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A moins que Marseille, Anne Barbusse, par Philippe Poivret

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

Marseille, ville qui tient le haut de l’affiche en ce moment, mérite mieux que ce dont
elle est victime. Le regard d’une poète, tout en ne niant aucune réalité, va remettre
notre compréhension de cette ville à sa juste place. Il faut écouter ce qu’Anne Barbusse
a en dire et lire le reportage poétique qu’elle a intitulé A moins que Marseille pour
essayer de comprendre ce qui se passe réellement dans cette ville. Poète, elle vit loin
de la méditerranée dans un petit village du Gard, c’est elle qui est allé se promener dans
les différents quartiers de la ville. Le titre de son recueil A moins que Marseille laisse présager une approche différente de celle des touristes-visiteurs et autres guides touristiques. Symbole de migrations et de mélange de cultures, Marseille est complexe et difficile à aborder. Anne Barbusse va nous accompagner du nord au sud et d’est en ouest, dans une exploration, dans une découverte de ce qu’est réellement Marseille. Guide qui n’en est pas une, elle nous fait faire des tours et détours qui ne manqueront pas d’étonner le lecteur tout en étant à la recherche d’une authenticité difficile à trouver.

« A vif de la Belle de Mai à Belsunce » est le premier chapitre où Anne Barbusse nous fait marcher lentement, les yeux et les oreilles grandes ouvertes, d’un quartier à un autre. En se promenant, on ne comprend pas toutes les langues qu’on entend. Et il faut marcher lentement parce qu’il faut prendre son temps pour saisir ce qui se passe là. Il s’agit bien d’une marche lente, meilleur moyen pour découvrir et aborder un coin de la ville, voire la ville tout entière. Belle de Mai et Belsunce sont tout proches de la gare Saint-Charles. C’est là que bien des migrants arrivent, échouent diront d’autres. Quartiers de cette « ville orgasmique » comme elle la définit, ville qui « a quelque chose de Naples » (Les napolitains sont-ils d’accord ? Quel est ce quelque chose ?), c’est là que « la société de consommation échoue à mi-course ». Les rats, les poubelles, les enfants qui jouent dehors, la vie qui se passe dans la rue et les boutiques africaines remplies de conserves et de couscous jusqu’au plafond, les bruits de la rue, rien n’échappe au regard d’Anne Barbusse. Sans jamais porter de jugement, elle décrit l’ambiance, le cœur de ces quartiers perdus. Quelque part, il y aussi un peu d’espoir « dans les friches il est toujours possible de renaitre ».

De ces deux quartiers on passe à la fameuse Canebière, boulevard si connu qui mène à la mer et au port et qui n’est pas très loin des quartiers que l’on vient de laisser. Devenue piétonne, cette artère recueille « l’humanité féconde/plus disparate que les mers/poubelle à la mesure de la vie ». Les tags et graffitis sont partout, certains en valent la peine : « tu es triste prend un sourire ». Un peu plus loin, la rade de Toulon se profile. « Ville muette alphabet indéchiffrable » Toulon est différente de Marseille et Anne Barbusse ne s’y attarde pas très longtemps et nous emmène à la Plage des Catalans.

Là c’est le domaine des Cagoles dont Wikipédia explique à celles et ceux qui ne sont pas nés à Marseille, que ce sont - je cite - des jeunes femmes qui affichent une féminité provocante et vulgaire. Pas si simple, le mot n’est pas toujours synonyme de vulgarité. Tout dépend du contexte. Anne Barbusse l’utilise plusieurs fois dans un sens moins péjoratif. Haut lieu de la vie des marseillais, cette plage est l’endroit où l’on se baigne et où l’on oublie puisque « l’eau cicatrise la vie revêche ».

Après avoir profité de la plage, nous voici partis pour aller « à la va-vite d’Aubagne à l’Estaque ». On quitte donc Marseille pour les alentours et la banlieue qui ne sont guère différents du centre de la ville. « Les langues africaines mêlées de mots français impromptus/ melting pot vivant bruyant atmosphérique /et thé à la menthe bouillant à toutes les tables/ épices fumées chaise plastique/ sans passe sanitaire ». Tout est dit dans ces quelques vers où il n’y a pas de verbe. Procédé qu’Anne Barbusse utilise souvent. Pour rendre compte de l’absence de lien, pour figer les objets et les attitudes ? L’effet est réussi, on se perd parfois dans tous ces termes, dans tous ces mots qui reflètent l’accumulation disparate qui règne dans les rues, dans les cafés, dans les échoppes en tout genre.

Dans les chapitres suivants, on retourne au bord de la mer et au port. Les bateaux de Corsica Ferries étonnent par leur couleur vive. Il faut dire que « la méditerranée a un langage personnalisé/elle porte les continents comme des éveils ». La méditerranée est poésie, « le texte est mer » et Anne Barbusse recueille des mots, des phrases qui lui sont données par l’eau. On retrouve la plage des Catalans qui est « le repère des vivants qui veulent arrêter le mouvement le bruit de la ville s’assoir au bord du monde et s’arrêter ». Un peu de repos après avoir parcouru les quartiers de la ville sans oublier de saluer Rimbaud qui meurt à l’hôpital de la Conception le 10 novembre 1891 ni René Char, le magnifique Poète-Résistant qui apparait dans A moins que Marseille comme plusieurs allusions au mythe de la caverne de Platon. Il est vrai que la Poésie se doit de nous montrer ce que nous ne voyons pas au premier regard.

Anne Barbusse reprend ses thèmes favoris à propos de l’état de la société dans laquelle notre monde vit. Deux vers « L’artiste est le seul résistant transitoire au devenir-capitalisme du monde (avec les paysans sculpteurs du monde) » et « Le seul dieu actuel étant le capitalisme (et la surconsommation) l’artiste s’élève avec difficulté » soulignent ses convictions et orientations politiques, elle qui vit à la campagne. Quelques coups de griffe vers la vaccination obligatoire complètent le tableau.

Plusieurs pages du recueil sont occupées par des photos d’Adèle Nègre qui, souvent, a illustré des textes en prose ou des poèmes. Ici, une photo occupe, çà et là, une page entière en vis-à-vis d’une page de texte. D’autres fois, plusieurs photos se complètent les unes les autres sur une même page tout en répondant au texte de la page en regard. Toutes en couleur, ces images font plus qu’illustrer la poésie d’Anne Barbusse. Elles montrent une partie des lieux dont il est question dans le recueil et ouvrent de vrais et nouveaux horizons face aux mots, aux phrases, aux vers qui leur font face.

La poésie d’Anne Barbusse et les photographies d’Adèle Nègre montrent dans A moins que Marseille une ville faite de mer et de soleil. Mais aussi de générosités et d’opportunités bonnes à prendre et dont il faut savoir profiter. Sans clichés convenus ni regard bienveillant, la réalité des quartiers s’affiche dans les mots et les images, bien loin des banalités, préjugés et opinions toutes faites qui dénaturent Marseille. A défaut d’aller voir sur place, ou avant d’y aller, A moins que Marseille reste un incontournable pour essayer de comprendre cette ville de la méditerranée.

Philippe Poivret

A moins que Marseille
Anne Barbusse, Photographies d’Adèle Nègre
Ed. (milagro), octobre 2025, 118 pages, 19 euros


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