, économiques, culturelles — qui, parfois, nous écrasent et qui semblent immuables comme la roche. Mais elles ne le sont pas : tout est en mouvement, même les montagnes.


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