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Prière minérale – Sabine Péglion (Editions de la Margeride, 2015) : extrait, chronique et entretien

mercredi 30 septembre 2015, par Roselyne Sibille, Sabine Huynh

Extrait de Prière Minérale de Sabine Péglion

Ouvre la porte

____le silence attend à la frontière
____de la nuit

Sur la steppe au plus loin
____là où le regard cherche

______________quelque amer

la lune recueille__l’éclat__d’une crinière

Devant la yourte
____le milan tourne

Ses ailes___sur le sol

_______________laissent__la croix

ombre mouvante

_______________d’un ici

Avance encore

__sans effleurer le jour

__lourde___l’herbe fuyante___ froisse

___dénoue___l’heure___immobile

Prière minérale : note de lecture de Sabine Huynh

Le recueil Prière minérale, écrit lors d’un séjour en Mongolie parmi les « homme(s) de vent », est dédié à la sœur de la poète, « pour tous ces chemins partagés ». De minéral, les poèmes de Sabine Péglion n’ont que la nature qu’ils portent en eux, vue et vécue – « sur les traces du vent » –, nature réflexive aussi, sur les hommes, leur destin (le recueil s’ouvre sur l’image d’une femme qui fait tourner un moulin de prière entre ses mains : « Elle incante sa peur »), accordés aux variations du paysage, qui semblent rares. Peu importe, l’immobilité n’est pas de mise quand on évoque les nomades à la vie rugueuse et libre : « Nomades__passagers du vent // dans quels mouvements d’étoiles » ; « La terre pouvait-elle être douce / à qui ne plante__ni ne sème ». On l’aura compris, Sabine Péglion est de ces poètes « qui doutent / et face à leurs doutes / marchent » (J.-P. Siméon, Sans frontières fixes, Cheyne éditeur, 2001), poète qui d’une manière inlassable trace un chemin que Terre à ciel suit depuis déjà plusieurs années.

Elle marche sur l’ubac, mais « pareille en beauté à la nuit » (« She walks in beauty, like the night  », Lord Byron, trad. Alexis Paulin Pâris), enveloppée de silence, mais vers la lumière, l’espérance (« lance__au plus haut /messagère d’espoir // une pierre » ; « quelques gouttes de lait répandues vers le jour // pour écarter la nuit »), car, semblable aux poètes mongoles, elle est toujours à l’écoute du ciel, de la terre, de leur musique, que ses vers rendent sans une fausse note.

Marcherécrire : le mouvement et les mots naissent et s’épousent simultanément dans le cerveau. Comme les nomades sur lesquels elle porte son attention dans Prière minérale, la poète observe et hume le monde, puis ramène en son cœur de quoi affermir les fondations de son propre univers, son regard tourné aussi intensément vers l’extérieur que vers l’intérieur. Dans cette démarche, elle écrit en véritable egch à nos yeux – une grande sœur (egch, « sœur », en mongol) –, des poèmes concis, forts, dans lesquels l’absence de littéralité et de sentimentalisme face aux paysages traversés ne fait qu’en renforcer le côté philosophique. Les textes de Prière minérale ne sont pas sans nous rappeler un peu Emily Dickinson (« How happy is the little stone / That rambles in the road alone », XXXIII : « En joie le petit caillou / qui se balade seul sur la route », trad. : S. Huynh). La nature mongole non décrite par Sabine Péglion se résume aux « plaines mongoles », aux « steppes » (« du temps »), à « la lune », « une crinière », un « milan », « l’herbe fuyante », et « les troupeaux » , loin, déjà, dont on n’entend que « la rumeur ». Les images possèdent la force des symboles, comme chez Emily Dickinson d’ailleurs. La poète est à la fois ici et là-bas.

En effet, tournés vers l’ailleurs, ses mots s’échappent du paysage-cage pour sonder à la fois « cet autre » (« On cherche cet autre // hôte d’un être / hôte de passage // sur les steppes du temps »), l’autre part, le dehors, le lieu indéfini, « ce lieu instable__où / l’on s’attache à vivre », lieu finalement idéal, celui du repos éternel à « conjurer » malgré tout ? Pas étonnant que la mort soit présente dans ce recueil, elle n’est qu’un aspect de la nature, et toutes deux se sont révélées impossibles à cerner et à définir. L’ailleurs dont « on rêve », « que tu devines », « que l’on guette », qui se confond à l’ici, « dont plus rien__ne fait signe », à part peut-être ces écharpes de cérémonie et d’offrandes funéraires, en soie « bleue des songes », le bleu azur sacré des cieux dégagés... de l’hiver mongol.

Avec ses estampes et sa linogravure signées Robert Lobet, éditeur et artiste exigeant, Prière minérale est un livre précieux, et pas inorganique, puisqu’il contient un élément nécessaire à la vie : la poésie.


Mini entretien avec Roselyne Sibille

D’où vient l’écriture pour toi et que t’apporte-t-elle ?

Du plus loin qu’il m’en souvienne, l’écriture se lie avec le silence, la solitude, le calme.
Face à un cahier, une feuille, il me semblait que le monde autour de moi disparaissait. Très tôt (7, 8 ans) je recopiais des vers, des phrases dont les sonorités me plaisaient, plus que le sens car je mets en doute ma capacité de compréhension à cet âge ! J’aimais déjà les illustrer, mais sans rien montrer.
Encore à présent je conserve cette sensation d’isolement, d’apaisement. Quand on écrit, plus rien n’existe que ce travail au fond de soi, un désir de transparence. Tout disparaît.

Comment travailles-tu tes écrits ?

Le plus souvent d’après des notes prises sur un carnet, ou un cahier, notes que je retravaille, en les transcrivant sur l’ordinateur. J’ai besoin de l’espace blanc, il fait partie du poème. Je cherche un rythme, des sonorités, un équilibre, parfois des images se mêlent, il faut dès lors essayer de trouver une cohérence, parvenir à ce qui semble une évidence, simple et profonde.
Ecrire tient de la fulgurance et de la maîtrise ; une voix s’inscrit lointaine en soi, elle s’impose, ne nous lâche pas, il faut pouvoir l’écouter, parfois la laisser éclore. Ensuite vient la part d’exigence, travailler, ne pas se contenter « d’à peu près », cela nécessite rigueur, écoute, nulle complaisance.

Quelle part occupe la poésie pour toi au quotidien ?

Poésie d’abord lue, partagée : une grande partie de mes lectures.
Ensuite je dirais que la poésie est dans le regard que l’on pose sur les êtres qui nous entourent, sur la nature. A présent que je n’enseigne plus, je m’occupe dès que je peux du jardin, de la terre. Nettoyer, ordonner, donner sa chance à la moindre parcelle, semer, planter, des gestes simples mais que l’on doit sans cesse améliorer, cela rejoint la poésie, d’ailleurs parfois tout en jardinant le poème se construit intérieurement, sans qu’on y prête attention…

Quel auteur est fondateur pour toi ?

Peut-être Apollinaire, car on perçoit la naissance de la modernité ; tout ce qui va se développer ensuite en littérature se trouve en germe dans ses poèmes. Le lien avec les peintres et leurs techniques, je pense aux « papiers collés », les calligrammes ; la ville, l’errance… un poète solaire et grave, lyrique et dynamique…
Certainement l’œuvre de Philippe Jaccottet, qui m’a accompagnée pendant plus de 3 ans, lorsque j’ai fait un doctorat sous la direction de Jean Pierre Richard dont l’étude portait sur « l’imaginaire du végétal dans l’œuvre de Ph. Jaccottet ».
J’ai trouvé en lui un regard ici et au-delà …

Quelle est ou quelle serait ta bibliothèque idéale ?

Celle qu’on se construit au gré des rencontres intellectuelles, sensibles. Que trouverait-on dans ma bibliothèque idéale ?
Impossible de tout énumérer car elle n’est jamais close ; elle ne peut qu’accueillir encore quelques piliers, ce qui en fait sa force, sa raison. Alors s’il fallait déposer l’essentiel, ce serait tout d’abord Proust, La Recherche du Temps perdu. On n’a jamais fini de lire La Recherche, j’ai dû la relire 2 ou 3 fois intégralement, je découvre sans cesse, une lecture inépuisable, fondamentale. Bien sûr Montaigne, Shakespeare, Rousseau, Baudelaire, P. Reverdy, A. Camus, Marguerite Duras, Claude Simon, Aragon, Eluard, Yves Bonnefoy, Saint John Perse, Rítsos, Marguerite Yourcenar, A. Tabucchi, A. Munoz Molina, Saramago, Lobo Antunes, Amos Oz, Jon Kalman Stefansson, T. Tranströmer, S. Zweig, I. Svevo, J. Joyce, Faulkner, Dostoïevski, j’arrête car la liste serait trop longue !

Quels sont les trois mots que tu associerais le plus volontiers à celui de « poésie » ?

Intensité, profondeur, lumière.


Sur Terre à ciel, liens vers d’autres aspects de la poésie de Sabine Péglion :

http://www.terreaciel.net/Sabine-Peglion#.VfkoUH2uq9Y
http://www.terreaciel.net/Traversee-nomade-Sabine-Peglion#.Vfkot32uq9Y

Focus de Terre à ciel sur les éditions de la Margeride : http://www.terreaciel.net/Editions-de-la-Margeride#.VgPZPM77i7c


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