1/Conversation
Luce Guilbaud, de recueil en recueil, travaille de façon régulière et récurrente avec des amis plasticiens, parmi lesquels il faut compter Sylvie Turpin : les artistes (puisque Luce Guilbaud est poète et plasticienne) se connaissent de longue date. Entre elles est née une collaboration au long cours, en création et en amitié, et qui a trouvé une de ses très belles déclinaisons récemment dans Débordé pourpre (Les lieux dits éditions, collection 2Rives, troisième trimestre 2020) : s’y poursuit, avec une élégance impeccable, le dialogue que les deux créatrices ont engagé depuis 1998 avec Le cœur antérieur (Le dé bleu), prolongé, entre autres, avec À mon seul désir (Les petits classiques du grand pirate, 2001) et Rouge incertain (Le dé bleu, 2002). Dans Débordé pourpre, l’amitié qui lie ces deux artistes éprises de beauté et de culture s’inscrit dans un jardin, un jardin premier, protégé, protecteur, avec ses repères solides – sous le sceau de valeurs partagées :
« C’est un pacte entre nous signé
devant les roses trémières et les glycines
nos répertoires d’images
les livres sentinelles »
Dans la sécurité de l’amitié, il ne s’agit pas pourtant de répéter, de considérer toujours et encore les mêmes objets. Ainsi, Débordé pourpre n’est pas une collaboration de plus entre les deux femmes. S’y passe tout autre chose, que la riche collection dirigée par Germain Roesz et Claudine Bohi immanquablement suscite. Dans le face à face proposé émerge une nouveauté ; les deux rives, « bord à bord », comme l’écrit Luce Guilbaud, ont tant à se dire. La poète part à la rencontre de l’œuvre de Sylvie Turpin, comme elle engagerait un long voyage, une patiente exploration. Elle aborde l’œuvre à la fois de l’extérieur (elle se fait regard découvrant) et de l’intérieur – depuis ce qu’elle est, depuis sa propre pratique artistique, et en poésie :
« C’est tellement silencieux l’œuvre
Et nous tournons autour
Avec des mots d’approche
Des petits pas de côté »
Débordé pourpre s’écrit entre un « tu » et un « elle », entre prise de champ et proximité, le regard oscillant entre reconnaissance et sentiment de l’altérité :
« tu ouvres encore les plis de l’apparition
respires large dans l’étendue de la couleur
te souviens des traversées de l’enfance
de l’autre rive où l’autre même t’attend. »
« L’autre même », là est un des maîtres-mots de la poésie de Luce Guilbaud – et n’est-ce pas là un des constituants essentiels de l’amitié ? L’ami n’est-il pas, dans la proximité et les échos, le même pas tout à fait même, l’autre pas tout à fait autre ? N’est-il pas aussi celui dont on peut s’éloigner sans craindre de le perdre ?
Des mots, des bribes de poèmes doucement viennent se poser, sans les entamer, sur les gravures, les collages et les assemblages. Voilà qui donne à voir, et, quand on tient le livre en main, à palper la juste distance, « l’entre autres » qui définit tout autant l’amitié qu’une entreprise de cocréation.

